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CHAPITRE XII

L’érudition française commença alors les grands travaux qui la mirent durant trois siècles à la tête de la science européenne. Avec Cujas, P. Pithou, Denis Godefroy, Doneau, Dumoulin, la jurisprudence brilla d’un éclat qui ne fut égalé nulle part ailleurs, et qui n’a pas encore été éclipsé. Dans les lettres savantes, Danès, Postel, le grand cicéronien Dolet, brûlé vif à trente-six ans, le premier helléniste de l’Europe, Budé, Lefebvre d’Êtaples, les Estienne, dynastie d’imprimeurs plus doctes que les meilleurs érudits du temps, publièrent une foule de savants livres qui révélèrent la double antiquité, sacrée et profane, d’où notre civilisation est sortie.

Dans les lettres proprement dites, on peut distinguer pour ce siècle comme quatre groupes d’écrivains : au commencement, Marot et son élégant badinage, Rabelais avec sa verve avinée et audacieuse ; à la fin, Mathurin Régnier, le satirique, tous trois héritiers du vieux genre gaulois ; au milieu Ronsard et la pléiade des poètes, « dont la muse en français parla grec et latin. » A côté de ceux-ci , durant les guerres de religion, Amyot et Montaigne, fervents adorateurs de l’antiquité, mais qui ne lui sacrifient point, comme l’école de Ronsard, la langue nationale; enfin entre le seizième siècle qui finit et le dix-septième qui commence, Malherbe, le poète de Henri IV, qui régularise, comme son maître, le mouvement désordonné de l’âge précédent et prépare la calme grandeur de celui qui va suivre. En somme, deux livres qui sont restés et que les plus délicats lisent’ encore : les Essais et Gargantua; sans compter bien des pages d’Amyot, des pièces de Malherbe, des vers de Mathurin Régnier, et toute la Satire Ménippée. Calvin et d’Aubigné ont une place à part, celui-ci pour ses Mémoires et ses Tragiques ; celui-là pour son Institution chrétienne.

L’Allemagne ne parlait pas encore sa langue. Du moins c’est en latin que ses hommes de savoir, même d’esprit, comme Ulric Von Hutten, écrivaient. Le plus illustre était alors Érasme, de Rotterdam (1467-1536). Il eutcelade particulier, qu’au milieu de cette effervescence du seizième siècle, qui trempait si fortement les caractères, il fut un homme froid, railleur, qui un siècle plus tard eût été sceptique, s’il ne l’était déjà, et qui ne sacrifiait rien aux idées auxquelles alors

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on sacrifiait tout. Enfant de chœur à neuf ans, chanoine à dixsept, et plus tard se faisant relever de ses vœux ; élève du collège de Montaigu, à Paris, où il fut obligé, pour vivre, de donner des leçons k un gentilhomme anglais, puis attiré en Angleterre par ce seigneur, bientôt à Bologne, où il reçut le bonnetde docteur en théologie, àVenise chezAldeManuce,puis de nouveau en Angleterre chez le chancelier Thomas Morus ; recherché par les souverains, Henri YIII, Léon X, Adrien VI, François I", qui lui fit offrir, mais en vain, par le savant Budé, la direction du Collège de France récemment créé ; et, au milieu de cette cour de monarques, conservant ime indépendance très-habilement calculée pour n'alarmer personne, tel fut Erasme. « Les gens de lettres, disait-il, sont comme les tapisseries de Flandre à grands personnages qui ne font leur effet que vus de loin. » Pour cette sorte de royauté de l’esprit et du bel esprit, on l’a appelé le Voltaire de son temps. Nul écrivain n’a exercé, en effet, à cette époque, un empire plus étendu. Ses épigrammes contre l’ignorance, le libertinage et la gloutonnerie des moines, ses attaques contre les indulgences ‘ semblaient le désigner aux réformés comme un des ' leurs. Mais il était trop prudent pour s’engager dans une lutte aussi ardente. « Luther, dit-il,nous a donné^me doctrine salutaire et de très-bons conseils; je voudrais qu’il n’en eût pas détruit l’effet par des fautes impardonnables. Mais, quand il n’y aurait rien à reprendre dans ses écrits, je ne me suis jamais senti disposé à mourir pour la vérité. Tous les hommes n’ont pas reçu le courage nécessaire pour être martyrs ; et si j’eusse été mis à l’épreuve, je crains bien que je n’eusse fait comme saint Pierre. » Il resta donc en dehors des partis « et des vérités séditieuses, » tout entier à ses chers auteurs, amoureux du beau latin, du pur langage. « Érasme, s’écriait Luther, est Érasme et n’est point autre chose. » Ses principaux ouvrages sont V Eloge de la folie, ses Adages et ses Colloquia,

i . a Que pensez vous de ceux , dit-il dans ses Colloquia, qui avec des indulgences endorment les consciences et mesurent montre en main la durée du purgatoire dont ils calculent les siècles, les années, les jours et les heures. Il n’y a pas un marchand, un soldat, un juge qui ne croie, moyennant un écu, racheter tous les voit de sa vie. »

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