LE XIX' SIECLE
Causes de la décadence du genre à la fin du xvnr siècle. — La licence. — La jalousie des professionnels. — Avilissement de ce divertissement. — . Zaïre chez un cordonnier. — Le Théâtre Doyen. — La tragédie dans une étahle. — Le costumier Babin.
— Tas de costumes. — Édit de Napoléon I. — Théâtre de l'Impératrice Joséphine. — La Malmaison. — Cambacérès. — Murât et autres. — M™' de Staël actrice. — M"" de Rémusat. — Théâtre de M"1" Labriche. - Le duc de Maillé. — Au château de Meliol.
— La comtesse Dash. — Berner. — Comte de Falloux. — I n cuisinier qui manque ses entrées. — A Royaumont. — Théâtre de l'Hôtel Castellane. — Divers. — Gromaire.
Second Empire. — Les Compiègnes. — Mot de Xadaud. — Les Portraits de la Marquise. — Octave Feuillet et Ponsard. — Legouvé. — Le Diable à Quatre. — Camille Doucet régisseur. — La succession Bonnet. — Les Dadas favoris. — Le marquis de Massa. — Les Commentaires de César. — Le lieutenant-colonel de Gallifet et le général Mellinet. — Barbe-Bleue. — Pierre de Bourgoing. — Dix ans après. — Les pruneaux de M. Rouher. — Le L'iand Théâtre. — A Fontainebleau. — Tableaux vivants. — Les beautés de l'Empire. — Louis de Bavière. — Le général Frossard et La Grammaire de Labiche. — Aux Tuileries. — A Biarritz. — Chez la Princesse Mathilde. — Le Maître d'L'xole. — Princesse Beauvau. — Cham et Daumier. — Au château de Mouchy. — Arsène Houssaye. — Chez Théophile Gautier. — Les frères de Goncourt. — Les Cascades de Mouchy, etc.
Les Émigrés n'abandonnaient pas leur plaisir favori. A Londres, chez Mme de Viguier, chez le
vicomte de Serrant; à Odessa, chez le comte de Rochechouart; en Allemagne, partout, ils jouaient ci importaient la Comédie parisienne.
En France, trois causes amenèrent la décadence
du genre à la fin du siècle.
D'abord, l'abus et l'excès de la liberté dans le langage, l'expression et l'invention. De galant, ce théâtre devint libre, de libre il devint grivois, de grivois il devint ordurier et populacier, pour égayer la plus haute noblesse avide de canaillerie. a Je vais m'endncailler, » disait Collé quand il se rendait aux spectacles du duc d'Orléans, par un néologisme ingénieux qui signifiait s'encanailler ducale m en t. .
« Depuis cinq ou six mois, écrit en 1782 M"1'' de Genlis, les soupers sont suivis d'un colin-maillard ou d'un traîne-ballet et finissent par une polissonnerie générale. » On y invite les gens quinze jours d'avance. « Cette fois, on renversa les tables, les meubles; on jeta dans la chambre vingt carafes d'eau; enfin je me retirai à une heure et demie, excédée de fatigue, assommée de coups de mouchoir, et laissant M""' de Clarence avec une extinction de voix, une robe déchirée en mille morceaux, une écorchure au bras, une contusion à la tète, mais s'applaudissant d'avoir donné un souper d'une telle gaieté et se flattant qu'il ferait la nouvelle du lendemain, a Voilà où conduit le besoin d'amusement. Sous sa pression, comme sous le doigt d'un sculpteur, le masque du siècle se transforme par degrés, et perd insensiblement son se-
rieux : la figure compassée du courtisan devient d'abord la physionomie enjouée du mondain; puis, sur cette bouche souriante dont les contours s'altèrent, on voit éclater le rire effronté et débridé du gamin.
Mercier, l'observateur, s'était réjoui d'abord; il avait loué cet « amusement fort répandu, qui forme la mémoire, développe le maintien, apprend à parler, meuble la tète de beaux vers, et qui suppose quelques études. Ce passe-temps vaut mieux que la fréquentation du café, l'insipide jeu de cartes, et l'oisiveté absolue .
Puis il déchanta et dut dire avec de grands bras : a Voilà donc les atellanes naturalisées parmi nous; elles ne se présentent point sur les théâtres publics. Tout a la fois licencieuses et impudentes, elles ne sont dans l'ombre que pour exciter plus vivement la curiosité. Les lois ne peuvent les interdire; c'est une jouissance pour ces êtres blasés, qui croient aviver ainsi leur âme abâtardie. Mais, malgré tant d'efforts, le rire du libertinage ou celui de la méchanceté ne sera jamais le bon rire. J'en préviens les auteurs et les auditeurs. » Et il s'expliquait :
.le ne parlerai pas ici des farces irreligieuses où une jeunesse indévote se permet des gaietés très indiscrètes; où l'on voit le prêtre disant la messe, qui va cherchant l'hostie que la souris a emportée pendant le Dominus vobiscum, et déjà à demi croquée. Je ne répéterai point le dialogue de l'abbcsse se confessant au cordelier; il faut laisser
bouffonneries sous le voile qui les couvre. Je dois parler de certaines petites pièces libres et voluptueuses qu'on vient d'accueillir en secret, comme infiniment propres à débarrasser les femmes de ce reste de pudeur qui les fatigue. Là. Thalie, comme on l'a tant de fois reproché aux dramatistes, n'est plus une régente, le théâtre n'est plus une école: on en chasse toute morale; ce n'est point l'esprit assommant de Dorât; ce n'est point le jargon quintessencié de la comédie moderne, c'est la peinture aisée d'un riant et facile libertinage; ce sont les caractères à la mode, le goût du jour, le ton nouveau d'unedébauche raisonnéeet qu'on appelle décente
Sur ce terrain le progrès est limité et l'arrêt s'impose vite. On ne peut s'enfoncer indéfiniment vers les bas-fonds; on touche vite le fond. Rien n'est si borné que la licence.
Une autre cause fut que les mondains furent abandonnés parles professionnels, et laissés à leurs propres et faibles ressources. Les acteurs finirent par s'apercevoir que les comédies de salon étaient une concurrence, et que les spectateurs qu'elles retenaient étaient autant de clients perdus. Fleury, l'acteur, en gémissait et maudissait les amateurs :
« Rivaux redoutables ou illustres, ils nous dérobaient la meilleure partie de notre public, notre public des places supérieures. Nous en étions réduits au parterre dans sa plus simple expression, et nos loges officielles étaient vides quand le beau monde affluait dans les loges de riches et puissants amateurs
Il fallut y mettre ordre. Bachaumont constate dès 1768 les inconvénients de ces réjouissances qui désorganisaient d'ailleurs le service régulier des troupes de comédiens.
« Une défense de M. de Richelieu, aux comédiens du roi des deux troupes, de jouer ailleurs que sur leur théâtre sans la permission de Sa Majesté, a arrêté le cours de ces divertissements. On applaudit fort à cette prohibition. Les absences fréquentes des meilleurs acteurs, et la liberté qu'ils prenaient de se consacrer à l'amusement de quelques particuliers, leur ont mérite a juste titre l'animadversion des gentilshommes de la Chambre. »
Enfin une troisième cause fut que ce théâtre mondain, après s'être encanaillé par sa forme, se démocratisa en fait et perdit tout son prestige. La haute société dédaigna un plaisir qui s'avilissait et qu'elle partageait avec la populace.
De 1798 à 1806, Brazier compte plus de deux cents théâtres bourgeois à Paris, dans tous les quartiers, dans toutes les rues, dans toutes les maisons : théâtre de l'Estrapade, de la Montagne- Sainte-Geneviève, de la Boule Rouge, de la Rue Montmartre, de la rue Saint-Sauveur, du cul de sac des Peintres, de la rue Saint-Denis, du faubourg Saint-Martin, de la rue des Amandiers, de la rue du Grenier Saint-Lazare. On jouait la comédie dans la boutique des marchands de vin, dans les cafés, dans les caves, dans les greniers, dans les écuries, sous des hangars. La fureur du théâtre s'était emparée de toutes les petites classes
de la société; cela se gagnait, c'était épidémique,
« une influenza, une grippe, un choiera dramatique. Toutes les petites boutiquières abandonnaient leur comptoir pour jouer la comédie, les grisettes, les modistes, les couturières, les cuisinières même laissaient brûler le rôt pour aller a une répétition; toutes perdaient leur temps à apprendre des rôles qu'elles ne savaient jamais. J'ai connu des maris. des pères et mères bien malheureux de voir leurs femmes, leurs lils, leurs tilles négliger leur ménage ou leur commerce pour monter ce qu'on appelleen style de coulisses des parties. De la petite bourgeoisie ce goût était descendu jusque chez les ouvriers. Les Compagnons serruriers, les étaliers bouchers, les ferblantiers, les boisseliers quittaient leurs torges, leurs étaux, leurs marteaux pour courir chez le directeur ou le costumier; ils perdaient souvent un ou deux jours de la semaine, sans compter l'argent qu'ils dépensaient, pour avoir le triste plaisir d'amuser à leurs dépens. Que j'ai vu de choses bouffonnes dans ces malheureux endroits ! J'ai vu des Agamemnons aux mains calleuses, des Iphî génies avec des engelures aux doigts, des Célimènes en bas troués ».
Le Commerce enrichi n'avait garde de négliger ce luxe. Le type accompli de cette catégorie fut' le riche cordonnier charpentier qui donne assez bien l'idée d'un M. Jourdain, avec ses habits trop riches, ses domestiques trop voyants, ses intrigues trop bruyantes, ses maitresses trop banales et son Théâtre de société trop doré. Il eut le front de taire
jouer Zaïre sur son théâtre privé; le duc de Chartres, par dérision, se rendit à six chevaux à cette « parade », par moquerie et dépit.
Et le théàtreDoyen?
Doyen avait fondé à la Révolution un théâtre de société qui a eu une grande réputation durant un demi-siècle. Ancien peintre ^décorateur, il avait connu Mole. Fleurv. Yanhove, et il ouvrit en 1795 un petit spectacle bourgeois rue N.-D. de Nazareth. Il le transféra rue Transnonais sur remplacement de l'ancien cimetière Saint-Nicolas. Samson a débuté là, et aussi Ligier, Boccage, Beauvalet, M"'- Brohan, et Bouffé, et Arnal. Plus tard quand on parlait à Doyen d'un acteur célèbre, il disait avec orgueil : « Je crois bien, c'est un de mes enfants; c'est chez moi qu'il a commencé; il ne savait ni parler ni marcher. »
En 1 801, il y avait rue Montmartre, vis-à-vis le passage du Saumon, un de ces théâtres qui était voisin de l'étable d'un nourrisseur. La tragédie y était gênée et interrompue par les braiments des ànesses.
De 181 1 à 1 8 1 5 rlorissait la Société Dramatico- Litteraire dont tirent partie Deneux, Honoré Guillot, Saget dit le Poète Hydrophore de la Butte des Moulins (il était porteur d'eau), le coutelier Présole, puis, vers 1824, Anquebec, marchand de pains à cacheter. Voilà en quelles mains Thalie était tombée. Puis ce fut la Société des Ménestrels de Belleville, chez le traiteur Chevrv, sous la présidence du sieur Duverger. tourneur en nacre.
Ces petits théâtres se fournissaient chez le costu-
mier Babin, qui entassait des hardes dans une soupente. La femme les recousait. Ils étaient à terre en tas. pêle-mêle; liabin les remuait avec une tourelle en bois devant le client c]ui choisissait. Ces spectacles turent d'abord gratis; puis on paya quatre sous. En 1N07, l'Empereur estima que celait pour son peuple perdre son temps que d'aller là, et il les fit fermer.
Il édicta que ce genre de divertissement demeurerait aristocratique, et il le réserva à ses invités, à sa femme.
Joséphine eut son théâtre à Saint-Cloud. Les princes et les maréchaux jouaient dans les grandes pièces; les dames d'honneur, les chambellans, les auditeurs du Conseil d'État, la racaille enfin, suffisait pour les vaudevilles. On dit que l'Empereur s'offrit le luxe de siffler l'Impératrice comme Louis XVI avait fait pour Marie- Antoinette. Il crut que c'était le grand genre.
Il y eut théâtre à la Malmaison, où jouaient la reine Hortense, le prince Eugène, la duchesse d'Abrantès.
A Plessis-Chamansprès Senlis, chez Lucien Bonaparte, Hortense et Caroline, Murât, Lannes, Junot, dans l'emploi d'ivrogne, suivaient les énergiques conseils de leur maître Dugazon qui leur criait :
« Lâchez tout, Messieurs, grondait-il; lâchez tout, Mesdames; lâchez donc tout, sinon, j'aurai beau faire, vous ne serez que des mijaurées et des mirliflores. »
Talma les conseillait aussi, moins rudement.
Cambacérès avait un théâtre chez lui. Murât en eut un en son château de Neuilly.
Il v en eut un aussi dans l'ancienne abbaye de Val, chez le comte Regnault de Saint-Jean d'Angely, pour qui Desaugiers composa avec Arnault Cadet Roussel Esturgeon.
Et c'était encore chez M. Foriée, administrateur des Postes, rue Pigalle, où l'on vit La Nièce supposée de Planard qu'il jouait avec sa famille, et M. de Moncy, quand il ne donnait pas les proverbes de Musson le mystificateur, ou les comédies de Brazier. Dans la salle, le duc de Gaète, le comte de La Valette, directeur des Postes, M. de Bourienne, le maréchal Kellermann, l'abbé Maury formaient un brillant auditoire.
Mme de Staël avait une grande mémoire et une belle aisance, du feu, de l'action, de la sincérité.
M de Rémusat adorait la comédie et y réussissait.
Mais déjà, nous sommes à la Restauration. Ce sont alors les scènes privées du duc de Maillé qui, au château de Lormois, donne le grand répertoire avec le marquis de Seignelay, le comte deTheimes, le comte Alfred de Maussion, la duchesse de Maille, la comtesse d'Audenarde, la marquise de Crillon et M. Mennechet, excellent comédien, remarquable dans Tartufe; de la baronne de La Bouillerie, où l'on entendait la baronne d'Egvilly et Mmc' Orfila ; du château de Mello, près Creil, chez M. de Bordesoulle, auteur.
Vers i83i, le Scribe était à la mode dans les salons et les châteaux. On le jouait beaucoup, s'il en faut croire la comtesse Dash dans ses Mémoires des Autres :
« Nous donnâmes deux représentations. La première se composa du Mariage de Raison et des Premières Amours. Le rôle de Suzette fut joue à merveille par la baronne de M. qui avait bien les plus beaux veux du monde, des yeux de velours. Ma cousine fut charmante dans M""' Pinchon. La seconde fois on joua Malvina et Heur et Malheur. M"'e A. de V. était une Malvina presque aussi passionnée, aussi complète que Léontinc Fay. Vous voyez combien Scribe était à la mode dans les salons : sur quatre pièces que nous choisîmes, trois étaient de lui. M"1" de V. était de sa connaissance, il l'avait fait répéter. M. de Morny, qui débutait dans le monde, devait jouer dans Les Premières Amours le rôle de Gonthier. »
Brazier comptait vers 1840 vingt théâtres à Paris et une demi-douzaine dans la Banlieue. Berryer à Augerville, donnait le spectacle; il excellait dans le rôle de Chrysale.
Le comte de Falloux avait aussi ce talent, et beaucoup d'à-propos.
Dans Vately qu'il joua devant le comte de Chambord, il était en scène, et l'acteur chargé d'un rôle de marmiton — était-ce le marquis de Miramon, ou la comtesse Egglot'stein? — manqua son entrée. Falloux allongeait son monologue : enfin l'autre parut.
« Malheureux! tu veux être cuisinier et tu manques tes entrées! »
A Royaumont, chez le marquis de Bellisen, on donnait l'Opéra italien avec chœurs et orchestre. M"" Desforges, femme du vaudevilliste, faisait applaudir sa jolie voix auprès de MM. de Bordesoulle et Panelle ; ou bien c'était aussi le théâtre de la rue Popincourt, où l'on acclamait la jeune marquise de Folleville et sa sœur. Plus tard, le Théâtre Castellane marqua sa place avec éclat dans les annales de ces théâtres privés. Il survécut à la monarchie.
Louis-Philippe aima faire jouer le spectacle au Théâtre des Tuileries, mais les acteurs étaient des professionnels. Napoléon III aussi y donnera des représentations, et la salle était restée la même. Les journaux illustrés coupèrent et remplacèrent le bas des gravures représentant le théâtre de Louis- Philippe pour figurer les soirées dramatiques du second Empire : les spectateurs des fauteuils avaient seuls changé.
On lit dans Y Indépendance Belge de février 1 85 i :
« L'événement mondain delà semaine, Monsieur, a été la soirée théâtrale à l'hôtel de Castellane, au faubourg Saint-Honoré. Il y a plus de quinze ans que M. le comte Jules de Castellane est réputé dans la Société européenne pour ses goûts d'hospitalité artistique. \J architecture, la statuaire, la peinture, lui ont servi à ouvrir un asile exquis à leurs sœurs en Apollon, la musique et la poésie. Vous voyez, Monsieur, que ce noble Mécène a le culte des plus
particulièrement charmantes entre les muscs, Et
j'oubliais Terpsichore! Souvent, le spectacle fini, l'on danse. »
Ce furent d'abord Mm Sophie Gay, mère de M"" de Girardin, et la duchesse d'Abrantès, veuve de Junot, qui dirigèrent le théâtre du comte Jules de Castellane; puis ce soin regarda sa femme, la fille du général de Villoutreys, qui lit jouer Le Misanthrope, en 1846, avec M. de Remusat dans le rôle d'Alceste.
Après la révolution de 1848, ces salons, un instant fermés, rouvrirent pour Le Caprice de Musset, qu'accompagnait une comédie inédite écrite par Augustine Brohan.
L'hôtel était superbe. Le vicomte de Beaumont Vassy en a noté les splendeurs.
Le comte Jules de Castellane avait fait construire un théâtre dans son hôtel du Faubourg Saint- Honoré, au milieu du jardin; il était relié par une galerie avec les salons de réception.
Ce fut là qu'on entendit à Paris pour la première fois de la musique de Flotow, dans son petit opéra Alice, paroles d'Honoré de Bussy.
C'était une salle très bien aménagée, de quatre cents places, avec fauteuilsd'orchestre, loges, rideau, souffleur, beaux décors, costumes de Huzel. Les journaux du temps rapportent :
« L'hôtel Castellane, que les cochers de fiacre de Paris appellent la Maison du Mouleur, à cause des nombreuses statues médiocrement marmoréennes qui en peuplent l'extérieur, est, la porte
franchie, une des plus somptueuses résidences de la capitale. C'est une enfilade de pièces ne formant en quelque façon qu'une seule galerie, par les larges baies des portes, et les cheminées à panneaux ouverts. Des lambris sculptés et dorés, des plafonds peints par des maîtres, d'immenses vases du .lapon portant les torchères, des bronzes d'art, des porcelaines précieuses, des étoffes magnifiques, tout fait, de cette demeure, une résidence princière. Des galeries de tableaux et d'objets de curiosité relient à ces salons, ici, les petits appartements, là, le théâtre. La salle à manger présente un spectacle bizarre et charmant. Deux fenêtres ovales, garnies d'immenses glaces non étamées, y font comme l'office de tableaux imprévus. Par l'une, le regard pénètre dans une écurie où l'on aperçoit, sellés et bridés dans le goût de diverses époques historiques, tous les chevaux de l'hôtel. Et comme la glace reflète vaguement la salle même, ces palefrois semblent ainsi placés au milieu des lambris dorés et des éclatantes draperies. Par l'autre ovale, une sorte de panorama très ingénieusement combiné montre le château des Aygalades, domaine réputé de la famille, dont les jardins sont baignés parles flots de la Méditerranée.
Brazier atteste :
■ Le noble comte veille à tout, préside à tout avec une politesse, une urbanité, une fleur de vieille chevalerie. »
Il y avait deux troupes, l'une sous la direction de M"10 Sophie Gay qui écrivait des Comédies,
l'autre sous la direction de la duchesse d'Abrantès.
On y montait des pièces nouvelles, comédies, opéras. M"' Brohan écrivait des proverbes pour cette scène brillante. De la troupe étaient la duchesse d'Abrantès. \lm " Antonina Lambert, De forges, MM. Ternaux, de Bordesoulle, Mennechet etc. On v jouait Topera, la comédie, le vaudeville. Alexandre Dumas fils, Arsène Houssaye, .Iules Lecomte, écrivaient spécialement pour cette petite scène, dont la comtesse faisait agréablement les honneurs.
Parmi les invités, le corps diplomatique, et les notabilités du parti légitimiste : M. Berryer, le marquis de Barthélémy, M. Béchard, le prince de Mouléar, M. Greffulhe, le général Piat, M. de Rambuteau, M. Ach. Fould; et, pour le monde des lettres et des arts, MM. de Nieuwerkerke, d'Arlincourt, Hippolyte Rolle, Arsène Houssaye, Jules Lecomte, Théophile Gautier, etc.
Des ouvrages importants y lurent représentés avant qu'ils eussent paru au Théâtre Français ou à l'Opéra-Comique.
Jacques Offenbach y jouait du violoncelle.
Ciceri avait brosse le décor. La troupe se composait d'amateurs comme le chevalier Cuchelet, attache à la duchesse de Berry, et de professionnels comme Got, qui faisait un « Jeannot amoureux ».
On donnait quelquefois la comédie sur une scène improvisée dans les salons littéraires, chez le comte .Iules de Rességuier, chez Mu"' d'Arbouville, chez la comtesse Samoyloff, chez M"" d'Osmond, chez
M M de Pontalba, chez M™ Orfila qui chantait avec son mari, le docteur Ortila, des duos bouffes de Rossini, chez M"" Schickler, chez M11" Clifton,
Représentation d'un Proverbe de M1U Brohan dans la salle de l'hôtel de M. le comte J. de Castellane. (D'après une gravure du temps.)
dans les salons ministériels et oihciels, chez M.Sauzet, Guizot, Duchâtel, comte Mole, le prince de Talleyrand, de Valençay, M"" de Courbonne.
La bourgeoisie s'adonnait aussi a ce passetemps. Gromairej ancien machiniste de l'Opéra, louait à des sociétés sa scène de la rue Chantereine, comme aussi faisait Genart, rue de Lancry, où eurent lieu les débuts de M11, Plessis dans La Fille d'Honneur et L'Hôtel garni.
Les élevés du Conservatoire s'exerçaient sur un théâtre monté dans la Rotonde du Bal du Ranelagh.
Le règne de Napoléon III fut la renaissance de la Thalie Intime. On joua à la cour, à la ville, a l'armée.
A. Villemot en chroniquait joliment :
Paris, en attendant le printemps, est possède. en ce moment, d'une maladie intermittente qu'on appelle la comédie de société. Dans les salons, vous ne rencontrez que paravents, et quelquefois un petit théâtre qu'un amateur se plaît à monter et à démonter chez toutes les personnes qui veulent bien l'honorer de leur confiance. Les hommes et les femmes prennent un singulier plaisir à ces jeux, il faudrait dire à ces joujoux, de la scène. On retrouve en miniature, dans les coulisses de la comédie de société, toutes les intrigues et toutes les variétés des théâtres subventionnés. Les rôles jeunes sont recherchés par les femmes mûres; les rôles marqués seraient répudiés partout le monde, si les jeunes gens ne s'en chargeaient volontiers. On se farcit la mémoire des pièces que l'on a vu représenter cent fois aux Français et au Gymnase; on collationne, on répète, on essaie des costumes, et on occupe ainsi la vie oisive, si difficile à dépenser quand on a un hôtel, des chevaux et pas d'emploi sérieux dans le monde... »
Les Compiègnes furent fameux. Chaque année, la Cour passait l'automne à Compiègne. L'Empereur y avait des séries d'invités, — une centaine
par semaine. On était prié pour huit jours: chacun avait son appartement; on donnait deux cents francs pour les domestiques. Un train spécial prenait et ramenait la fournée à Paris.
L'Empereur recevait ses hôtes une demi-heure avant le dîner, et il les mettait aussitôt à Taise par son amabilité. C'est à l'une de ces présentations qu'il dit à Gustave Nadaud le chansonnier :
Vous serez ici comme chez vous, monsieur Nadaud.
— Sire, j'avais osé espérer que j'y serais mieux. L'après-midi, la chasse à courre, la promenade en forêt, ou à Pierrefonds, occupaient les loisirs. Le soir, il y avait spectacle. Une fois par semaine, des acteurs de Paris venaient jouer la pièce en vogue dans le grand théâtre du Palais.
Les autres jours, c'était la comédie de société improvisée dans un salon, ou dans une galerie du rez-de-chaussée, sur un petit théâtre démontable, devant les seuls invités de la série.
Ainsi fut jouée la comédie d'Octave Feuillet Les Portraits de la Marquise, dont l'Impératrice tint le principal rôle, en i85g. L'auteur en garda ce souvenir :
Quant à l'Impératrice, ce soir-là. c'était une déesse descendue de l'Olympe. Elle avait une robe de tulle bleu semé de nœuds de velours noir, qui retenaient des épis de diamants. Sur la tête une aigrette de diamants; au cou, les plus beaux diamants de la couronne. Sa beauté n'avait rien d'humain dans ce cadre écrasant; on eût dit une fille
de roi, sortant d'un palais des Mille et une Nuits, et tramant après elle les merveilles du Bosphore. >■
D'Octave Feuillet aussi, ces échos sur une charade de lui, jouée en [862 :
« Le succès a été énorme, absurde... L'Empereur riait comme un bienheureux devant une casquette d'or. J'avais eu L'idée de me faire par-dessus le marché deux bracelets de grelots qui m'entouraient la cheville du pied, et qui, avec les castagnettes de d'Arjuzon, complétaient la symphonie. On m'a fait aussi répéter la sérénade avec délire, on cassait les banquettes... La princesse de Baurlïemont et M"" Raimbeaux étincelaient sur leur balcon ci tentures rouges, comme deux chasses. La prince couverte de diamants, les cheveux pleins de diamants, le cou ruisselant de diamants, la robe constellée de diamants. La soubrette avait une longue robe vénitienne à ramages, et un immense collier de grosses perles d'or tombant en triple étage sur la poitrine. M"" de Bauffremont n'était pas moins éclatante dans son costume de fée, et M1"1' de Vatry, en paysanne Louis XV, était aussi fort avenante. Le dernier tableau n'était pas de moi; je n'y avais contribué en rien. C'était la tentation de saint Antoine... Après avoir changé des pieds à la tête, je suis rentré dans le salon pour voir le tableau ; j'ai été salué par des salves insensées. Entin la toile s'est levée et on a vu saint Antoine représenté *par M. Nieuwerkerke avec Mmes de Morny et de Girardin en diablesses entourées de petits diablotins. M. de Nieuwerkerke s'en est tiré très spirituelle-
ment... Ceux et celles qui doivent figurer demain dans la charade de Ponsard taisaient des mines plaisantes de consternation; quelques-uns remettaient leur rôle à Ponsard. qui. lui, brave et honnête
■ ne. — Charade jouée sur le théâtre de salon en présence de Leurs Majestés. (D'après une grav. du temps.)
cœur, se désespérait au point de se trouver mal. C'était une lutte sourde et effroyable entre acteurs et actrices des deux charades. Cette lutte ne m'a pas empêché de dormir. »
La charade de Ponsard réussit fort bien ; le mot était Harmonie (Arme au Nid .
Premier Tableau.
Arme. — ■ Un chevalier arme un néophyte.
Deuxième Tableau.
Au Nid. — ■ L'Amour au nid.
Les nymphes s'approchent du buisson d'églantines dans lequel est le nid de l'Amour; elles ont ii la fois la peur et le désir de connaître l'Amour; l'une d'elles pousse le cri d'alarme :
Sauvons-nous! Pour moi, je me cache; N'éveillons pas l'Amour qui dort!
Une autre, plus hardie, se rise^ue, jette son filet sur l'Amour :
Fils d'Aphrodite, Je t'ai pris. — Ne pique pas.
Troisième Tableau.