CHAPITRE XII
Pandectes. Une grandeur plus calme et plus douce que celle de Michel-Ange indiqua une période nouvelle de la peinture. Tout ce qu’on peut imaginer de pureté de lignes et de composition harmonieuse, d’innocence virginale et de maternité chaste, respire dans ses Vierges et ses Saintes Familles, que l’œil ne peut se lasser de contempler. Notre musée possède de lui une Sainte Famille et un Saint Michel terrassant le démon. Rome admire de plus, dans les loges du Vatican, ce qu’on appelle sa Bible, 52 sujets de l’Ancien Testament, exécutés par ses élèves sur ses dessins : dans les stanze (chambres), les quatre magnifiques compositions citées plus haut, et la Délivrance de saint Pierre; dans la Pinacothèque, la Transfiguration , qui est peut-être son chef-d’œuvre, et la Madonna di Foligno ou Vierge au donataire; dans la salle dite de Constantin, la Vision céleste de cet empereur, sa Victoire sur Maxence, son Baptême et la Donation faite par lui de Rome au pape; dans les fresques de laFarnesine (villa Ghigi), le gracieux poème de Psyché en douze tableaux ; à S. Agostino, le prophète Isaie, et à S. M. délia Pace, les Sibylles.
Raphaël fut aussi grand architecte; en 1514, succédant à Bramante, il construisit cette cour du Vatican dont il décora les loges. Chargé un instant de diriger la construction de Saint-Pierre, il traça un plan plus beau, assure-t-on, que ce qui a été fait. Certes, il est oiseux de disputer de la supériorité de Michel-Ange ou de Raphaël. Pourtant le second n’a plus, ni dans ses œuvres ni dans son caractère, cette grandeur un peu farouche mais si fière du premier. Raphaël vécut toujours en faveur, riche, menant un train de prince, aspirant même au cardinalat, enfin comblé des dons de François I", qui lui acheta à haut prix son grand Saint Michel. Il savait même l’art, qui tient du courtisan, de tourner ses tableaux historiques en flatteries pour les puissants de son époque, par un anachronisme qui donnait les traits de François I*' à Charlemagne, comme il donna ceux de Jules II au grand prêtre Onias dans le tableau d’Héliodore chassé du temple, double allusion, car cet Héliodore c’était l’image des barbares que le fougueux pontife avait voulu chasser d’Italie. U mourut jeune, en 1520; il avait à peine trente-sept ans.
«Léonard, par l’exécution et le caractère, Michel-Ange par l’invention et la science de la forme, Gorrége, par la magie de l’effet, Giorgione, et Titien, par la puissance de la couleur avaient atteint un degré de perfection qui ne pouvait guère être surpassé et qui ne le fut pas ; Raphaël résuma toutes ces qualités, non pas au même degré de perfection, mais dans tme mesure qui a fait de lui le premier des peintres, le peintre imique. Il posséda le charme ineffable de la grâce, ainsi que l’entendirent les Grecs, et il l’imprima à toutes ses oeuvres, de telle sorte que ce fut pour ainsi dire sa signature »
Mais pourquoi ces grands honunes n’ont-ils pas eu de successeurs; pourquoi cette floraison splendide de l’art italien s’est-elle sitôt fanée? Est-ce, comme le dit une vaine rhétorique, parce que tout ici-has n’est qu’heur et malheur, les ténèbres après la lumière, la mort après la vie ? Il y a des écoles, comme celle de France, qui, une fois constituées, ont eu des intermittences, mais ont toujours vécu, tandis que celle d’Italie est restée trois siècles au tombeau. C’est que l’art italien manquait de la force morale qui fait vivre ; il aimait le beau et n’aimait que cela. Ce n’est point assez. La patrie, la liberté, les sentiments et les idées qui font porter haut la tête et le cœur, on ne les connaissait plus. Le noble Michel-Ange excepté, tous disaient comme Gellini : « Je sers qui me paye.» Ge mal devenait général : les écrivains tendaient la main comme les artistes. Paul Jove avait deux plumes, ime d’or pour les louanges bien payées, une d’argent pour celles qui l’étaient moins.
Pour les arts, Tltalie est au seizième siècle la grande insti- ‘ tutrice des nations. La France entrait d’elle-même dans la voie nouvelle, et, sous Louis XII, élevait déjà de gracieux monuments à Rouen (le palais de justice), à Gaillon (le château), à Paris (l’hôtel de la Tremoille) , etc ; mais il est vrai de dire que l’Italie de Raphaël et de Michel- Ange avait beaucoup à nous apprendre. François I" lui emprunta à la fois des maîtres
4. Saint-Albin, de la Peinture en Italie. Jules Pippi, ou Jules Romain, est le plus fameux des élèves de RaphaéL