‹ Histoire des temps modernesChapitre 82 sur 311 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

avec non moins de cruauté. Ici même tous ceux qui n’abritèrent pas leur liberté au fond des bois furent réduits en esclavage, et la culture , surtout celle de la canne à sucre qui fut apportée de Madère, y ayant pris de grands développements, on augmenta les bras, en achetant des nègres.

U ne suffisait pas d’édicter des lois et de condamner une race à travailler à la place d’une autre , pour tirer de la barbarie ces innombrables peuplades de chasseurs errants. Gomment les rattacher au sol sans les civiliser , et comment les civiliser sans les convertir? La puissance de l’Espagne tenait donc essentiellement au succès de ses missions. Les progrès de la croix furent plus lents que ceux de l’épée. Les premiers missionnaires , appartenant aux ordres mendiants , partageaient ou n’osaient ouvertement braver les préjugés des aventuriers grossiers et barbares qui avaient commencé la découverte et la colonisation du pays. Il fallait que l’Évangile fût pour ces pauvres indigènes une protection avant d’être xme lumière. Pouvaient-ils voir des frères dans leurs bourreaux ? « Laisse-toi baptiser, disait un franciscain à l’un d’eux, et tu iras au ciel. — Les Espagnols y vont-ils? — Oui, mais seulement ceux qui sont sages et bons. — Alors je ne veux point aller au ciel. » Mais le zèle des missionnaires grandit avec les difficultés de leur tâche ; les jésuites se placèrent au premier rang dans ces glorieuses entreprises par leur hardiesse et surtout par la supériorité de leurs vues. Dans les colonies portugaises, un des trois fondateurs de la compagnie, l’ami et le compatriote d’Ignace de Loyola, saint François- Xavier, donna l’exemple du dévouement et du succès. En moins de dix ans, il couvrit d’églises, de collèges et de séminaires toute l’Inde portugaise, et entama le Japon, où il fit 3000 conversions. Dans son ardeur infatigable, ce conquérant pacifique, qui était allé plus loin qu’Alexandre, voulait porter l’Évangile en Chine, quand il mourut dans Hle de Sancian (1552).

Xavier fut célèbre sans le vouloir : la gloire de ses disciples et de ses imitateurs ne fut pas moins grande pour être restée anonyme. En 1556, la société de Jésus comptait au nombre de ses provinces toutes les colonies espagnoles et por-

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tngaises. Les Indiens se convertissaient en foule : les uns touchés des beaux récits ou frappés des grandes vérités de l’Évangile ; les autres cédant à l’empire des pompeuses splendeurs du culte catholique. Pour beaucoup, le spectacle d’une civilisation supérieure et des avantages matériels qu’elle apporte était 'un motif de conversion; pour tous, l’ascendant instinctif de la vertu et principalement l’héroïque douceur des missionnaires. Ainsi s’élevèrent, création de la parole chrétienne, des milliers de villages, qui ordinairement bâtis sur le bord des principaux fleuves, servaient de lien entre les villes, et assuraient leur approvisionnement.

Les missionnaires étaient la milice active de l’Église; ils travaillaient au désert. Dans les anciens villages, dans les bourgs et les villes, furent les instructeurs, les curés ; au-dessus, les évêques avec leurs chapitres ; au sommet de la hiérarchie, les arc/tei)^u«s de Mexico et de Lima; plus tard, ceux de Caracas, de Santa Fé de Bogota et de Guatémala. Tout ce clergé, en vertu des privilèges concédés par Alexandre VI et Jules II, était entièrement dépendant, non du pape, qui n’avait que la confirmation des pasteurs choisis, mais du roi, qui avait la nomination à tous les bénéfices. De sorte que le lien religieux fortifia le lien politique qui attachait les colonies à la métropole. Pour recruter cette riche et puissante Église de l’Amérique espagnole, une multitude de cloîtres, de séminaires, de collèges furent fondés, et l’enseignement public eut son centre dans les deux grandes universités de Lima et de Mexico.

C’est ainsi que l’Église catholique consolida en Amérique la domination de l’Espagne, en même temps qu’elle adoucit les maux de la conquête ; qu’elle consola les vaincus en les préparant, par une civilisation meilleure, à leur futur affranchissement. Malheureusement elle ne s’arma point, pour ce grand labeur, du seul esprit de charité. Elle accepta le secours de l’inquisition, que Philippe II établit au nouveau monde, avec son cortège d'épouvantes et de tortures, comme un frein contre les passions de toutes sortes qui s’y agitaient. C’est surtout en Amérique que cette terrible institution eut un but essentiellement politique, et servit d’auxiliaire à l’auto-

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