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CHAPITRE XI

Théâtre-Molière. — Théâtre de la Gaîté. — Théâtre-Mayeiir (de la Montagne ou des Sans-Culottes. )

Guillaume VIII, duc d'Aquitaine, donna, en l'année 1119, à l'aumônerie de Saint- Jacques, et en présence d'Arnaud Guiraud, archevêque de Bordeaux, un tènement ou espace de terrain appelé Claus Maurum. Enclos des Maures (1), comprenant tout ce qui se trouvait renfermé entre les rues Leyteirc , Causserouge, du Mirail, et fossés de Saint-Éloi.

Guillaume IX, que quelques chroniques appellent Guillaume X, dernier duc d'Aquitaine, et père de cette fameuse Aliéner, ouÉIéonor, qui épousa un prince anglais (2), irrité de ce que le Pape n'avait pas voulu couronner son parent Roger, roi de Naples, s'unit à celuici, et fit une guerre acharnée au Saint Père, qui plus tard fut fait prisonnier et demeura fort longtemps en captivité. Le conclave de Rome, croyant qu'il n'en sortirait jamais, élut un autre Pape (le cardinal Anaclet), ce qui causa un grand schisme, et toute la chrétienté se divisa en deux partis. Guillaume soutint Anaclet, persécuta ou chassa plusieurs évêques de ses Etats , parce qu'ils s'étaient permis de blâmer sa conduite. Innocent II sorti de prison, et tout étant à la guerre,

(1) Ainsi nommé de ce que les Maures qui vinrent ravager Bordeaux, en l'année 729, y campèrent quelque temps.

(2) Henri H, roi d'Angleterre.

on remit la question au jugement de saint Bernard , l'oracle de ce temps. Saint Bernard se déclara en faveur d'Innocent II; mais comme Anaclet se trouvait un fort parti, la guerre n'en continua pas moins avec fureur. Innocent, soutenu du roi de France et de l'empereur d'Allemagne, marcha sur Rome, où il entra en triomphateur, Anaclet ayant pris la fuite après une papauté de cinq ans.

Saint Bernard , pendant cet intervalle , travaillait à faire revenir le duc Guillaume de son erreur, et ce fut à Poitiers, durant la célébration de la messe, qu'il adressa au duc sa fameuse apostrophe (1). Guillaume, efTrayé, non seulement se repentit, mais il voulut consacrer le reste de ses jours à la pénitence. Du consentement du Pape et de saint Bernard, il entreprit un pèlerinage à Saint-Jacques de Galice. Passant par Bordeaux , il fonda dans la rue du Mirail, et sur l'enclos des Maures, un prieuré pour un hôpital. Il ordonna d'y bâtir une église qu'on appellerait Samt- Jacques, quoique le prieuré se soit aussi appelé Saint- James. Cet établissement était destiné à loger et nourrir les pèlerins qui allaient à Saint-Jacques ou qui en revenaient, ainsi que les enfants exposés, jusqu'à l'âge de raison. Plusieurs princes et papes

(1) Saint Bernard célébrait la messe dans re[:liso de Poitiers. Au moment de l'élévation de l'hostie, il s'avance vers le duc, et, s'arrêtant en face de lui , il le somme par trois fois, au nom de Jésus-Christ, d'abjurer l'erreur qu'il soutenait, de rétablir les évéques qu'il avait chassés, et de chasser ceux qu'il avait établis. (Bouchet, Annales d'Aquitaine, ô^e partie.)

confirmèrent ou étendirent les privilèges des religieux de ce prieuré. Henri H, roi d'Angleterre et mari d'Éléonor, leur reconnut même le droit qu'ils avaient de toute ancienneté, de conduire chaque jour deux ânes dans la forêt près de Bordeaux, afin de porter le bois qu'il leur permettait d'y couper pour leur chauffage. Il leur accordait en sus deux charretées de bois dont le produit devait être employé à acheter des suaires pour les pauvres.

En 1206, Alphonse, roi de Castille , prétendant certains droits sur la Gascogne (1) vint mettre le siège devant Bordeaux. Les maire et jurats, par mesure de prudence et pour empêcher les approches de la ville, firent abattre l'église de Saint- Jacques, l'hôpital et toutes ses dépendances.

Deux ans après (1208), Petrus Lamberti étant maire de Bordeaux, les jurats et communauté de la ville, voulant indemniser les religieux de Saint-Jacques des pertes qu'ils avaient éprouvées, leur permirent de construire des maisons dans le fossé de ville (in fossato villœ), depuis la porte Saint- James à celle du Cahernan ; plus tard ils obtinrent le droit de bâtir depuis la porte Saint-James jusqu'à la rue Bouquière.

Ces frères firent donc édifier une chapelle , un charnier, et plusieurs autres bâtiments près de l'église Saint-Éloi et de la rue Saint-James. La chapelle, qu'ils avaient construite sous l'invocation de la

(1) Du chef (le sa femme, fille (rilonri II et (rÉlcojitjr.

Magdeleine, fut détruite dans l'émeute de 1548. Les hospitaliers obtinrent un arrêt du parlement de Toulouse de 1553 qui obligeait les jurats de rétablir tous les bâtiments que la sédition avait détruits, et, par suite d'une transaction de la même année, leur chapelle fut réédifiée à peu près vers le coin de la rue du Mirail. Cet ordre de choses ne dura pas longtemps.

Le collège de la Magdeleine (1), construit en 1571 par la munificence du conseiller Baulon, devait être placé sous la direction des jésuites; ceux-ci eurent encore le pouvoir de se substituer aux frères hospitaliers , qui furent supprimés du consentement du Pape en 1574 (2). Les jésuites furent donc mis en possession du prieuré et de toutes ses préclôtures , à la charge par eux de remplir les intentions des fondateurs concernant les pèlerins, les enfants trouvés, et de se charger en outre de l'éducation de la jeunesse. Les bons pères acceptèrent toutes ces conditions et ne remplirent que la dernière. La première clause devenait illusoire par la cessation des pèlerinages dont la manie se perdait chaque jour. Quant à la seconde, les jésuites ne cessèrent d'écrire et de protester contre la violence qu'on voulait leur faire en les obligeant de se charger des enfants abandonnés, qui, disaient-ils, devaient tout simplement être mis à la charge de celui devant la porte duquel on

(1) Il sert maintenant à une caserne appelée caserne des Fossés.

(2) Par lettres-patentes du l^r mai 1572, Charles IX avait déjà donné aux jésuites une partie des bâtiments de l'aumônerie.

les trouvait (1). Dans une de ces discussions, ils renvoyèrent un de ces enfants chez le substitut du procureur syndic, qui, pour ne pas laisser mourir de faim cette faible créature, lui chercha une nourrice qui fut payée par le corps de ville (2). Enfin, à la faveur d'un arrêt et d'une transaction, ils se virent, en 1G62, complètement débarrassés d'une obligation si fort éloignée de leurs principes et de leurs habitudes.

La chapelle, reconstruite au coin de la rue du Mirail, avait été démolie comme gênant la nouvelle distribution du terrain. Les jésuites, qui avaient déjà relevé les murs de l'hôpital , et fait plusieurs constructions nouvelles, s'étaient avisés, en 1588, de pratiquer, sous la rue du Mirail , un passage voûté qui communiquait du dit hôpital à leur collège de la Magdeleine.

Le gouverneur Matignon ayant appris qu'ils y tenaient des assemblées et conciliabules nuisibles au bien de l'État, fit condamner ce passage (1590).

Ce corps religieux fut, comme chacun le sait, expulsé de France à diverses époques. Enfin , la tourmente révolutionnaire, qui renversa les institutions monastiques , cette tourmente , qui transforma les églises en écuries, et les caves en églises, mit aussi son cachet sanglant sur les portes de l'ex-hôpital ou de la ci-devant église. Elle ne se rouvrit qu'au mois d'avril 1792, époque où l'architecte Laclotte prévint

(1) Registres de la jurade, 2 janvier 1615.

(2) Registres de la jurade, j septembre 16."ii.

la municipalité qu'il allait faire l'ouverture de la nouvelle salle de spectacle (1) construite par lui, rue du Mirail, à la ci-devant église Saint-Jacques. Les représentations qu'on y donna furent sans doute suspendues, car nous trouvons, au 3 germinal, deuxième année républicaine , une permission accordée à une société de jeunes citoyens pour y jouer. Sous l'Empire et sous la Restauration, on peut encore se rappeler y avoir vu la foule tressaillir ou pleurer à l'aspect de Malhorough, du Tribunal invisible et de Y Honnête Criminel. Quelque heureuse mémoire pourrait peutêtre nous répéter ces vers d'une certaine pièce intitulée Y Agioteur, jouée à Molière, et qui peuvent aujourd'hui même avoir leur application :

« .... C'est un métier que tout le monde exerce ; » Un tel vend du savon : il est limonadier. » On trouve du café chez plus d'un chapelier. » Voulez-vous des chapeaux? allez chez un libraire. )) J'achetai mes souhers chez mon apothicaire. » Et mon greffier, qui met la procédure au sac, » Tient du poivre et du suif, du sucre et du tabac. »

Lamery , Résicour, Granger , Desi'oches, et M^'^^Mengozzi et Dubois étaient alors les principaux artistes de ce Ihéûtre. En 1827, cette salle, qui avait subi une transformation et était devenue salle de danse , reprit, par les soins de M. Baignol, sa précédente destination et redevint théâtre de Molière. Ce fut alors qu'y parurent les Frères invisibles, Paoli, la Tête de

(i) Elle porta alors lo nom de Théàtre-Molièro ou do la Rrpiibliiiii.'.

DE BORDEALX. (^^Ç)

mort, Y Orpheline de Genève, ces drames fameux qui, a l'aide de la figure sinistre du brave Fournier(l) de la déclamation gutturale de Raymond, de la sensibilité de l'mgénue Dorsonville, glaçaient chaque fois d'épouvante l'impressionnable population du quartier de Saint-Éloi, de Sainte-Eulalie et de Saint-Michel.

Depuisquelquesannées,leThéâtre-Molièren'existe plus. La société religieuse qui en est devenue possesseur l'a rendu à son ancienne destination. Sous le Dom primitif de Saint-Jacques, cette église a été entièrement restaurée. D'éclatantes peintures, et de temps en temps quelques bons prédicateurs, y attirent cette même foule qui s'y pressait jadis pour un tout autre motif. Fluctuque mobile vulgus.

Théâtre de la Gaîté. — Le nom que portait ce théâtre nous rappelle celui d'un homme qui se trouva mêlé à tous les plaisirs, à toutes les fêtes de l'époque, qui, par son industrie, conquit la fortune, et que cette même industrie plongea plus tard dans la misère. Chacun se doute déjà que nous allons parler de Bojolay; ce Warwick moderne qui fit et défit tant de rois, qui vit dans son antichambre tant de reines et de personnages distingués venir se disputer un

(i) Foiirnier vient de payer sa dette à la nature au moment où nous écrivons ces lignes (août 1859); de sincères amis suivent sa dépouille mortelle. L'un des derniers survivants de cette pléiade d'artistes qui firent durant tant d'années les délices de Bordeaux, Fournier, par sa proliité, sa piété filiale et ses qualités comme père e( comme époux, s'était concilié restimc générale.

li)

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sourire , un mot ou quelques centaines de francs. Il est vrai qu'il éprouva un jour l'indifférence et le dédain de la troupe dorée qu'il trouvait jadis sur son passage, et qu'il aperçut plus d'un de ses débiteurs mettre autant de soins à éviter sa présence qu'ils en avaient mis autrefois à la rechercher. Mais si les directeurs de spectacle sont plus sujets que les autres hommes à éprouver l'instabilité de la fortune et les déceptions de tout genre , celui-ci du moins trouva dans sa conscience une compensation honorable à ses disgrâces, et, tout en lui reprochant des faiblesses, on fut forcé de faire l'aveu de ses bonnes actions. Qu'il nous soit permis d'en rappeler ici quelques-unes.

Le 8 octobre 1782, le coche de Lyon, étant chargé de soixante personnes, se perdit au pont Saint-Esprit. Malgré la rigueur de la saison, Bojolay se précipita dans le Rhône et sauva dix-sept personnes, dont douze furent rappelées à la vie.

A Carcassonne, le feu prend chez le citoyen Duplanlier. La maison est presque brûlée; il reste un seul endroit que les flammes gagnent avec rapidité. Un enfant de trois ans va devenir leur proie ; il n'est qu'un chemin pour arriver à lui, c'est une poutre embrasée : Bojolay la traverse et arrache cette victime au trépas.

A l'incendie de l'hôtel de la Providence , à celui du café Moreau , c'est encore Bojolay que l'on signale comme ayant couru les plus grands risques et s'élant le plus particulièrement distingué. Qui d'entre nous ne se rappelle l'empressement qu'il mit toujours

à répondre à l'appel du malheur, le nombre des représentations qu'il donna pour soulager l'infortune , les souscriptions auxquelles il prit part; enfin, cette série de faits honorables qui auraient causé la célébrité d'un autre et qui ne purent lui épargner l'indigence? Tel fut l'ex-directeur des Pantagoniens, l'exdirecteur de la Gaîté et de notre Grand-Théâtre.

Le premier de ces spectacles avait été établi sur une partie du terrain du Château-Trompette , ayant façade sur les allées de Tourny, à 20 mètres à peu près du café Moreau. Ce fut en l'an VI que Bojolay en obtint la concession des citoyens Beaupoil et Duchêne, adjudicataires des emplacements du Château- Trompette. S'il faut en croire un mémoire du temps, le théâtre des Pantagoniens acquit une sorte de célébrité par le jeu presque intelligent de certaines figures automates dont Bojolay se trouvait le créateur, le souffleur et le directeur tout à la fois. Le prix d'entrée de 50 centimes était à la portée de toutes les bourses. Les ouvriers, les bonnes, les enfants, les papas, les mamans y accouraient de toutes les parties de la ville, chacun y venait rire ou s'intéresser à sa manière. Bojolay s'était fait des amis, car, dans un mémoire adressé au préfet de la Gironde en 1803, il produit en sa faveur les certificats les plus honorables de trois mille citoyens de Bordeaux , appartenant, pour la plupart, aux fonctions publiques et à la classe la plus aisée. Ce théâtre , ou baraque , (pii était toute sa fortune, fut brûlée après quelques années d'existence. [Noie R.)

Bojolay obtint, en 1803 , rauloiisation d'en construire un nouveau (1), à peu près sur la même place ; ce fut là proprement le théâtre de la Gaîté, quoique le premier eût aussi porté ce nom. Cette salle, de chétive apparence, ne démentait pourtant pas son titre. La gaîté bordelaise semblait en effet s'y être réfugiée. Une bonne troupe, un café bien tenu et un petit jardin où la fraîcheur et le mystère se rencontraient parfois , attiraient la foule et de bonnes recettes. La vogue de ce petit théâtre s'est toujours soutenue. Le nom des Rocroi , des Prudent, des Bertin , des Baptiste, des Houdart, des Lepeintre et de quelques artistes aimés du public , des pièces divertissantes et bien montées, la modicité du prix des places, étaient autant de talismans qui attiiaient et retenaient la foule. Le Pied de Mouton, Tekeli , Hariadan Barberousse, ces trois types du genre mélodrame, provoquaient alors le rire et quelquefois les larmes. La première de ces pièces fut jouée plus de soixante fois de suite. Son prodigieux succès tint moins au mérite de l'intrigue, qui n'était qu'un imbroglio fantasmagorique, qu'à l'originalité des décors, aux changements à vue et à tout ce plâtrage qu'on appelle mise en scène. Le goût du mélodrame serait de mauvais ton aujourd'hui; tant pis, car le bon peuple, celui que nous appelons prolétaire en ce moment, y trouvait une morale appropriée à son intelligence. Les phrases quelquefois ampoulées qu'on y débitait , {)0U-

(>) 11 s'ouvrit le "lo Mori'iil ;in XII {iV> mai 1801).

DE IJOUDKALX. 21)3

vaienl déplaire à des puristes, mais du moins la jeune fille n'avait point à y rougir comme à la vue des scènes impudiques d'Angèle ou des déportemenls du bâtard Antoni. Je voudrais (si la réflexion n'est pas ici déplacée) qu'au lieu d'étonner les intelligences, on s'occupât un peu plus de les satisfaire. Tout n'est pas fait pour tous, et nous connaissons une foule de gens qui n'ont compris de la Juive que sa procession , et de Guido que la décoration du tombeau. C'était donc avec de piquants vaudevilles et des mélodrames que la Gaîté se soutenait et devenait un puissant auxiliaire pour le Grand-Théâtre. Cet appui, que la petite salle a toujours prêté à la grande, devait être mieux apprécié des directeurs. Négliger l'accessoire pour le principal, n'est pas ici raisonner conséquemment. Nos théâtres sont comme deux vérités mathémathiques, dont la seconde sert à prouver la première. Elles se servent mutuellement; négliger l'une, c'est repousser l'autre. On ne saurait donner trop de soins à la composition de la troupe du théâtre secondaire. C'est celle qu'adopte le public , avec laquelle il se trouve le plus à l'aise; c'est celle qu'il connaît le mieux, qu'il voit le plus, et qu'il voudra revoir cent fois encore. Son amour-propre lui fait trouver du plaisir en face de sa création. Il la vante, il applaudit à tout ce qui peut la rehausser. Raucourt, Lepeintre, llippolyte, Déjazet, étaient toujours les bien-venus dans l'ancienne famille des habitués. On les aimait parce qu'on les avait encouragés, qu'on les avait vus grandii- , qu'on se croyait pour quelque chose dans ce

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qu'ils étaient , et de ce bon accord entre l'acteur et le public résulte deux choses : d'abord une bonne recette, et ensuite la tranquillité du spectacle.

Le théâtre de la Gaîté subsista jusqu'au 1 0 décembre 1819. Les flammes, qui n'avaient pas ménagé Troie, ne l'épargnèrent pas lui-même. La place où il se trouvait est maintenant couverte de belles maisons, et ce même sol qui frémissait jadis, sous les trépignements enthousiastes des amateurs de mélodrames, n'est plus maintenant foulé que par les paisibles habitués qui vont boire l'excellente bière de Kern. [Note S.)

Théâtre-Mayeur. — Le Théâtre-Mayeur, qui porta aussi le titre de théâtre de la Montagne ou des Sans- Culottes, fut construit par une société de capitalistes et d'entrepreneurs, sur l'emplacement qu'occupaient les ci-devant grands-carmes, sur les fossés de ce nom. Rien ne pouvant le recommander comme monument, nous nous bornerons à rappeler les particularités historiques qui s'y rattachent. Ce fut le 3 nivôse de l'an II (3 janvier 1793), que le citoyen Valette, l'un des intéressés, obtint du Conseil général de la commune la permission de faire l'ouverture de cette salle, pour y représenter des pièces jmtriotiques qui pussent servir de délassement aux vrais Sans-Culottes (1).

Ces paroles , extraites de sa requête , dénotent

(1) Les premières pièces qu'on y représenta furent la Ft'te du Ynndt'viUe, VO))('ra de la Colonie, ai^Gérôme Pointu, comédie-parade.

1>K UOUDIiAlX. 20 'i

assez sous quels auspices allait ôlre inauguré le nouveau théâtre. La terreur tenait alors la France courbée sous son homicide coutelas. Les clubs, les cartes de sûreté, le scrutin épuratoire, les dénonciations, la guillotine, toutes ces gentillesses imaginées par les hommes libres , occupaient si fort les vrais sans-culottes, qu'il leur fallait de toule nécessité un délassement où leur âme pût se retremper le soir et se disposer aux prouesses du lendemain. Les farouches tribuns qui gouvernaient la ville n'ignoraient pas qu'un peuple que l'on réussit à amuser n'est pas difficile à conduire , et que rien n'est plus propre que les représentations théâtrales à disposer la foule à l'impulsion qu'on veut ensuite lui donner. Ils savaient aussi que Tibère et Néron avaient pu tout se permettre dans Rome, en accordant seulement aux Romains du pain et des spectacles. Ils voulurent renchérir sur ces tyrans célèbres. Le pain manqua dans Bordeaux ; mais les théâtres furent autorisés et l'on s'y porta avec fureur (1). On entrait l'estomac vide, on en sortait de même , mais on avait hurlé la Marseillaise ou le fameux Ça ira , et c'était une compensation aux tourments de la faim. Dans les Droits de l'Homme, que tout le monde savait par cœur, on avait

(1) Dans lin arrêté du 5 pluviôse an IV, le comniissuire du Dircelninexécutif, Maugeret, faisait le tableau suivant de nos théAtres ;

« Les loges sont devenues des arènes de gladiateurs, les chauiïoirs des » foyers d'agiotage; nos épouses, nos mères, nos Dlles, n'osent plus se » montrer sur les bancs ou l'impudeur la jdiis immorale négocie pnhli- » Miqucnicnt sa prostitution et son déshonneur. ■>

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omis un droit, c'était celui de se plaindre. Tous souffraient; et nul n'osait le dire ou le laisser même entrevoir. La critique eût été un crime de lèse-liberté. L'acteur Roland en fit bientôt l'épreuve. On jouait à ce théâtre la pièce du Tonnelier. A l'endroit de la dite pièce où il est question de la fête, et d'appeler les convives, en répondant à l'invitation, Roland interpella la personne qui l'invitait, en lui demandant : Y aura-t-il du pain ? paroles qui n'étaient point dans la pièce. Aussitôt les municipaux dressèrent un procès-verbal dans lequel nous lisons ce passage : Attendu que , da?ïs le cas même où il n'y aurait que de l'imprudence, elle serait très-criminelle , puisque ce propos semble attaquer l'effet des sollicitudes des représentants du peuple et des corps administratifs, qui toutes tendent à procurer au peuple les aliments que les conspirateurs avaient éloignés de la commune.

Les expressions de ce paragraphe pourront paraître une dérision à certaines personnes qui chercheront vainement à concilier les sollicitudes des municipaux avec les scènes de cruauté dont ils étaient chaque jour les témoins impassibles; mais qu'elles étudient l'époque , et elles verront que rien n'était moins en harmonie alors que les faits et les paroles; que les projets les plus hétéroclites, les idées les plus bizarres, trouvaient des prôneurs et des exécuteurs dans les mêmes hommes. On parlait de sensibilité en coupant des têtes ; de morale , au milieu de l'orgie ; de religion, en outrageant la divinité. Le plus grand besoin, c'était de parler, de porter une motion, ainsi

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qu'on le disait alors. Il importait fort peu quelle fût à propos, pourvu qu'on l'écoutat. Ainsi, dans une séance du conseil de la commune du 12 ventôse an II, l'un des membres, oubliant l'objet de la discussion (il s'agissait de tabac et de contributions), se leva, et dit : « qu'il existait sur la porte principale de la cidevant église Saint- André une sculpture représentant un ci-devant pape, et qu'il demandait que le conseil prît en conséquence des mesures pour l'enlèvement de ce monument de la superstition. » Clément V et ses cardinaux furent heureux que cette motion n'eut pas été faite sur la place publique : elle eiît nécessairement entraîné la destruction de leurs statues; et l'acteur Roland fut encore plus heureux que sa conduite antérieure effaçât sa peccadille et ne le rendît passible que de quelques semaines de cachot. Une imputation plus grave peut-être pesa sur Mayeur, directeur de la salle. Il fut accusé de n'avoir pas fait chanter la Marseillaise sur son théâtre un jour de décadi. C'était alors un crime abominable, et il fallut, comme Roland, que les prouesses révolutionnaires précédemment faites par lui, parlassent assez haut pour détourner le danger. Il est vrai que ce Mayeur, homme sans énergie et qui remplissait à son théâtre les rôles de niais, avait figuré également dans toutes les niaiseries politiques de l'époque. Lors de la mascarade appelée Fête de la Raison, où cette déesse se trouvait comiquement représentée par une actrice , Mayeur, assisté de quelques acolytes dont nous n'écrivons pas les noms parce qu'ils sont connus de tout

le monde , représenta consciencieusement le rôle d'honneur qu'on lui avait confié ; et cependant ce même homme , qui passait pour un ardent patriote de cette époque, réclama quelques années plus tard, de la municipalité, de vouloir bien substituer au nom de la Montagne que portait son spectacle , celui des Variétés.

Lorsque la passion égare Peut-on songer au repentir ?

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