PROCÈS-VERBAL
» Barsac avait été membre de la municipalité provisoire, du comité de surveillance présidé par Peyrend d'Herval, et de la Commission militaire séante à Bordeaux, et présidée par l'infâme Lacombe.
» Malgré les symptômes effrayants qui se manifestaient partout à son passage , et le tumulte que sa présence occasionnait au spectacle, où son aveugle hardiesse le conduisait quelquefois , Barsac eut encore l'audace de se présenter au bureau de l'État-Civil, où il avait déjà fait apporter les pièces de son divorce, afin de consommer cet acte dans une dernière assemblée de conciliation ou non-conciliation. Le commis auquel il s'adressa hii demanda s'il avait amené ses témoins pour qu'il pût dresser procès-verbal de leurs réponses, Barsac n'avait personne avec lui ; il sortit en promettant de revenir bientôt avec les témoins nécessaires. Il rentra en effet peu d'instants après , accompagné de trois portefaix qui devaient servir de conciliateurs. Ces hommes ne connaissaient
DE BORDEAUX. '.]o\
pas sans doute celui qui devait les employer ; car , lorsqu 'après les formalités d'usage et leur avoir demandé leurs noms, professions étages, l'ofticier public leur posa la question , s'ils voulaient servir de témoins au citoyen Barsac. Ce nom si détesté produisit un tel eflet sur ces hommes, qu'ils prirent immédiatement la fuite et ne reparurent plus. Barsac fut donc obligé de se retirer chez lui sans pouvoir terminer son divorce.
n Deux heures plus tard, on apprit que la maison de Barsac, située rue Doidy, n° 32, était assiégée par des milliers de citoyens dont les uns s'occupaient à enfoncer la porte , tandis que les autres, montés sur la toiture, découvraient la maison afin de se créer une issue et pénétrer jusqu'à celui qu'ils voulaient massacrer. On envoya aussitôt sur les lieux quelques hommes de la troupe, ayant à leur tête le citoyen Chevalier, juge de paix, ainsi que le commissaire du Directoire exécutif près l'administration municipale du Nord. Arrivés à l'entrée de la rue , il fut impossible d'avancer , vu la foule considérable qui s'était portée sur ce point. Nous envoyâmes chercher cinquante hommes au fort de la Révolution (Château- Trompette;, et nous réussîmes à en faire pénétrer une partie dans la maison de Barsac. Il était temps; car les furieux l'avaient déjà saisi après avoir enfoncé sa porte, et allaient le mettre en pièces lorsque nous l'arrachâmes tout sanglant de leurs mains. Nous le plaçâmes au milieu d'un renfort de cent vingt grenadiers , que le commandant du fort nous dépécha, et nous nous dirigeâmes vers cette forteresse , seul endroit où nous pensions que Barsac pouvait être en sûreté ; on essaya plusieurs fois, pendant le trajet, de l'arracher d'au milieu de nous : les pierres, les bâtons volaient de toutes parts, la troupe se trouvait ainsi occupée et à se garantir des projectiles et à préserver Barsac lui-même; des hurlements, des vociférations, des cris terribles nous assourdissaient : «Le voilà, disaient les uns , celui qui a toujours voté la mort ; il a fait des listes de proscription , il était tout à la fois accusa-
leur, témoin et juge; » d'autres réclamaient un père, un fils, un frère, un ami, et ces réclamations et ces cris, en échauffant les têtes, redoublaient encore la fureur. Enfin, grâce à la bonne contenance de la troupe , nous piîmes pénétrer dans le fort de la Révolution, mais non sans répandre du sang, car plusieurs individus avaient poussé la rage jusqu'à se précipiter sur les baïonnettes.
» Une fois entrés dans le fort, le commandant en ûl fermer les portes et nous le quittâmes pour nous mettre à la tête des patrouilles qui circulèrent dans la ville et autour du fort le reste de la journée et une grande partie de la nuit.
» Barsac, échappé à la mort horrible que le peuple lui destinait, nous écrivit le lendemain :
« Je prie le bureau central et le requiers, autant qu'il est » en mon pouvoir, de me continuer l'asile qu'il m'a donné » hier dans le fort de la Révolution , n'en ayant moi-même » aucun dans ce moment où je puisse me retirer et mettre » mes jours en sûreté.
» Bordeaux, le cinquième jour complémentaire, l'an iv de » la République française , une et indivisible, n
» G. Barsac. »
Quelques jours après et lorsque les esprits furent un peu plus calmes , l'épouse de Barsac écrivit aux commissaires du bureau central une lettre par laquelle elle le^ priait de mettre en liberté son mari avec les précautions nécessaires pour la siireté de sa vie. Le soir de ce même jour, nous envoyâmes le citoyen Gaston Ferbos , commissaire de police , au général Mergier, commandant du Château, pour lui remettre la réquisition dont la teneur suit :
» Au Général Mergier.
» Nous vous requérons et sommons au nom de la loi, de remettre ou faire remettre au citoyen Gaston Ferbos , commissaire de police , le citoyen Barsac qui , d'après sa demande et
pour sa sûreté, a été mis en dépôt au fort de la Révolution , etc.,. etc. A onze heures du soir, la livraison eut lieu: une barque attendait à la porte du havre , Barsac y entra , et les rameurs poussant aussitôt au large, emportèrent cet homme qui avait f^it couler à Bordeaux tant de sang et tant de larmes. Il se cacha soigneusement dans la campagne d'un ami , jusqu'au 9 vendémiaire an v , que nous vîmes arriver dans notre bureau sa femme et son fils. Elle nous présenta une lettre de Barsac, qui nous y exprimait toute la reconnaissance dont il était pénétré pour les soins et le dévoûment que nous avions mis à lui conserver la vie. II terminait en nous priant de lui accorder, ainsi qu'à son fils , un passeport pour Dunkerque. C'est ce que nous lui accordâmes de suite , sous un nom d'emprunt , craignant , sans cette précaution , qu'il n'en résultât un malheur pour lui.
)) Voici le passeport que nous délivrâmes pour le père : « Laissez passer le citoyen Guillaume J. Dcgals, connu de » nous , commissaires du bureau central, domicilié à Bor- » deaux, rue Doidy, 32, aux Chartrons, âgé de 36 ans, taille » de cinq pieds quatre pouces, cheveux châtain foncé, sour- » cils châtains, yeux gris tachés , nez long, pointu, bouche » moyenne, menton rond, front découvert, visage ovale. » Prêtez-lui aide et assistance en cas de besoin pour aller à » Dunkerque, passant par La Tremblade et Marennes, etc. »
» Passeport du fils :
« Laissez passer le citoyen Nicolas Boitard , mousse connu » de nous , etc., etc., sur le navire danois le Christiana-Col- » hiornsen , capitaine Jacob Borlhig. »
Notre ville fut ahisi délivrée pour toujours de la présence de ce misérable ; mais des scènes plus terribles se préparaient encore.
Si les énergumènes, les utopistes quand même, les buveurs de sang , tous ces hommes enfin qui , emportés par de violentes passions, se jettent à corps perdu dans les révolutions.
3oi HISTOIRE DF.S TIIÉAÏRKS
et adoptent, sans songer à l'instabilité des choses d ici-bas , les mesures extrêmes qui doivent faire triompher leurs principes; si ces hommes, dis-je, pouvaient conserver, au milieu de la fièvre qui les dévore , un peu de la mémoire des faits passés , ils verraient que les excès révolutionnaires ont toujours mené à leur suite de terribles représailles.
Compain était un des acteurs de notre Grand-Théâtre, appelé alors théâtrf- de la République. Dès l'origine de la Révolution, il s'était montré chaud partisan des principes démagogiques. Lorsque la terreur se fut développée , il devint un des hurleurs les plus acharnés. Dénonciateur et affilié au sans-culottisme le plus dégoûtant , zélé partisan de Lacombe et de Courtois , pourvoyeur assidu de la guillotine, Compain devint bientôt le héros des terroristes et le fléau du reste des citoyens. Mais enfin le supplice de Robespierre, celui de Lacombe , et les modifications apportées aux habitudes sanguinaires de nos proconsuls, en faisant disparaître la crainte des Rordelais , leur rendit le désir et le courage de se venger de leurs ennemis. Compain fut assailli sur la place de la Comédie, et avait déjà été frappé lorsqu'on vint prévenir la municipalité.
Je relate ici le procès-verbal dressé à cette occasion , et qui renferme les détails de cet événement :