CHAPITRE XII
eux-mêmes. Ainsi Machiavel compromit d’abord son vigoureux esprit dans les productions les plus légères^ et^ lorsque la souffrance personnelle eut réveillé en son âme le sentiment des douleurs de la patrie, il débuta dans ses œuvres publiques par un livre qu’on voudrait prendre pour un acte de désespoir : le bvre du Prince. Il y réduit en théorie, dans un style froid et expéditif comme elle, cette pob tique d’égoïsme et de cruauté qui faisait de la perfidie un art, de l’assassinat un moyen, et qui immolait au but toutes les notions de l’honnête. Condamnons ce livre pervers « qui enseignait à ravir aux riches leurs biens, aux pauvres leur honneur, à tous la liberté, a mais en reconnaissant qu’il accuse autant le siècle pour lequel il fut composé que la main qui l’a écrit * ■: siècle de Léon X qui donne un sauf-conduit à im cardinal et le fait tuer à l’arrivée ; de César Borgia qui trompe et empoisonne les seigneurs de la Romagne; de Ferdinand de Naples qui attire ses nobles à une fête et les y égoi^e ; de Ferdinand le Catholique qui s’honorait d’être perfide ; de ceux enfin qui organisèrent l’abominable guet-apens de la Saint-Barthélemy. Le succès était tout, la moralité rien. Notre Montaigne trouvait lui-même les vices nécessaires. « Le bien public, ose-t-il dire, requiert qu’on trahisse et qu’on mente et qu’on massarcre. > £t il n’est pas sans estime pour < ces citoyens plus vigoureux et moins craintifs qui sacrifient leur honneur et leur conscience, comme ces autres anciens sacrifièrent leur vie pour le salut de leur pays. »
Voilà le monde tel qu’il sortait du moyen âge et que nous avons eu à purifier.
A cette époque trois pays seulement pensent et produisent : l’Itabe est le premier, la France le second, l’Allemagne vient
4. Zeller, Histoire d’Italie, chap. xv, p. 365 et fruit. — Niccoto Macchiatelli naquit en 4469 et mourut en 4527. Il Tut pendant quatorze ans secrétaire de la république de Florence. La restauration desMédicis à Florence, en 4513, lui fil perdre sa charge. Impliqué dans une conspiration contre eux, il fut mis i la torture, puis banni. Dans cet exil il composa le Prince en 4 54 4, et les Discours sur Vite Lire vers 4 616. H Histoire de Florence est de 4 525. Du reste Fra Paolo Sarpi dans ses Conseils à la seigneurie de\Venise, même Guichardin, pensent à peu prés comme Machiavel en politique. Cette école sacrifie sans hésiter, comme les anciens, l'individu et la justice à l’Étal, au prince.
ensuite. Pour l’Angleterre, elle cicatrise ses blessures de la guerre des Deiu-Roses, et l’Espagne a les yeux bien moins sur l’antiquité que vers l’Amérique et ses mines, vers l’Italie et les Pays-Bas, avec leurs riches cités et leurs plantureuses campagnes où les bandes de Charles-Quint aiment tant à faire la guerre et le pillage.
La langue française avait de la naïveté, des tours vifs, mais elle manquait d’ampleur, d’élévation, de netteté. Si l’imagination, le bon sens, la gaieté gauloise perçaient dans les écrits en vers et en prose, la trivialité, la diffusion, le mauvais goût déparaient les meilleurs livres. Mais l’antiquité retrouvée, les écrivains allèrent puiser à cette source féconde, et le génie de la France s’y retrempant mieux que celui d’aucune autre nation moderne, acquit cette haute raison, cette mesure, cette limpide clarté qui lui Ont valu l’empire pacifique de l’Europe.
François I", qu’on a appelé le Père des lettres, ne créa point le mouvement qui de lui-même se produisait, mais il y aida. La vieille Université de Paris, avec sa Faculté de théologie, la Sorbonne, ne pouvait changer d’esprit et de méthode. Sur le modèle des académies d’Italie, et par le conseil du savant Budé, le roi fonda, en 1530, un établissement tout laïque, le Collège des trois langues ou Collège de France. L’hébreu, le grec, le latin, la médecine, les mathématiques, la philosophie, tout ce qui était nouveau, ou qui se frayait des voies nouvelles, y fut enseigné gratuitement. L’hébraïsant Vatable, l’helléniste ûanès, le mathématicien et l’orientaliste Postel, le savant Turnèbe et le disert Lambin, virent accourir à leurs doctes leçons ces élèves à qui l’Université mesurait si parcimonieusement la science. François I" ne créa pas Vlmprimerie royale, qui ne date que de Louis XIII, en 1640, mais il fît graver et fondre, d’nprès les belles formes des types vénitiens d’Alde Manuce, les caractères de Garamond,qui par son ordre les confiait aux imprimeurs les plus distingués, dits imprimeurs royaux, aux Estienne par exemple, pour servir aux belles éditions publiées par ces établissements particuliers. II acheta des manuscrits d’auteurs anciens en Italie, en Grèce, en Asie, pour accroître la richesse naissante de la Bibliothèque royale, et en fit éditer un grand nombre.
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