RAPPORT DE POLICE. I AN VI
» La Descente en Angleterre , ou les Finançais à Plymouthi pantomime en deux actes.
» Acte 1*'^ — Le théâtre représente l'intérieur de
(1) Un certain Daiimalc de Corsonvillc, professeur à l'Écolo centrale , et auteur d'une mauvaise pi^ce intitulée : Assassinat de Bonaparte, ou ta Journée de Saint-Cloud, s'avisa de la faire jouer a Bordeaux en l'an VIII, malgré la défense du ministre de la police. Cette pièce devint l'occasion d'un grand tumulte, au milieu duquel un commissaire de police fut presque assommé. Nous nous bornerons à dire que le personnage de Bonaparte était rempli par l'acteur Lequin, qu'il ne faut pas confondre avec le fameux Le Kain ; celui de Murât par Lafitte ; Lucien était représenté par Dumontey, et Areua ciiiiirmilail 1rs traits du comédien Pascal.
la prison de Londres. Sur le côté droit, on voit un chevalet, une palette, des pinceaux , une boîte à couleurs, etc., etc.
■» Le concierge Darney s'entretient avec sa fille Héloise , qui lui demande la permission de faire faire son portrait par Merval , jeune prisonnier français que le concierge a sous sa garde. Le père accorde son consentement et appelle Merval , qui paraît et jette des regards d'intelligence et d'amour à Héloise. Elle s'assied ; Merval la pose et lui ravit un baiser à l'insu de son père. Il ébauche ensuite le portrait de la jeune fille. Cet*e scène est mterrompue par l'arrivée d'un prisonnier espagnol, qui, tenant sa guitare en main , joue un air national ; mais pendant qu'ils goûtent tous le plaisir de l'harmonie , un grand tumulte se fait au dehors.
» Ce sont des ordres d'État pour que Darney envoie devant un conseil militaire des prisonniers anglais accusés d'avoir voulu rendre la liberté à leur pays. Des soldats se rangent des deux côtés de la prison, et deux héraults, sous les ordres d'un officier général, déploient un drapeau sur lequel est écrit en gros caractères :
» Le Conseil militaire ordonne d'amener les Anglais conspirateurs.
» Darney, après avoir reçu cet ordre, fait venir ces prisonniers anglais, à la tête desquels estParcker; ils sont enchaînés. Les troupes défilent, Darney sort avec elles.
» Une partie des prisonniers revient; ils ont été
184 UISTOIRE DES THÉÂTRES
acquittés. Parcker seul a été condamné à mort; il arrive, sa femme le suit. Scène de douleur entie les deux époux , attendrissement de Darne^- et de Merval, étonnement de l'Espagnol, immobilité de tous les autres. Un des gardes remet en secret un papier à Lucrèce, épouse de Parcker; elle l'ouvre avec empressement, et y trouve l'arrivée des Français à PI ymouth et leur entrée à Londres. Pleine de joie, elle montre cette lettre à son époux , qui en conçoit les meilleures espérances, ainsi que Merval, qui leur promet à tous une prochaine liberté. On apporte des brocs de vin pour célébrer cette heureuse nouvelle. Bientôt on entend le canon d'alarmes et le tocsin. Le Chant du Dépari retentit au dehors. Des coups redoublés sont frappés à la porte de la prison ; Darney y court et refuse d'ouvrir. Les prisonniers se révoltent et veulent se jeter sur lui. Sa fille accourt sur le théâtre et sert de rempart à son père. Merval vole à son secours. La porte de la prison est enfoncée , les soldats font feu; le peuple pénètre, ayant à sa tête l'épouse de Parcker, armée d'une épée. Elle vole dans les bras de son époux. Le peuple arme les prisonniers. Darney se joint à eux, et tous défilent au son des instruments français.
» (Marche.)
» 2™^ ACTE.— Le théâtre représente la place Saint- James.
» On y voit les Anglais en bataille et faisant des évolutions. Le canOn ronfle toujours dans le lointain. Les troupes françaises arrivent , elles se rangent , le
feu commence. Elles cliargeiU à la baïonnette. Le peuple vient derrière les troupes anglaises qu'il désunit. Plusieurs combats singuliers ont lieu. Parcker se bat contre un officier général. Merval et l'Kspagnol, suivis de pelotons de marins, poursuivent les fuyards. Les trois amis Parcker, Merval et l'Espagnol se pressent auprès du général français , qui a fait luimême des prodiges de valeur. Ce général les embrasse et fait planter un drapeau tricolore sur lequel est écrit : Guerre au gouvernement anglais ! Paix et liberté au peuple!
» Le peuple anglais accourt près du drapeau et danse une ronde. Merval épouse la fille de Darney , qui prend, la cocarde tricolore. Parcker, son épouse, Merval , l'Espagnol, Darney et sa fille confondent leur joie. Réjouissance générale.
» [La toile tombe.)
» Le public a vivement applaudi la pièce ; mais il est arrivé un incident qui a ensuite causé un grand scandale. Au moment oii le général fait planter le drapeau tricolore sur lequel est écrit : Guerre au gouvernement anglais ! Paix et liberté au peuple ! on s'est aperçu qu'on avait ajouté en lettres noires au-dessous de la seconde phrase : Mort aux terroristes ! Paix aux honnêtes gens ! Des applaudissements frénétiques se sont alors fait entendre. Craignant que ces manifestations ne devinssent la cause do quelque querelle , nous nous sommes transporté sur le théâtre pour prendre des renseignements à propos de cette phrase. Le régisseur nous a affirmé
18G UISTOIRE DES THÉÂTRES
que lorsqu'on avait déployé le drapeau , il ignorait absolument qu'on y avait ajouté ces mots , et que tous les artistes l'ignoraient aussi ; que ce ne pouvait être que quelque mal intentionné qui avait pu faire le coup. N'ayant trouvé d'autre éclaircissement, nous avons cru devoir nous abstenir , et nous nous sommes retiré. Signé : Derville. »
Les acteurs, encouragés par le public, en étaient venus à supprimer le mot de citoyen toutes les fois que ce mot se présentait. Quelques affiches de théâtre avaient déjà, en l'an X, substitué les mots de messieurs, mesdames, à ceux de citoyens, citoyennes. Le préfet Dubois, qui n'osait prendre sur iui ce changement trop brusque de la forme républicaine, écrivit au commissaire général de police :
« En lisant l'affiche des spectacles de ce jour, j'ai remarqué , citoyen commissaire , que les artistes y étaient indiqués sous la dénomination de messieurs. Il n'y a aucune loi, aucun acte du gouvernement qui les autorise à se servir de cette qualification. L'employer est un abus que l'on ne doit pas tolérer. En conséquence , je vous invite à recommander expressément au directeur des théâtres de supprimer cette dénomination et de veiller soigneusement à ce que les artistes ne soient dorénavant désignés que sous le pofn de citoyens.
» Je vous salue. Dubois. »
Le préfet oubliait que le bon sens public avait déjà fait justice du tu et du loi, sans qu'aucune loi le lui
eût ordonné , et que puisqu'il ne voyait quun abus dans l'emploi du mot messieurs ^ cet abus expliquait et la décrépitude du régime qui s'en allait et le relâchement des moyens destinés à le soutenir.
Au reste on ne pouvait nier, en voyant les allures des journalistes et des écrivains, que nous approchions du terme de cette trop longue saturnale. La chanson suivante, de J.-B. Pujouls, de Saint-Macaire , intitulée le Carnaval Républicam, et que l'on fredonnait alors dans toutes les loges du théâtre , prouve suffisamment à quel point était portée la hardiesse et le mépris du régime révolutionnaire.