LE CARNAVAL RÉPUBLICAIN
Air : Jeunes amants, cueillez des fleurs.
On prétend que tout carnaval
Sur des mascarades se fonde :
Les masques furent le signal
De tous les carnavals du monde.
Je sais qu'au mardi-gras prit fin
Notre ancien carnaval de France.
Le Carnaval Répujjlicain
Le lendemain, dit-on, commence. (Bis.)
Je ne vois que masques partout Depuis ce triste jour des Cendres; Mais il en est pour chaque goiit :
Les uns sont froids, les autres tendres. Leur nombre encore s'accroîtra Jusqu'à l'heure heureuse ou fatale Où de droit on séparera Toute assemblée électorale. ( liis.J
188 UISTOIRE DES THÉÂTRES
Chut 1 écoutons ce masque-là :
Ah I comme faime ma patrie !
C'est un fripon qui la pilla ; Messieurs, je vous le certifie.
Je reconnais sa bague Hélas 1
Elle rappelle une victime :
La figure ne séduit pas
Quand la main annonce le crime. (Bis.)
Là-bas, j'entends un orateur; Il charme par son éloquence.
Il parle beaucoup de son cœur :
Ce n'est pas un masque, je pense.
Mais.... à son accent.... Oui, ma foi, C'est un grand faiseur de partages , Qui toujours, comme homme de loi, Prend sa part dans les héritages. (Bis. )
J'aime notre gouvernement,
Dit un homme à marche pesante,
Si l'on fait les choix sagement,
La France est heureuse et puissante.
Pour celui-ci, je le connais :
L'homme faux repousse l'estime;
Hier, il vantait les bienfaits
De son très-cher l'ancien régime. (Bh.)
Pour moi, je ne veux que la paix,
Dit un masque rempli de grâce.
De côté, j'aperçois ses traits :
Mon Dieu , quelle horrible grimace !
Il vous séduit par sa douceur.
Et mon âme en est alarmée !
Des vivres , c'est un fournisseur
Qui sut battre seul une armée. (Bh.)
Quel csl ce masque à l'air béat Qui verse des larmes amères ?
Il maudit saintement l'Etat :
C'est, dit-il, la loi de ses pères.
Le vil flatteur !... au premier mot J'ai reconnu mon hypocrite; Par calcul , il s'est fait dévot Depuis que ce métier profite. (Bis.)
Mais j*aperçois un indigent.
Peut-être un rentier sans ressource.
Eh! non, c'est un prêteur d'argent.
Qui fixe le taux à la Bourse. •
Avant l'an deux, il n'avait rien :
Il se plaint; c'est la mode en France.
Ah ! s'il a perdu quelque bien ,
C'est sans doute sa conscience. (Bis.J
Chacun se déguise à l'envi ,
Suivant l'air de sa coterie ;
Chaque masque adopte un parti ,
Tous sont amis de la patrie.
Ce titre fut de tous les temps ,
Même dans les beaux jours de Rome,
Dans la bouche des charlatans ,
Et dans le cœur de l'honnête homme. (Bis.J
Ceux-là visent au tribunal ,
Mais ceux-ci dont l'âme est si pure ,
Espèrent , grâce au carnaval ,
Aller à la législature.
Après l'élection, venez,
Et vous verrez , suivant la chance ,
Aux exclus quatre pieds de nez ,
Aux élus cent pieds d'arrogance. (Bis.)
Voici encore quelques autres réflexions peu charitables dont, sous forme de cornet à tabac , on faisait une distribution aux habitués des théâtres.
« Les Plaisirs de la Révolution.
» Le Roi, en assemblant les États-généraux , eut le plaisir d'humilier la morgue des parlements;
» Les parlements ont eu le plaisir d'humilier la cour ;
» La noblesse a eu le plaisir de mortifier les ministres;
» Les banquiers ont eu le plaisir de détruire la noblesse et de piller le clergé ;
» Les curés ont eu le plaisir d'être évêques ;
» Les avocats, celui d'être administrateurs;
» Les bourgeois ont eu le plaisir de faire le métier de banquier ;
» La canaille a eu le plaisir de faire trembler les bourgeois ;
» Ainsi, chacun a eu d'abord son plaisir;
» Tous ont aujourd'hui leurs peines; et voilà ce que c'est qu'une révolution. »
Des tentatives plus hardies encore avaient lieu pour ridiculiser ou rendre méprisables les coryphées de la Terreur. Voici, par exemple, ce que rapportait la feuille appelée Journal des Journaux, imprimée à Î3ordeaux :
« La citoyenne Tallien, à la tête de nos voluptlieuses de Paris, à qui elle sert de modèle par la richesse et l'élégance de sa mise , parut dernière-
ment dans un bal , toute couverte de diamants ; à peine les yeux pouvaient-ils en supporter l'éclat. Son triomphe et sa gloire eussent été parfaits, si un de ces malencontreux que la Révolution a pu faire naître et que ce brillant n'éblouissait pas, ne se fut avisé d'attacher au dos de son ajustement ce billet en assez gros caractères : Propriété nationale. Nous nous abstiendrons d'avance de faire toutes les réflexions à ce sujet, qui n'échapperont sûrement pas à nos lecteurs. »
Au commencement de l'empire , l'activité qui régnait dans toutes les parties de la France, le déplacement, le passage des grands dignitaires, des princes et des armées donnèrent au théâtre une vogue extraordinaire. Les militaires s'y montraient dans leurs riches costumes. Le système de l'époque leur faisait presque un devoir d'assister à ces représentations, qui entretenaient dans la jeunesse l'amour de la gloire et faisaient naître chez elle l'envie d'endosser ce brillant équipage sous lequel ressortaient si bien tous les avantages du physique. La garde impériale, forte de ce principe, était aussi assidue au spectacle qu'à la revue. Le Pactole coula alors pour la direction. Le directeur Prat (1), aimé de l'administration et du public, homme habile, adroit et parfait calculateur, faisait ses affaires en ne faisant pas trop mal celles des Bordelais. Il se plaignit d'abord
(1) Prat passa un bail avec la compagnie Tanays pour la direction des deux théâtres (Grand-Théàtrc et Tliéàtrc-Français). Plus tard, il y .joignit le Théâtre Molièif.
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de la concurrence du Théâtre de la Gaîté , créé par Bojolay , et il obtint de faire fermer ce théâtre. Son bail était de 30,000 fr. par année, et il se fit accorder un rabais de 10,000 fr. , puis de 15,000 fr. plus tard. On lui permit encore de n'ouvrir que trois fois par semaine ; il eut le privilège des bals, et, comme il avait également sous sa direction le Théâtre-Français, il obtint de se servir des costumes du Grand- Théâtre pour les acteurs qui joueraient au Théâtre- Français. Nous devons dire ici, à la louange de Prat, qu'il sut, à l'occasion, s'imposer des sacrifices. Talma et Taglioni furent appelés à Bordeaux, et l'opéra de Castor et Pollux , monté avec magnificence , parut aussi sur notre scène.
En 1809, Bojolay succéda à Prat (1) aux mêmes conditions que son prédécesseur , et il s'engagea comme lui à faire jouer sur notre grande scène le répertoire des quatre premiers théâtres de la capitale.
Bojolay, tout en voulant satisfaire le public, s'aperçut bientôt qu'il était loin de pouvoir réaliser des bénéfices; ses habitudes industrieuses et son caractère cosmopolite lui fournirent bientôt des ressources inconnues de ses prédécesseurs. Bojolay devint à la fois marchand et fabricant, sans cesser d'être directeur. Il faisait des avances aux acteurs : à celui-ci de chemises , à celui-là de chaussure , à cet autre d'habits, de chapeaux, etc., etc. Femmes et
(1) Voyez ce que ndiis disons de Bojolay a l'article du Tliéàtre de la Gaîté.
liomnies trouvaient dans ses magasins de quoi satisfaire amplement à leurs besoins, à leurs goûts, à leurs caprices. Draps, velours , soies , toiles , dentelles, cliaussurcs en tous genres, objets de propreté et de toilette , tout, jusqu'à des épingles, se rencontrait dans ce bazar improvisé. Des ouvriers spéciaux dans chaque partie, et chargés de la confection ou de la vente de ces objets, étaient attachés à l'établissement. Il se rencontrait, dans ce commerce original, un avantage mutuel; car si les artistes trouvaient là une facilité d'emprunt qu'ils n'auraient pas trouvée ailleurs, Bojolay s'y créait un bénéfice assuré et une grande sûreté de recouvrement , puisqu'il se payait à l'avance et de ses propres mains. Cette industrie devint vraiment lucrative pour notre directeur, et nous citerons à ce sujet ce passage d'un rapport sur le Grand-Théâtre, fait en 1813 par MM. Tauzia, adjoint de maire; Pontet, délégué; Bonfin, ingénieur; Dupin, et Andrieu.
« Votre commission a observé avec intérêt que le directeur du Grand-Théâtre avait, par son industrie particulière , trouvé le moyen d'améliorer sa situation. Il s'est fait le fournisseur , pour une foule d'objets de consommation et de vêtements, de la plus grande partie des individus attachés à ses deux théâtres. Ce genre de commerce lui donne un bénéfice réel et assez considérable, qu'il avoue. Ce bénéfice , qui est absolument étranger à l'entreprise théâtrale , en est cependant un clTet nécessaire; mais votre commission n'en a parlé que pour vous faire
remarquer que l'industrie du directeur actuel est une garantie de plus en faveur des intérêts de la ville , et qu'elle est pour lui un moyen, que tout autre à sa place peut-être n'aurait pas, d'assurer le service du Grand-Théâtre dans les circonstances difficiles où nous nous trouvons. »
Bojolay s'était créé un autre genre de ressources. « Au lieu d'occuper les appartements de la direction, qui sont importants (dit le même rapport), il loge avec sa famille dans une petite maison dépendante du Théâtre de la Gaîté, qui est sa propriété, et loue ses appartements du théâtre
» Votre commission applaudit, d'ailleurs, à l'économie et aux moyens permis qu'il emploie pour rendre sa position meilleure. »
Mais ce dont la commission ne se doutait pas, et ce qu'elle ne voulut plus permettre à Bojolay dès qu'elle le connut, c'était que, dans les représentations extraordinaires oîi le prix des places se trouvait augmenté , le directeur , par un abus dont la commission ignorait la source , n'acquittait jamais le droit des pauvres que d'après le taux ordinaire du prix des places. Ainsi , pendant les trente-une représentations de M. et de M""^ Albert, de l'Opéra, et de Talma, le directeur ne paya le droit des pauvres que sur le pied de trois francs par billet d'entrée, lorsqu'ils étaient à 4 et 5 fr.
Prat avait usé de ce moyen , et tous ces petits tours (l'adresse contribuèrent, nous le croyons, à les garantir tous les deux du naufrage. Ce qu'il y a de remar-
quable à cette époque (1813), c'est qu'il ne fallait rien moins que la prodigieuse activité de Bojolay, pour soutenir la direction et se soutenir lui-même. Il avait obtenu de pouvoir rouvrir le Théâtre de la Gaîlé, qu'il regardait comme son ancre de salut ; et, en effet, les registres et pièces de comptabilité de la direction des deux Théâtres présentent, pour leGrand- Théâtre , dans le second trimestre de 1813, un déficit de 16,457 fr. 75 c. , tandis que le théâtre de la Gaîté donne un bénéfice de 11,310 fr. 47 c.
Les graves événements qui se passaient alors , expliquent en partie la préférence économique que l'on donnait au petit théâtre , pourvu d'ailleurs d'une fort bonne troupe. Prat avait eu l'avantage de se trouver à la tête de la direction au moment le plus brillant de l'empire. Bojolay assistait à son déclin, et avait besoin de toutes ses ressources pour faire face à une catastrophe imminente. Il parvint ainsi jusqu'à l'année 1814, où la Restauration et les personnages distingués qu'elle attira à Bordeaux, rétablirent un peu les finances théâtrales. Le bail de Bojolay lui fut alors renouvelé pour l'espace de six années. Ce mieux ne se soutint point; car en 1817 (22 février), nous trouvons une lettre du ministre secrétaire d'État de l'intérieur, Laine, adiesséeau préfet de la Gironde, et plaidant la cause de Bojolay :
a Monsieur le Comte ,
» Je vous ai envoyé , il y a peu de jours , des réclamations du sieur Corlay-Bojolay , directeur des
théâtres de Bordeaux; j'en reçois aujourd'hui de nouvelles de cet entrepreneur.
» Il paraît que sa situation est critique, il sollicite des secours et des dégrèvements. C'est une affaire qui mérite attention.
» Bordeaux ne peut se passer de spectacles. Il est certain que le directeur actuel a fait le service mieux qu'aucun de ses devanciers. Il mérite des égards. Il est de l'intérêt de la ville de le soutenir.
» On augmente ses loyers. Le moment est peu favorable pourtant. Ne faudrait-il pas plutôt les réduire , ou accorder des indemnités, ce qui reviendrait au même.
» Il demande un abonnement pour le droit des pauvres. Dans beaucoup de lieux cette mesure est prise. Si à Bordeaux elle n'est pas adoptée , et que la direction ne puisse évidemment supporter toutes les charges , il faudra toujours en revenir aux allocations à faire.
» Je plaide assurément moins ici pour un directeur de théâtre ( quoique après tout le sort d'un particulier, père de famille, chef de grandes opérations, ne doit pas rester indifférent à l'autorité); je plaide moins pour lui , dis-je , que pour le bien de la commune , et pour l'ordre public
» Vous êtes à même de juger , mieux que personne, de l'état des choses. Vous avez vu, en d'autres temps et en d'autres villes , des spectacles qu'il fallait, comme celui-ci , maintenir et protéger.
» Ce sont des points d'administration qui se doivent
traiter sous d'autres rapports que ceux d'une économie rigoureuse jusqu'à l'imprudence.
» Ayez la bonté d'examiner ce qu'il convient de faire ici , et de m'adresser votre rapport , d'après lequel je statuerai.
» J'ai l'honneur de vous offrir, Monsieur le Comte , l'assurance de la considération la plus distinguée.
» Le Ministre Secrétaire d'Etat de l'Intérieur,
» Signé : Laine. »
L'état des finances municipales ne pouvait permettre à la ville la réalisation de ce que demandait Bojolay. Il n'en put rien obtenir, et continua comme par le passé, faisant tantôt d'excellentes recettes, tantôt couvrant à peine ses frais , mais se rattrapant sur son industrie mercantile et les produits merveilleux de son petit théâtre.
La présence à Bordeaux de Joanny, de M"*' Georges, de Lafont, de M"" Mars, de Talma, qui parut de nouveau sur notre scène , vint améliorer les recettes et réveiller dans la foule les bonnes traditions dramatiques. *