N. SPECTACLE DE BORDEAUX
Billet derH6lcl-do-Ville.
M. le vicomte Duhamel.
Parterre ou Paradis.
Pour une personne.
Ce lundi, 1784.
Le porteur de chacun de ces billets le donnera en entrant au contrôleur de la principale porte, auquel il est défendu de les rendre à qui que ce soit après avoir été reçus. Ces billets seront portés aux comptes tous les soirs, et tous les lundis de chaque semaine , le contrôleur sera tenu de renvoyer à chacun de ceux au nom desquels ils seront , tous les billets de la semaine, et ainsi de semaine en semaine. Il est encore expressément enjoint au contrôleur de la principale porte et à tous autres de ne recevoir les dits billets qu'après que le rideau sera levé, afin d'éviter tout abus,
» AuT. 12. — Les auteurs ne jouiront de leurs entrées à l'avenir, et à compter du jour que leurs pièces auront été jouées, que conformément aux usages étabhs dans les spectacles de Paris , et ceux dont aujourd'hui le droit sera éteint par les règlements de la capitale discontinueront d'avoir leurs entrées; mais ceux qui auront droit d'en jouir seront inscrits sur le tableau indiqué dans l'article 3.
» AuT -13. — Lorsque M. le maréchal duc de Mouchy et M. le comte de Fumel auront fait remettre au directeur du spectacle un état des personnes auxquelles, comme formant leurs maisons, ils désireront que l'entrée soit accordée, lequel état nous sera communiqué par le susdit directeur, alors ceux qui seront portés sur cet état seront également inscrits sur le tableau des entrées ; mais leur entrée étant personnelle , ils ne pourront conduire personne avec eux au spectacle.
» Art. 14. — Les gardes de MM. les Commandants en chef, présents à Bordeaux , ne pourront entrer gratuitement au spectacle que lorsqu'ils seront vêtus de leur uniforme.
» État des entrées gratuites.
» Ar.T. lo. — M, l'Intendant, comme commissaire départi, aura son entrée personnelle.
» Le commandant du fort du Hâ.
» Le commandant du fort Louis.
DE uoRDiîArx 13;) 5
» Cautions bourgeoises de la ville , conformément à leurs actes. — MM. Jean Lafargue, Seure , avocat ; Couturier, Pomet fils, llirigoyen, Dirouane, Testau fils; François Seur, Grignet , de Bouraud, Caudeau, Bruncaud , Pierre Serre.
» Ilôtel-de-Ville.
» Vingt-deux billets du corps de ville, d'après l'article 1 1 ; un greftîer, au choix de MM. les Jurats; trois commissaires de police, idem; les deux aides-major de service; Bonfin; architecte; M. Touya, trésorier de la ville; Dufart, architecte, tant que durera son engagement ; le valet de chambre de M. le vicomte Duhamel, et son cuisinier.
» Comme, aux spectacles de Paris, on paie les places des espions que la police y envoie, et que les vingt-deux billets donnés au corps de ville n'ont été établis qu'à cet effet, il n'eu sera reçu aucun autre par le contrôleur du spectacle.
» Le sieur Ponsart , médecin; le sieur Gemin, le sieur Fourcade, chirurgiens.
» Conseil de la Comédie. — MM. l'Évêque, Bizat, Combret, procureurs; M. Duranteau, avocat; M. Monier, notaire.
» Les courriers de Paris.
» M. Nœl, premier commis du grand bureau des fermes.
» M. Duviella, contrôleur de la Poste aux Lettres.
» M, Dupin, inspecteur des bâtiments du roi.
» M. Ségalier, officier du Point d'Honneur.
» M. Gaufreteau , rédacteur des feuilles.
» Mandons à M]\L les Maire, Lioutcnant-dc-Maire et Jurats de Bordeaux, de faire mettre à exécution le présent règlement et d'y tenir la main, conformément à l'ordonnance du roi du cinq octobre mil sept cent quatre-vingt-trois.
» Fait à Paris, le quatorze septembre mil sept cent quatrevingt quati'e.
» Le Maréchal duc de Richelieu.
» P;ii' Monseigneur :
» Cleumo.nt.
336 iiisroïKE DES théâtres
» Les maire, lieutenant-de-maire et jurats, gouverneurs de Bordeaux, juges criminels et de police : Vu le règlement ci-dessus fait par M»"" le maréchal duc de Richelieu, gouverneur de la province, en exécutioiv de l'ordonnance du roi du 5 octobre 1783,
» Ordonnent que le dit règlement sera exécuté selon sa forme et teneur. En conséquence , font très-expresses inhibitions et défenses à tout portier et contrôleur de la Comédie de laisser entrer gratis au spectacle d'autres personnes que celles désignées au dit règlement; et afin qu'on n'en prétende cause d'ignorance , le dit règlement sera imprimé et affiché à la Comédie.
» Donné à Bordeaux , en jurade , sous le seing du clercsecrétaire ordinaire de la ville, le 28 septembre 1784.
» Signé : de Lamontaigne. »
La lettre suivante , écrite le 3 floréal an AlII par Pierre Pierre à l'administration centrale de notre ville , et qui est relative au privilège des entrées gratuites , nous a paru assez curieuse pour l'insérer ici :
» Le Commissaire général de police aux Membres composant Vadministration municipale du 5® arrondissement, canton de Bordeaux, dite du centre.
» En rappelant , citoyens , l'exécution des dispositions des ordonnances, règlements et arrêtés, et notamment de la lettre du ministre de la police générale du 22 frimaire an V, qui suppriment toutes les entrées gratuites accordées à quelque personne et à quelqtie titre que ce soit dans les trois théâtres de cette commune, je n'ai jamais prétendu vous enlever la surveillance que la loi vous accorde sur les édifices nationaux , comme vous paraissez vous en plaindre par votre lettre du 2 courant. Je sais respecter les droits des citoyens et les obligations des fonctionnaires publics. Mon désir le plus cher sera de maintenir entre les autorités l'har-
inonie que je désire établir entre tous les citoyens ; mais j'extirperai tous les abus qui attaquent la propriété et contrarient les intentions du gouvernenienl.
» Ainsi, citoyens, si vous avez des droits pour assister (jraluitemeul aux représentations qui ont lieu au Grand- Théâtre, je vous invite à les faire valoir auprès de ceux chargés de son administration , qui, sans doute, ne pourront les méconnaître.
» Croyez que, dans tous les cas, je recevrai avec plaisir dans ma loge les magistrats qui ont des droits à la considération et à l'estime publiques pour les services constants et désintéressés qu'ils ont rendus à leur pays, et que je saurai faire respecter l'antorité dont ils sont revêtus.
» Je vous salue. » P'^^ Pierre. »
Enfin, nous croyons pouvoir aussi joindre à l'opinion de Pierre-Pierre la circulaire du ministre de l'intérieur, Champagny, transmise au préfet de notre département, sous la date du 23 janvier 1807 :
» Les spectacles ne sont point des jeux pubhcs auxquels assistent les fonctionnaires publics en leur qualité. (]e sont des établissements dans lesquels se réunissent à leurs frais des individus sous la surveillance de la police. Nul n'a le droit de jouir gratis d'un amusement que l'entrepreneur vend à tout le monde. Il ne doit donc y avoir d'entrées gratuites dans un spectacle , que pour le nombre d'individus indispensablement nécessaires pour le maintien de l'ordre et la sûreté publique. »
« En résumé , dit M. Andrieu , qui géra Tentreprise du théâtre après la mort du directeur Fourés :
» Il y a abus en général dans les entrées de faveur.
» Dans les grandes occasions, elles imisentaux recettes effectives.
» Étant à la disposition d'nne enlreprivsc qni ne se péné-
trerait pas de ce que fait la ville en accordant une subvention, elles pourraient produire des recettes occultes dont la ville et les pauvres n'auraient aucune connaissance, »
Pendant le mois d'août 1843 , le nombre d'entrées de faveur sur lesquelles le droit des pauvres fut prélevé , se monta, savoir :
Au Grand-Théâtre .... -1 50 premières ,
240 secondes.
Total. . . 390
Aux Variétés 34 premières ,
14 secondes.
Total. . . 68
Pendant le mois de septembre :
Au Grand-Théâtre 1 33 premières ,
198 secondes.
Total. . . 331
Aux Variétés 83 premières ,
8 secondes.
Total. . . 9
Nous devons rappeler ici que M. de Pilhes, jeune avocat de Paris, avait composé la pièce du Bienfait anonyme, qu'il destinait à l'inauguration de notre Grand-Théâtre. Il écrivit aux jurats à ce sujet en les priant de vouloir bien lui accorder le droit de bourgeoisie dans leur cité.
Les jurats reçurent fort bien la pièce, dont le sujet est pris dans la vie de l'illustre Montesquieu, et quoique cette pièce ne pût être jouée le jour de l'inauguration , elle eut ensuite un grand nombre de représentations à Bordeaux, et les jurais tMM'ivirenl à l'auteur la lettre suivante :
« Du 2o janvier 1785.
» A Monsieur de Pillics.
» Monsieur,
» Le Bienfait anonyme a été joué plus d'auc fois sur noire théâtre ; il a eu tout le succès et les applaudissements qui étaient dus à la mémoire du grand homme dont vous avez dépeint , avec tant d'énergie et de délicatesse , les talents et les vertus ; nous avons encore mieux éprouvé à la représentation ce sentiment si délicieux pour l'ùme et si clier à l'immanilé. La bienfaisance rend heureux celui qui l'exerce , autant que ceux qui en ressentent les effets. La foule des spectateurs a prouvé, par ses acclamations, que notre ville s'honorera dans les siècles les plus reculés d'avoir été la patrie du héros de votre drame ; pénétrés des mêmes sentiments, nous nous empressons de mettre au nombre de ses citoyens l'auteur qui s'est si fort intéressé à sa gloire et à son bonheur.
» Recevez, Monsieur, cet hommage de notre justice et de notre reconnaissance; c'est un tribut que vous offrent, avec autant de plaisir que de discernement , les magistrats qui représentent la cité entière.
» Nous sommes, etc. »
PliOPUIÉTÉ DU GRAND-THÉATRE.
Le Grand-Théâtre a changé plusieurs fois de maîtres. D'abord construit des deniers de la ville, il fut, par la loi du 24 avril 1793, réuni au domaine national ; la ville perdit en môme temps tout son actif, qui s'élevait à 14,885,844 liv. 12 s. 5 d. Depuis cette époque , la régie du domaine perçut les revenus du Grand-Théâtre.
Un arrêté des consuls du 30 frimaire an XII (22 décembre 1803) attribua à la commission administrative des hospices de liordeaux la jouissance provisoire du Grand-Théâtre et
(le ses dépendances, en remplacement des biens qui avaient été aliénés à leur préjudice.
Par décret impérial du 2 février 1808 , ce monument fut rendu à ses premiers maîtres.
Article 10 du décret : «La salle du Grand-Théâtre de Bordeaux sera désormais possédée par la ville , à titre de bail emphytéotique , et administrée comme les autres propriétés municipales.
» La durée de ce bail sera de quatre-vingt-dix-neuf ans , à compter du premier mars prochain.
» L'acte en sera passé entre l'administration des hospices et le maire de Bordeaux, à la réception du présent décret , moyennant une redevance annuelle de vingt-huit mille francs , quitte d'impositions , payable de six en six mois. »
NOTE H [pctge 152).
Veut-on savoir comment ce despote orgueilleux traitait les jurats de notre ville lorsqu'ils s'éloignaient un peu de se prescriptions», qu'on lise les extraits suivants de sa correspondance avec ces magistrats :
« Je vois , Messieurs , avec peine , que tous les principes de votre administration et tout ce qu'il y a de plus trivial dans celle même des autres , paraissent ignorés chez vous , et que les mouvements qui vous ont fait agir plutôt que réfléchir ont mérité avec justice l'animadversion de tous ceux qui en ont eu connaissance dans tous les états supérieurs ou égaux à vous , et qu'ils ont eu grand raison. Je souhaite fort que vous puissiez faire un peu plus de réflexions sur vos démarches.
J'espère que vous ferez réflexion sur le mauvais effet
que peuvent faire dans le public des transgressions aussi formelles et aussi publiques aux règles , de la part de ceux qui sont faits pour les maintenir et corriger ceux qui s"en écar-
teiit. Je dois vous dire aussi que lu plupart des filles qui ont été chassées ont dit qu'elles avaient été sous la protection de quelque jurât. »
Vous avez la grande main de la justice; mais quand
cette main est de coton , c'est à d'autres mains plus fermes à la remplacer. »
La galanterie du courtisan, qu'il aftectait quelquefois auprès des femmes , ne sauvait pas toujours celles-ci des mauvais procédés et des injures inqnalitiables (lu'il se permettait à leur égard. La présidentede Saint-Vincent avait eu à soutenir contre lui un procès scandaleu\ qu'elle perdit, écrasée par le crédit de son redoutable adversaire. Il s'agissait d'un billet de 100,000 écus souscrit par le maréchal , au profit de la présidente, qui passait pour sa maîtresse , et dont il nia être le souscripteur. Quelques années après ce jugement , les deux parties se rencontrèrent dans le monde, et après quelques mots piquants échangés de part et d'autre : Mais , Madame , s'écria tout à coup le maréchal , retjardei doue votre figure , cela se paierait-il une somme aussi exorbitante?
Je n'ai pas cette présomption , répliqua la présidente ; mais vous, Monsieur le Maréchal, considérez la vôtre et voijez s'il faut moins que cela pour la faire passer.
Le théâti'e s'empara des hauts faits du maréchal. Neuf ans après sa mort, on représentait à Paris ainsi qu'à Bordeaux , et avec un grand succès de vogue, le Lovelace Français, drame en cinq actes , par Duval et Monvel. Le sujet de cette pièce est tiré des mémoires du maréchal de Richelieu, et la principale héroïne est une de ses victimes (M""* Michelin). Le caractère (ju'on y a donné au maréchal, quoique peut-être un peu forcé, rentre parfaitement dans ses mœurs, et rend la pièce, par cela même, intéressante.
Le maréchal avait pour maîtresse la célèbre Raucourt , qui l'accompagnait fort souvent à Fronsac. Cette actrice ne lui était rien moins que fidèle , et comptait à Bordeaux même
342 UISTOIRE DES THÉÂTRES
plusieurs amants. On lui jeta un billet sur la scène. Le public en ayant réclamé la lecture, le maréchal, qui assistait ce soir-là au spectacle, voulut bien condescendre à ce désir, et fit donner l'ordre à M"* Raucourt d'ouvrir le billet et de le lire à haute voix. Ce fut au milieu d'un éclat de rire général que M"" Raucourt, qui riait beaucoup elle-même , parvint à faire entendre ces vers :
« De vos beaux yeux, Raucourt, le succès est rapide ,
» Mais vous avez d'amants, un essaim trop nombreux.
» L'Aiiour est un enfant que la foule intimide ,
» Il veut bien dos témoins, mais il n'en veut que deux, »
Comme le maréchal applaudit beaucoup , on le soupçonna d'être pour quelque chose dans l'aventure , et d'avoir voulu donner publiquement une leçon à son inconstante maîtresse.
NOTE H Bis {page 154).
L'exil de M. de Noé se prolongea jusqu'en 1789. Nous rap- |iortons ici deux de ses lettres, en les faisant précéder de celle que lui adressa l'assemblée des Cent-Trente.
« Bordeaux, le 18 décembre 1788.
» Monsieur ,
)) Nous gémissons depuis longtemps de ne pouvoir vous témoigner l'intérêt que nous a inspiré votre situation; dès qu'il nous a été permis de nous assembler, nos regards se sont tournés vers vous. Nous avons vu que vous souffriez pour avoir été le généreux défenseur des droits de notre cité et de l'autorité municipale. Nous avons en conséquence délibéré unanimement de faire toutes les démarches qui nous ont paru propres à vous ramener au milieu de nous et à vous y faire jouir de tous les sentiments que vous nous inspirez.
» Nous présentons dans cet objet une supplique à S. M. Nous écrivons à M^"^ le maréchal de Mouohy pour le prier
DE IJORI)EAU\. 34.'i
de seconder nos efforts ; nous avons d(''piit('' au parlcnicnl pour le prier d'appuyer notre réclamation.
» Il a aussi été délibéré , .Monsieur, de vous faire part de l'atiection et de l'estime dont nos concitoyens, que nous représentons en ce moment, sont pénétrés pour vous. Puissent nos espérances se réaliser et le souvenir do ce que vous avez souffert s'adoucir par le témoignage de notre intérêt et de notre reconnaissance.
» Nous sommes avec respect, Monsieur, vos très-humbles et très-obéissants serviteurs.
» Brochon ,
» Avocat , citoyen notable , faisant les fonctions de clerc-secrétaire de la ville dans l'asseniblcc des Cent-Tronle.
Réponse de M. de Noé.
« A St-Beat, ce 7 janvier 1789.
» Messieurs ,
» Il n'a pas fallu moins qu'une grande attaque de goutte que j'ai eue, pour me faire différer aussi longtemps d'avoir l'honneur de vous remercier de la part que vous avez bien voulu prendre à mes malheurs passés et présents. Je les ai soutenus avec constance parce que le motif en était satisfaisant pour un homme attaché à ses devoirs et à ses serments.
» Les délibérations et les arrêtés en ma faveur, Messieurs, d'une assemblée aussi respectable, me les font oublier. Je me sens plus que pénétré d'une sensibilité la plus douce , la plus satisfaisante et la plus glorieuse pour moi de voir 130 suffrages réunis en ma faveur, de 130 citoyens toutes personnes distinguées. Je crois, Messieurs, que c'est le cas ou jamais dédire : nunc dimittis servum tuinn.Vevmùllez-moi, Messieurs, d'avoir l'honneur d'en faire d'abord mes remercîments à la respectable assemblée et à vous, Messieurs, à chacun en particulier. Il me sera bien agréable, quand le temps en sera venu , de pouvoir vous témoigner les sentiments de ma vive
reconnaissance de vive voix. Il ne me reste plus qu'à désirer de vivre assez pour pouvoir trouver des occasions assez essentielles pour vous prouver ma reconnaissance , mon attachement et mon zèle à servir la ville de Bordeaux.
» Je suis avec respect , Messieurs , votre très-humble et très-obéissant serviteur.
» Le V'e DE NoÉ, maire. »
« A Langoii, ce 28 juillet 1789.
» Dès que j'ai appris , Messieurs, que Bordeaux s'occupait des moyens de pourvoir à sa sûreté , je me suis empressé de m'en rapprocher , toutes les communications étant devenues libres. L'attachement inviolable dont j'ai donné des preuves à la ville, et qui m'a coûté cinq ans de persécutions (ce qui n'a pas d'exemple ! ) m'a fait quitter l'île de Noé , où j'étais depuis longtemps. Je me suis arrêté à quelque distance de Bordeaux. J'ai appris que le logement du maire était occupé sans être remplacé , et que le généralat des troupes appartenant essentiellement à ma place était destiné à un autre. J'ai pensé que ces circonstances me mettaient dans le cas de devenir inutile en ce moment à la cité. Je ne veux pasm'exposer àme faire soupçonner de dispositions qui ne conviennent ni à mon cœur ni à mes sentiments. J'ai cru devoir me retirer en faisant des vœux pour la félicité publique. Vous sentez , Messieurs , qu'étant venu sans avoir été averti, je serai toujours prêt à me réunir à mes concitoyens, si vous croyez ma présence nécessaire. J'y viendrai avec les principes dont j'ai été le martyr. Rien n'est capable de refroidir mon zèle et tous les sentiments de l'homme de bien qui me lient à la cité dont j'ai l'honneur d'être le chef.
» J'ai l'honneur d'être , Messieurs . votre très-humble et très-obéissant serviteur.
» Le V'*^ de Noé , maire.
» Par .Atich, a Tilc de Noé, k Auch. »
NOTE I [page 154.)
Beaumarchais , aussi intrigaut qu'effronté , s'était si bien insinué dans les bonnes grâces du comte d'Estaing , que ce seigneur, en arrivant à Bordeaux, ne voulut « point loger au » gouvernement ni y dîner. Il mangea et coucha à l'hôtel en » compagnie de Beaumarchais. »
« Le sieur de Beaumarchais avait si fort intrigué, qu'il avait fait adopter aux commerçants une souscription dont la somme devait être destinée à secourir les marins de la flotte de d'Estaing. Cette souscription avait déjà produit 300,000f. lorsque MM. les Syndics de la Chambre , Duvergier, Dubergier et Pérès , jaloux de cet intrigant , lui signifièrent qu'il eût à s'abstenir de paraître parmi eux. » (Mémoires secrets de Bachaumont.)
On sait que Beaumarchais croyait fort peu à la vertu des femmes. Dans une de ses chansons, on rencontre ces vers :
« Et quant aux mœurs , la différence » Des filles aux femmes d'honneur » Est celle qu'on remarque en France » Entre l'artiste et l'amateur. »
La veille d'une représentation de Figaro , quelques-unes de nos femmes à la mode , désirant voir la pièce sans être remarquées , firent prier Beaumarchais de leur prêter, pour cette soirée , la petite loge qu'il avait au théâtre. Beaumarchais répondit aussitôt au duc de Fronsac , qui avait bien voulu se charger de cette connnission :
« Je n'ai aucune considération , M. le Duc , pour des femmes qui se permettent de voir un spectacle qu'elles jugent malhonnête , pourvu qu'elles le voient en secret. Je ne me prête point à de pareilles fantaisies. J'ai donné ma pièce au public pour l'amuser et pour l'instruire , et non pour offrir à des bégueiiles mitigées le plaisir d'en aller penser du bien en petite loge , à condition d'en dire du mal en société. Le
346 HISTOIRE DES JllEATRES
Plaisir du Vice et les Honneurs de la Vertu ; telle est la pruderie du siècle; ma pièce n'est point un ouvrage équivoque. 11 faut l'avouer ou la fuir.
» Je vous salue. Je garde ma loge. »
Si le beau sexe n'eut pas lieu de se louer de la politesse de Beaumarchais , les vers suivants, qui coururent alors, vinrent en aide au cynique écrivain et semblèrent lui donner gain de cause.
« Aux Dames qui vont voir le Mariage de Figaro.
» Mesdames, plus de grimace ,
» Plus d'éventails , plus d'hélas !
» On pourra vous dire en face
» Ce qu'on vous contait tout bas.
» Ce n'est que changer de place.
» L'amour y perd ; mais enfin,
)' C'est abréger le chemin. »
NOTE i [page 155).
« Paris, ce 5 octobre 178o.
» Monsieur ,
» J'ai reçu votre lettre à mon arrivée à Paris. Cette nouvelle marque d'amitié de votre part ne m'a pas été moins sensible que toutes les bontés dont vous m'avez comblé pendant mon séjour à Bordeaux. Recevez-en mes sincères remercîments ; le souvenir m'en sera toujours cher et il manque à mon bonheur de pouvoir faire pour vous, dans mon petit ménage , tout ce que vous avez fait de charmant pour moi dans le vôtre. Rappelez-moi souvent au souvenir de mon Iphigénie('l). J'espère que sa nouvelle dignité de princesse ne lui fera rien perdre de toutes ses quahtés aimables , et lui donnera assez
(1) C'était une jeune protégée du directeur, a laquelle Larive avait donné des leçons avant son début dans le rôle d'iphigénie.
de dignité pour ne se plus encanailler dans les coulisses avec tous CCS êtres qu'elle doit autant mépriser que la plupart sont méprisables.
» Je ne suis arrivé à Paris que samedi au soir. Mes singes se sont comportés à merveille. Mon compagnon de voyage, qui est très-llatté de votre souvenir, se porte bien. J'ai le plaisir de le posséder encore chez moi. Dites, je vous prie, à M. Gariole combien son aimable franchise m'a plu et combien je me suis trouvé heureux dans nos charmants comités de tous les soirs. Je me suis déjà occupé de votre basse-taille; mais je n'ai encore rien découvert. Je ferai les recherches que vous désirez pour une soubrette. Le courrier m'a fait une petite indignité , dont vous me feriez grand plaisir de le punir. Le premier a fait payer pour une boîte de thé 27 liv. 4 s. de port. Il a fait eïïacev port frnîic, que Dubreuil m'avait fait écrire sur la boîte. Le second courrier, qui m'a apporté une petite caisse de vin contenant 13 bouteilles, s'est aussi fait donner 25 liv. 16 s. Dubreuil, qui a remis les caisses, sait leurs noms, et vous me ferez grand plaisir de savoir sur quoi a été fondée une aussi forte vexation.
» Ne m'épargnez pas, je vous prie, pour tout ce à quoi je pourrai vous être utile , et recevez l'assurance de mon inviolable attachement et des sentiments distingués avec lesquels j'ai l'honneur d'être. Monsieur, votre très-humble et trèsobéissant serviteur.
» Delarive. »
« Paris, ce ii novembre 1785.
» On a doimé aujourd'hui le Page supposé. Il est f....; c'est le sort de beaucoup de pages.
» Monsieur ,
» Aforce de chercher, je viens enfin de vous découvrir une charmante soubrette. C'est M""® Dorsonville, qui a été trois ans à la Comédie Italienne, et qui est actuellement à iN'aples, dans la troupe du roi. M'"" Tessier sa mèi'e , m'a assuré
qu'elle pourrait s'engager à Bordeaux pour l'année prochaine. Vous pouvez en conséquence lui écrire sur-le-champ. Sa mère l'a prévenue. C'est une charmante actrice. Elle chante dans les vaudevilles et même peut jouer très-agréablement dans l'opéra-comique. Vous ne me parlez point de mon peintre en décors. Si vous ne voulez point faire son acquisition , écrivez-moi en conséquence. On lui propose un engagement à Avignon ; mais je vous préviens d'avance que vous le regretterez. Ses appointements sont de 3,000 fr., et il veut un engagement de trois ans et son voyage payé. Je puis vous répondre de son talent et de son honnêteté. Remerciez, je vous prie, beaucoup ma princesse du bon vin qu'elle m'envoie. Je suis très-reconnaissant de sa charmante attention. Mais ce n'était pas en vain que je voulais en faire une princesse. Enfin je le boirai; car quaiul le vin est tiré il faut le boire. Ah çà ! ne vous avisez pas de dire à l'égard de ma soubrette et de mon peintre , nous verrons ça, car tout serait vu. Vous n'auriez ni l'un ni l'autre. J'ai payé à Palbo les 350 fr. que vous avez eu la bonté d'avancer pour moi. Hier , Lauauve a dîné chez moi ; mais il ne m'a point parlé de mes papiers. Daignez me croire, comme toujours, votre très-dévoué et affectionné serviteur.
» Delarive. »
« Paris, le 18 décembre 1785.
» A MA Princesse ,
» Comme je ne puis pas aller moi-même remercier ma princesse du bon vin qu'elle m'a envoyé avec toute la grâce possible, je lui envoie ma figure (son portrait,) et j'espère qu'elle voudra bien me recevoir en otage pour sûreté de la sincère amitié que je lui ai vouée. Je la prie encore d'en remettre une à M. de Besin , et de lui renouveler tous les témoignages de mon sincère attachement. Je n'ai point reçu les papiers qu'elle a eu la bonté de retirer de chez le procureur. Je vous
\)h HORDEAUX. 349
prie , ma belle princesse , de lui en ])arlcr. Vous obligerez celui qui ne cessera jamais d'être votre sincère admirateur et votre véritable ami.
» Delauive. »
NOTE K [page 169).
Voici la lettre que ce misérable eut l'audace d'écrire aux membres du Conseil général, quelques jours avant sa mort :
« Aux Citoyens compomnl le Conseil général de la eommune île Bordeaux.