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CHAPITRE IX

Joanny, M"» Georges, Lafont , M"^ Mars, Lavigne, Talma, paraissent sur notre scène. — Quelques mots sur le talent de ces artistes. — Pièces dans lesquelles ils figuraient. — Industrie de Bojolay et conditions auxquelles il avait accepté la direction. — La fortune abandonne Bojolay.— Faillite de ce directeur.— Coup d'œil sur les trois directions, Prat, Bojolay et Solomé. — Considérations sur les directions en général.

Joanny débuta le 29 juin 1814 , par le rôle d'Hamlet , dans la tragédie de ce nom. Imitateur servile de Talma , cet artiste s'était approprié les mouvements, les gestes, et jusqu'à la voix de son modèle. L'illusion, à force d'être reproduite, affaiblit elle-même son domaine; aussi, quelque bon copiste que se montrât Joanny, ce n'était jamais qu'un copiste , une machine plus ou moins exacte dans son jeu , mais à laquelle il manquait toujours le souffle inspirateur du grand maître. Joanny, qui d'ailleurs n'était point dépourvu de talents naturels qui eussent pu atteindre à une haute renommée s'il avait voulu n'êtl'e que lui , Joanny, disons-nous, gagna beaucoup à jouer de concert avec ilf"^ Georges, qui venait d'arriver. Cette élève de la célèbre Raucourt, cette rivale heureuse de M"" Duchesnois, qui avait enchaîné à son char jusqu'au critique Geoffroi , pour laquelle la Russie et l'Allemagne venaient de tresser des couronnes , parut enfin à notre théâtre. Trente ans à peine , belle tête, taille majestueuse, organe sonore, tout ce qu'il

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faut pour plaire, pour subjuguer, étaient le partage de M"^ Georges. Régnant sur les esprits conarae elle régnait sur la scène , maîtresse d'elle-même et sûre d'avance du succès , elle eut encore le rare mérite de communiquer aux acteurs qui la secondaient une portion du feu sacré dont elle était remplie. Non seulement Joanny en parut meilleur et atteignit quelquefois au sublime, mais Colson, Leclcrc, Buée, Beauchamp, qui jouaient alors par complaisance dans la tragédie, rivalisèrent de zèle, et obtinrent des applaudissements. C'est ainsi que nous vîmes passer sous nos yeux Iphigénie en Aulide, OEdipe , Didon, Cinna , Andromaque, où tour à tour Hermione, Jocaste, Emilie, Clytemnestre, M"*' Georges justifia pleinement sa célébrité.

Lors de sa dernière représentation , dans la Médée de Longepierre , et au moment où elle quittait la scène , une troupe de figurants et de comparses , placés là par la galanterie de Bojolay, lui ferma le passage; elle fut ramenée, et un enfant, sous le costume de l'Amour, lui présenta une couronne à laquelle étaient attachées deux pièces de vers. Nous rapportons la fin de la première, dont l'intention fait excuser la faible poésie :

« Reine qui sur les cœurs établis ton empire , » Tu vas quitter ces bords où ta puissance expire ; » Aux rives de la Seine, au séjour des grandeurs » Tu vas porter ton art , ton sourire et tes pleurs. » Sans t'abaisser en rien lu peux quitter un trône » Par tant de travaux acheté.

» Pour t'en dédommager, nous t'offrons la couronne » Du talent et de la beauté. »

Lafont, que nous avons tous connu, et dont chacun de nous regrette encore la perte , était devenu , à force d'études et de persévérance , le premier acteur tragique du Théâtre-Français. Son visage beau, mais peu mobile et peu tragique, manquait quelquefois l'effet, parce qu'il manquait d'énergie; mais Lafont avait tellement conservé les bonnes traditions théâtrales , il s'était tellement identifié avec l'esprit de certains rôles , sa sensibilité , son tact étaient si profonds , que nul acteur n'a su , mieux que lui , impressionner son auditoire. Lafont exécuta même un tour de force en ce genre , car, à la représentation d'AdélaMe Duguesclin , pièce dans laquelle il remplissait le rôle du duc de Vendôme , on vit le parterre tout entier fondre en larmes, et rappeler deux fois sur la scène, avec des applaudissements etdes trépignements frénétiques, celui qui venait d'obtenir un si beau résultat. Il était parfait dans le rôle du Cid , dans celui d'Achille ; et s'il se montrait faible dans Œdipe , dans Mahomet et dans Coriolan, il atteignait ensuite aux limites de l'art, dans Tancrède, PygmaUon , Bruéis et Palaprat, le Glorieux, etc.; car Lafont, ainsi que Talma et quelques autres tragiques , quittait parfois Melpomène pour Thalie, et se partageait, bien qu'à un degré différent, les faveurs de ces deux muses.

M"^ Mars donna vingt représentations qui commencèrent au mois de décembre 1816 et se terminèrent en janvier 1817. On sait combien le répertoire

(le celte actrice était varié , et pour ainsi dire , inéj)uisable. Elle parut tour à tour dans Tartufe, le Misanthrope t les Trois Sultajies, l'Ecole des Femmes, l'Ecole des Maris , le Barbier de Séville, la Coquette corrigée, l'Amant bourru, la Partie de Chasse de Henri IV, le Roman d'une Heure , et dans un grand nombre d'autres comédies ; jouant chaque soir dans trois pièces différentes, et se montrant à la fois actrice consommée et femme ravissante. Les rôles de Roxelane dans les Trois Sultanes, de M^'^deMarligue dans l'Amant bourru, de Cateau dans la Partie de Chasse, Célimène dans le Misanthrope, lui conquirent bien des bravos et des couronnes. Le chevalier Romain Duperrier de Larsan , connu par l'originalité de ses productions poétiques, fit à ce propos les vers suivants :

« Contât, toi dont la perte afflige encor Thalle, » Je t'admirai jadis 1.,,. j'ai vu Mars, je t'oublie. »

Le prix des places était de 5 fr. , quoique lors des représentations données par M™*' Catalani , il eût été porté à 6 fr. Le même tarif fut maintenu pour les représentations de Talma.

Mais avant l'arrivée de ce grand tragédien, n'oublions pas de mentionner les excellentes recettes faites pendant le séjour de Lavigne, premier sujet de l'Académie royale de Musique. Polynice d'OEdipe, et Licinius de la Vestale, ont bien rarement trouvé un aussi digne interprète. Ses délicieuses romances, ses chants pyrénéens, avec accompagnement de cor,

attfraient chaque fois un public immense. Bojolay ne devait pas se plaindre alors des sacrifices qui lui étaient imposés.

Talma débuta par le rôle d'Oreste, dans Andromaque (26 octobre 1817). La salle dut paraître , ce soir-là, beaucoup trop exiguë, et au public et au directeur. Selon la mauvaise et surtout imprudente coutume suivie dans de semblables occasions, on avait distribué un nombre de billets supérieur au nombre des places. Qu'arriva-t-il ? Un tumulte effroyable eut lieu ; des coups furent donnés et reçus , au milieu des cris, des trépignements, des exclamations de toutes sortes ; le parterre se leva comme un seul homme , escalada l'amphithéâtre d'où il repoussa les habitués ; le paradis descendit au parterre, les abonnés se placèrent comme ils purent; celui-ci renonçant à retrouver son chapeau , celui-là sa canne, et d'autres, des objets plus précieux encore. Enfin, l'ordre naquit du désordre, les têtes se calmèrent , le silence se rétablit , chacun prêta l'oreille et fut tout étonné de se trouver au second acte; le premier s'était passé au milieu du tumulte. Le Tristis Orestes, secondé par M"^" Charles , qui remplissait le rôle d'Hermione , par ]\liie Virginie (Andromaque) , et Menjaud (Pyrrhus), enchanta ou épouvanta son auditoire attentif. OEdipe le rendit ensuite l'objet d'un parallèle avec Lekain. Ce dernier, disait-on, faisait frémir quand il prononçait cet hémistiche :

« Vous frémissez , Madame 1 .... »

On attendait l'épreuve pour Talraa, et Talma fit frémir à son tour.

Le fameux monologue : Où suis-je? Quelle nuit! lui valut un tonnerre d'applaudissements.

Mqnlius, Coriolan, Hamlet, Britannicus, les Templiers, Gahrielle de Vergy , Abu far , Iphigénie en Aulide , Shakespeare amoureux, Nicomède, Venceslas, se succédèrent rapidement, et ne firent qu'augmenter ses succès.

On a beaucoup parlé du talent de Talma; quelques anciens amateurs lui préféraient Lekain. La voix sourde, caverneuse, mélancolique du premier, voix toute factice, comme on sait, leur semblait monotone , fausse , et ne pouvant toujours s'accorder avec l'âge ou le caractère du personnage qu'il représentait. Talma l'emportait sur Lekain par la beauté du physique ; mais cette beauté même ajoutait ou devenait un obstacle à la peinture et à la nuance des diverses passions. Lekain , grâce à l'extrême mobilité de ses muscles, changeait de masque à volonté, et savait varier à l'infini les inflexions de sa voix : on ne perdait rien de son débit. Talma , sous ce rapport, lais- .sait beaucoup à désirer ; on l'entendait quelquefois à peine, et les éclats subits de sa voix, quand il se livrait à quelques transports furieux , tranchaient trop sur sa monotonie ordinaire , pour faire éprouver aux spectateurs autre chose que de la surprise. Lorsque Talma parut, disait-on encore, Lekain avait déjà purgé le théâtre de tout ce qu'il avait de faux et de ridicule , soit dans les costumes , soit dans le débit.

Talma n'eut donc qu'à perfectionner l'œuvre de son prédécesseur, et le mérite de l'entreprise resta tout entier à ce dernier.

Talma , comme M"^ Mars , donna vingt représentations qui toutes devinrent fructueuses par l'empressement de la population à venir admirer ce grand artiste.

La mise en scène de l'opéra des Baijadères, la comédie de Y Homme Gris et quelques autres nouveautés, prouvent que Bojolay cherchait à varier les plaisirs du public. La fortune de ce directeur avait subi de notables améliorations. C'est ce qui ressort d'une délibération prise par le Conseil municipal , à la suite d'une nouvelle demande de Bojolay en diminution de son bail. Il résulte, d'après l'examen des pièces fournies par celui-ci, que les recettes faites en 1816 s'élèvent à 521,744 fr. (le décime payé), tandis que les années 1813, 1814, 1815 réunies n'ont donné que la somme de 1,455,394 fr. 20 c. , ce qui prouve que Bojolay « a fait, en 1816, encore de meilleures affaires que dans les années précédentes. » La délibération conclut au rejet de sa demande. Bojolay, suivant la voix publique, avait acquis, dans le cours de sa direction, une honnête fortune de 200,000 fr. (1). Son bail ne se ter-

Ci) Bojolay n'en était pas plus fier. Il se plaisait à montrer chez lui un grand tableau dans lequel il s'était fait peindre, conduit par la Fortune jusqu'à la porte du Grand-Théâtre. Le fond du tableau représentait tous les petits théâtres (y compris sa prcnucrc baraque), dont il avait été successivemenl directeur.

minait qu'au 20 avril 1820; il en devança le terme et se retira. Heureux, si, satisfait de son humble bien-être , il eût désormais consacré au repos et à sa famille le reste de sa vie; mais ce repos est impossible à de certains tempéraments ; Bojolay en est un triste exemple. Nous passons sous silence la direction et la faillite de son successeur, qui n'exerça que quelques mois à peine, et nous revenons à Bojolay.

Le bail du sieur Fargeot était de sept années, commençant le 21 avril 1820; dès le 24 janvier suivant, Fargeot avait déclaré sa faillite. Les acteurs adressèrent au maire une pétition pour lui demander de confier la direction du théâtre à Bojolay. En effet, « des pourparlers (1) eurent lieu entre M. le Maire et le sieur Bojolay, pour que ce dernier se chargeât de l'administration des théâtres jusqu'à la fin de l'année théâtrale. Pour l'y déterminer , M. le Maire lui offrit d'abord de ne pas exiger de lui les loyers de la salle du Grand-Théâtre pour les trois mois qui restaient à courir jusqu'à la fin de l'année théâtrale ; loyer que la loi mettait à la charge du sieur Fargeot; mais il n'entendait pas alors soumettre le sieur Bojolay à laisser entrer gratuitement les abonnés qui avaient payé au sieur Fargeot leurs abonnements.

» Bientôt après, des rapports de police apprirent aux autorités supérieures, que les abonnés se proposaient d'exiger l'entrée gratuite du Grand-Théâtre

(1) Voir Observations pour M. le V'^ de Gourguea, maire de la ville de Bordeaux , appelant, contre le sieur Cardoze , syndic descnUtnciers Fargeot , intimé.

jusqu'au 21 avril 1821. Ces rapports faisaient même craindre des désordres qu'il était essentiel de prévenir. D'un autre côté, on ne pouvait s'empêcher de reconnaître que les abonnés étaient fondés jusqu'à un certain point , puisqu'ils savaient que la ville avait exigé et reçu du sieur Fargeot un cautionnement de 20,000 fr. pour la sûreté des abonnements.

» De nouveaux pourparlers eurent lieu entre M. le Maire et le sieur Bojolay, en présence de M. le Préfet. Pour déterminer le sieur Bojolay à laisser jouir les abonnés de leur entrée , M. le Maire promit de lui céder et abandonner , outre le non-paiement des loyers pour les trois derniers mois de l'année théâtrale, le cautionnement de 20,000 francs, fourni à ce sujet , par le sieur Fargeot , aussitôt que la ville en aurait obtenu la libre disposition et la main-levée , par suite de la demande en dommages-intérêts qu'elle allait former contre ce directeur failli.

» Cette promesse ne suffisait pas pour indemniser le sieur Bojolay. En effet , on avait reconnu que le sieur Fargeot avait reçu 176,000 francs pour les abonnements à l'année. Le quart de cette somme , pour les trois mois restant à courir jusqu'au 21 avril 1821, s'élevait à 44,000 francs, somme plus que double de celle de 20,000 francs, promise éventuellement par M. le Maire.

» D'un autre côté , la troupe des acteurs menaçait de se dissoudre. Considérant comme nuls et sans effet les engagements contractés par eux avec le sieur Fargeot, pour la seconde année d'un bail résilié de plein

droit par sa faillite, et ignorant à qui le bail des spectacles serait concédé, à compter du 21 avril 4821 , les principaux artistes se proposaient déjà de contracter ailleurs de nouveaux engagements, ce qui aurait privé Bordeaux, pour plusieurs années peutêtre , d'un spectacle convenable à cette cité.

» Il était indispensable de prendre de promptes mesures pour parer à tous ces inconvénients. Une seule pouvait les prévenir ; elle consistait à traiter de suite avec le sieur Bojolay, pour un nouveau bail de sept années, à partir du 21 avril 1821 , et à le soumettre à exécuter tous les engagements contractés par le sieur Fargeot, envers les acteurs, pour la seconde année de son bail.

» Le sieur Bojolay fit observer avec raison : 1<* que la promesse de la somme de 20,000 francs ne pouvait couvrir les 44,000 francs qu'il perdrait jusqu'au 21 avril 1821, par l'entrée gratuite des abonnés; 2° que le sieur Fargeot avait porté le prix de plusieurs engagements à un taux excessif; 3° qu'il avait engagé plusieurs sujets inutiles à l'entreprise. En conséquence, il déclara ne pouvoir se soumettre aux obligations qu'on voulait lui imposer, qu'autant que le prix du bail du Grand-Théâtre serait considérablement réduit.

» M. le Maire fut donc forcé, par la faillite du sieur Fargeot , à consentir au sieur Bojolay un bail de sept années , au prix de 15,000 francs par an. La situation où il se trouvait et la force des circonstances l'y contraignirent.

» Telles furent les conditions d'après lesquelles le sieur Bojolay consentit à se soumettre à toutes les obligations dont l'intérêt public et le repos de la cité exigeaient l'accomplissement.

» Les spectacles furent ouverts. Les abonnés jouirent ^ra/ififeîîieni, jusqu'au 21 avril 1821, de leur entrée, dont le prix entier avait été perçu par le sieur Fargeot. Les artistes , certains de l'exécution de leurs engagements , restèrent à Bordeaux , et l'on fut assuré d'une troupe bien composée, quoique trop nombreuse et trop chère, pour l'année théâtrale qui commencerait le 21 avril 1821. »

La fortune, qui avait favorisé Bojolay, l'abandonna dès ce moment. La troupe dont il se chargeait, quoique bien composée, était trop chèrement payée , et Bojolay se trouva bientôt en avances de plus de 30,000 francs; l'entrée gratuite des abonnés pendant plusieurs mois; les recettes sur lesquelles il comptait durant la foire ; ayant été presque nulles ; la chaleur de la saison dépeuplant les théâtres; une partie du matériel à réparer; enfin la maladie de Bojolay, qui enchaîna son activité ordinaire , amenèrent une catastrophe.Le 21 février 1822., ce directeur avait cessé ses paiements, et, le 14 mars de la même année, un jugement du tribunal de commerce le déclarait failli. Une partie de son avoir fut absorbée par ses créanciers; le reste fut bientôt dissipé dans de malheureuses entreprises. Bojolay resta sans ressources et mourut dans la pauvreté. ( Voyez Note 0. )

Nous avons déjà annoncé que nous ne prétendions

pas faire la biographie complète de chacun de nos directeurs. Si donc nous avons accordé quelques lignes de plus à Bojolay, c'est parce que nous l'avons considéré comme le géant de la direction, lui tenant compte de la durée de la sienne, des difficultés qu'il rencontra , et des merveilleux efforts qu'il fit pour les détourner ou les vaincre. Prat et Solomé ne doivent venir qu'après lui.

Prat échappa au sort de ses devanciers, parce qu'à l'époque où il dirigeait, le commerce de Bordeaux avait repris une activité extraordinaire , à la suite du traité d'Amiens. Le Grand-Théâtre n'avait alors aucun établissement rival qui pût attirer le public , si l'on en excepte le petit théâtre de la Gaîté, que Prat eut le pouvoir de faire fermer. Ce directeur n'avait qu'une troupe et disposait de trois théâtres , savoir : le Grand- Théâtre, celui des Variétés, et le Théâtre-Molière ; de sorte qu'il lui était facile de combiner ses représentations de manière à attirer le public. Ses trois théâtres restaient ouverts même les jours de fêtes religieuses. Il jouissait seul du privilège de donner des bals masqués, et enfin, il fît de telles économies sur l'entretien du Théâtre, qu'on ne surveillait point assez, qu'il laissa détériorer le magasin, la salle et ses dépendances. Lors de la seconde reprise de son bail, de 1824 à 1827, il s'était assuré une commandite de 75,000 fr. , et se fit promettre ensuite par la ville une somme de 20,000 fr. en cas de perte. On voit que Prat fut favorisé par les circonstances.

Quanta Solomé, il obtint d'abord 114,083 fr. 23 c.

de subvention ; il exploita pendant six mois le Théâtre des Variétés , le Grand-Théâtre ayant fermé pour cause de réparations. Il se trouva profiter ainsi de deux hivers pour un été, d'une salle neuve, et se retira après deux ans de gestion , avec bénéfices.

Lorsqu'il reprit la direction , après la faillite de Robillon, il obtint 157,333 fr. 35 c. de subvention, sollicita de la ville la résiliation de son contrat, et n'évita une faillite que par le bon vouloir des artistes, qui terminèrent l'année en société.

Nous donnons ici la liste de tous nos directeurs , de 1688 à 1855, c'est-à-dire durant un espace de cent soixante-sept années. Il sera facile , en parcourant cette liste , de compter les heureux de la direction. Il serait aussi facile de découvrir les causes de la ruine du plus grand nombre , si ces causes étaient fixes et apparentes; mais trop d'éléments y concourent pour asseoir un jugement sans appel dans une question aussi épineuse.

Les appointements hors de toute proportion donnés à de certains artistes ;

Les nouveautés dispendieuses à monter ;

Les exigences d'un public gâté par l'habitude ;

L'esprit aventureux et l'insolvabilité de plusieurs directeurs ;

Les entrées de faveur illimitées [Note P);

Les abonnements trop multipliés;

Les événements politiques qui surgissent quelquefois;

La morte saison ;

Les changemenis ou les tendances qui surviennent ou s'opèrent à de certaines époques , dans les mœurs, le caractère, l'esprit et la littérature des populations; voilà , si nous ne nous trompons, les principaux éléments de tous ces renversements de fortune. Nous ajouterons même que la dernière de ces causes renferme eu elle seule tout ce qu'il faut pour rendre nulles les meilleures dispositions. C'est cependant celle dont on s'est le moins préoccupé jusqu'ici. Il est vrai de dire qu'on trouverait bien difficilement le moyen de la combattre. A l'époque de l'ouverture du Grand-Théâtre ( 1780), un café et un cercle s'établirent à Bordeaux : café de la Comédie, cercle de l'Académie. Ces deux lieux de réunion , eu égard à la population, qui se montait à cent dix mille âmes , ne pouvaient absorber qu'un bien petit nombre d'iiabibitués. Aujourd'hui vingt cercles et cent cinquante cafés environ s'otfrent à nos concitoyens. On y va d'abord par désœuvrement , puis par habitude. On s'y crée des connaissances, on y rencontre chaque fois à peu près les mêmes amis, on y lit les journaux, on y joue, on y parle d'affaires; la soirée se passe. Quand l'été arrive, on n'abandonne guère les cafés. On s'y repose , on s'y rafraîchit. C'est alors que les théâtressont en chômage. L'hiver, on est encore mieux chautfé dans un café ou dans un cercle qu'au théâtre; puis l'habitude est prise. Des cafés et des cercles se sont établis dans tous les quartiers. Il y a peu de grandes rues qui n'aient maintenant le leur ou les leurs; car plusieurs, comme les rues du Mirail, des

Minimes, de Ségur , etc., ont deux et trois cafés. Ce sont des voisins, pour la plupart, qui fréquentent ces lieux de réunion , des petits marchands , des industriels, des demi-fortune. On n'a pas besoin de faire toilette pour y être admis. Un peu de propreté suffit. On est à deux pas de chez soi en cas de pluie. Puis il est si doux , surtout en hiver, de n'avoir pas toute la ville à traverser. Les habitués de ces lieux de réunion ne les abandonnent guère dans les soirées de la semaine. Ce n'est que le dimanche qu'on les voit se diriger quelquefois vers les théâtres et s'y procurer un extra de distraction, qu'ils ne se permettent pas assez souvent , pour que cela puisse profiter beaucoup aux directeurs. Or, ce qui se pratique dans les quartiers secondaires de la ville, se pratique également dans les beaux quartiers, où des cafés et des cercles sont établis. Il ne faut rien moins que des Talma, des Mars, des Taglioni , des Malibran, des Rachel ; ou des opéras tels que les Martyrs^ la Juive et les Huguenots, pour stimuler la curiosité et rompre un peu ces habitudes ; mais les directeurs ne peuvent pas offrir de ces nouveautés tous les jours, et après quelques bonnes recettes tout retombe dans l'apathie; on oublie le chemin du théâtre et l'on reprend le cours de ses distractions ordinaires. Peut-on remédier à cela? Le temps seul pourra nous donner une réponse.

C'est sous Prat et Bojolay , que le traitement des artistes a commencé à prendre une extension toujours croissante depuis.

En l'an V, la directrice Latapy ayant fait venir de Paris M"*" Contât et Fleury , les paya à raison de 500 fr. par représentation et 24 fr. par jour de frais de voyage et de séjour à Bordeaux.

M. Prat paya M"'^ Catalani 1,000 fr. par représentation.

SousBojolay, M''« Mars eut 800 fr. à peu près, Talma en eut 1,400.

Sous M. Léon, ce directeur proposa à M. Rubini , de passage dans notre ville, de lui donner 2,000 fr. par représentation. Rubini consentit à donner seulement une représentation , mais à condition que ce qui lui revenait serait distribué entre l'orchestre et les pauvres.

Dupré était payé sur le pied de 1,800 fr. par représentation.

M''*" Rachel avait moitié recette (frais prélevés).

Du 22 avril 1822 au 20 avril 1823, nous trouvons une somme de 42,093 fr. 01 c. dépensée pour les artistes étrangers à la ville , savoir :

19,206 fr. 70 c. pour le Grand-Théâtre. 22,886 31 pour le Théâtre-Français.

Total. . 42,093 fr. 01 c.

Cette dernière somme de 22,886 fr. 31 c. se partageait entre Lepeintre aîné , les demoiselles Romanine , Pcrlet et Rovère ; tandis qu'à la même époque, le tragédien Ligier, notre concitoyen, ce digne émule de Le Kain et de Talma, n'obtenait pour 8 représentations que 2,555 fr.

Jenny Colon et Lafont , qui se trouvaient en représentation à Bordeaux, en 1829, s'étaient réservé la moitié de la recette , tandis que Lafeuillade , Valère, M'"'' Boulanger, se partageaient 18,000 fr. pour quelques représentations, et à raison de 1,000 fr. par représentation.

Aussi M. Baignol écrivait-il au Maire :

Les représentations données par Jenny Colon , Lafont, Lafeuillade, etc., sont des plus onéreuses à l'administration.

Bojolay avait autrefois exprimé les mêmes plaintes sur la nécessité où il s'était trouvé de se servir de ces célébrités étrangères ; mais comme il est écrit que les hommes, à la honte du progrès , tomberont toujours dans les mêmes erreurs ou commettront les mêmes fautes , nos lecteurs ne seront pas étonnés d'entendre le malheureux Robillon avouer (Prospectus du 16 avril 1835) qu'il a sacrifié une somme de près de 100,000 fr. pour les artistes en représentations.

Joignez à ces fortes dépenses , mais qui ne sont que momentanées et peuvent offrir quelquefois des compensations, les sacrifices trop souvent exagérés que font les directeurs pour la composition de leurs troupes , pour créer des décorations pareilles à celles de la Muette de Portici, d'Armide, de la Juive , des Martyrs, et au beau salon de la Tour de Nesle, etc., et dites-nous s'il est étonnant de voir se multiplier les sinistres dramatiques ?

La multitude se rend au théâtre, moins pour ju-

ger que pour voir ; ceux qui sont capables de juger formant le petit nombre. Or, comme on a bientôt vu un décor et bientôt appris une pièce, tout est dit alors pour les individus dont la curiosité est le seul mobile.

Croyez-le bien, ce n'est ni Corneille, ni Racine, ni Molière , ni Voltaire que l'on court entendre au théâtre. C'est l'acteur que l'on veut connaître. La science des mœurs ou des caractères importe peu au public. D'ailleurs, ainsi que chacun peut le voir, la tragédie et la comédie sont mortes à Bordeaux. Ces deux parties doivent être rayées momentanément pour nous de tous les prospectus dramatiques. Non que nous n'ayons de bons juges , mais ils auraient honte de se montrer au milieu de l'indifférence générale. Laissez donc l'épidémie faire son cours. Les principes ne se perdent jamais, et toute la friperie romantique ne fera pas plus de grands hommes qu'elle ne pourra détruire ceux qui le sont déjà; on reviendra aux règles et aux bons écrits , parce qu'ils sont l'opposé du faux et de l'absurde. La littérature a déjà une tendance à redevenir classique. Accueillons-la , encourageons-la, sans lui faire honte de ses anciens écarts, et vous verrez nos concitoyens accourir aux théâtres, avec le même empressement qu'ils y mettaient, du temps des Le Kain , des Larive, des Contât et des Mole. Les temps changent et les goiJts aussi. Seulement , pour remédier en partie aux dépenses exagérées et souvent forcées qui se rallachent aux artistes , qu'on nous dise s'il ne serait pas possible

aux directeurs des principales villes de province , de former entre eux une association mutuelle, ayant pour but de mettre des limites aux exigences de certains artistes et de fixer d'une manière précise, uniforme et irrévocable, le traitement à payer à chacun d'eux en cas d'engagement ou de représentations limitées? Qu'arriverait-il? C'est que les prix étant les mêmes partout, un acteur trop exigeant devrait rabattre de ses prétentions ou renoncer à ses bénéfices de congés. Dans cette association d'intérêts semblables , chaque directeur prendrait l'engagement de ne dévier dans aucun cas des règles qu'on se serait imposées et de maintenir, sous peine d'une amende au profit de tous et dont on pourrait limiter le chiffre , les statuts arrêtés à ce sujet.

Les acteurs ainsi prévenus n'auraient plus à défendre ou à discuter leurs prétentions , et les directeurs, au lieu de s'arracher une proie qui les entraine souvent dans le gouffre, pourraient composer leur troupe avec plus de facilité et toujours d'accord avec leurs budgets.

11 y a plus, c'est que les populations, devenues moins exigeantes par l'impossibilité d'avoir mieux , ne pourraient plus imposer à la direction leur capricieuse volonté , et , rendues sages par l'expérience , elles se contenteraient du mieux possible , sans associer à leurs folies les intérêts et smivent l'avenir d'artistes estimés et de chefs de famille plus imprudents que coupables. Ce projet, dont nous aurions tort de nous attribuer l'initiative puisqu'il a déjà eu quelque

publicité , nous a paru assez rationnel et devoir détruire , s'il était mis en pratique , une partie des abus dont nous avons fait mention. Le plus difficile cependant, n'est ni de l'avoir imaginé, ni même de le mettre à exécution. C'est bien plutôt de trouver un certain nombre de directeurs assez sages pour s'entendre, et assez expérimentés pour prévenir leur ruine inévitable, en travaillant à la destruction de l'un de ses éléments les plus sûrs.

218 UISTOIRE DES THÉÂTRES

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