CHAPITRE Xm
divine de les y avoir attirés, que la corruption était plus grande dans le monde. Les désordres s’étaient encore augmentés depuis. L’Église romaine, la mère des Églises, qui, durant neuf siècles entiers, en observant la première, avec une exactitude exemplaire, la discipline ecclésiastique, la maintenait de toute sa force par tout l’univers, n’était pas exempte de mal; et dès le temps du concile de Vienne, un grand évêque, chargé par le pape de préparer les matières qui devaient y être traitées, mit, pour fondement de l’ouvrage de cette sainte assemblée, qu’il y fallait réformer l'Église dans le chef et dans les membres. Le grand schisme, arrivé im peu après, mit plus que jamais cette parole à la bouche non-seulement des docteurs particuliers, d’un Gerson, d’un Pierre d’Ailli, des autres grands hommes de ce temps-là, mais encore des conciles ; et tout en est plein dans le concile de Pise et dans le concile de Bâle, où la réformation fut malheureusement éludée et l’Église replongée dans de nouvelles divisions. Le cardinal Julien représentait à Eugène IV les désordres du clergé, principalement de celui d’Allemagne : « Ges désordres, lui disait-il, excitent la haine du peuple contre tout l’ordre ecclésiastique; et, si on ne le corrige, on doit craindre que les laïques ne se jettent sur le clergé, à la manière des hussites, comme ils nous en menacent hautement. » Si on ne réformait promptement le clergé d’Allemagne, il prédisait qu’après l’hérésie de Bohême, et quand elle serait éteinte, il s’en élèverait bientôt une autre encore plus dangereuse ; « car on dira, poursuivait-il, que le clergé est incorrigible et ne veut point apporter de remède à ses désordres. On se jettera sur nous, continuait ce grand cardinal, quand on n’aura plus aucune espérance de notre correction. Les esprits des hommes sont en attente de ce qu’on fera, et ils semblent bientôt devoir enfanter quelque chose de tragique. Le venin qu’ils ont contre nous se déclare : bientôt ils croiront faire à Dieu un sacrifice agréable en maltraitant ou en dépouillant les ecclésiastiques comme des gens odieux à Dieu et aux hommes et plongés dens la dernière extrémité du mal. Le peu qui reste de dévotion envers l’ordre sacré achèvera de se perdre. On rejettera la faute de tous ces désordres sur la cour de Rome,
qu’on regardera comme la cause de tous les maux, parce qu’elle aura négligé d’y apporter le remède nécessaire. » Il le prenait dans la suite d’un ton plus haut : e Je vois, disait-il, que la cognée est à la racine, l’arbre penche, et au lieu de le soutenir pendant qu’on le pourrait encore, nous le précipitons à terre. » Il voit une prompte désolation dans le clergé d’Allemagne. Les biens temporels dont on voudrait le priver lui jiaraissent comme l’endroit par où le mal commencera : « Les corps, dit-il, périront avec les âmes. Dieu nous ôte la vue de nos périls, comme il a coutume de faire à ceux qu’il veut punir: le feu est allumé devant nous, et nous y courons. »
« C’est ainsi que, dans le quinzième siècle, ce cardinal, le plus grand homme de son temps, en déplorait les maux et en prévoyait la suite funeste : par où il semble avoir prévu ceux que Luther allait apporter à toute la chrétienté, en commençant par l’Allemagne ; et il ne s’est pas trompé lorsqu’il a cru que la réformation méprisée et la haine redoublée contre le clergé allaient enfanter une secte plus redoutable à l’Église que celle des Bohémiens. »
liUthcr t sa réforme en Allemagne et dans les lÉtats Scandinaves (IStV-lSSft).
Ainsi, Bossuet lui-même l’atteste, dans plusieurs parties de la chrétienté, là surtout où le clergé possédait, comme en Allemagne, presque un tiers, comme en Angleterre, presque un cinquième des terres, et, au milieu de tant de richesses, oubliait la discipline, les esprits étaient préparés à une révolution, lorsque Luther parut. Né à Eisleben, en 1483, ce fils d’un pauvre mineur saxon devint le docteur le plus écouté de l’université de Wittenberg. « Il avait de la force dans le génie, de la véhémence dans ses discours, une éloquence vive et impétueuse qui entraînait les peuples et les ravissait, une hardiesse extraordinaire quand il se vit soutenu et applaudi, avec un air d’autorité qui fraisait trembler devant lui ses disciples : de sorte qu’ils n’osaient le contredire ni dans les grandes ni dans les petites choses. » (Bossuet.)
Les guerres de Jules II avaient épuisé le trésor pontifical.