‹ Histoire des théâtres de sociétéChapitre 18 sur 28 · THÉÂTRE DE SOI [ÉTÉ . I I · texte numérisé non relu

THÉÂTRE DE SOI [ÉTÉ . I I

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Marocains; un autre revenant Je la chasse avec une carnassière bourrée de ce gibier d'une espèce nouvelle, avait donne lieu a une explosion de gaité folle; mais le lion Je la soirée a été l'acteur

qui remplissait le rôle Je gardien du parasol Quand, après le dénouement Je la pièce, le malheureux cherche a s'enfuir, emportant avec lui l'énorme riflard Je son maure, on crut que la salle allait s'écrouler. Heureusement la représentation avait lieu en plein air. »

Ouvrez a cette date le Journal d'Alger, et vous y trouverez l'écho Je ce succès dans le compte rendu enthousiaste :

« Durant la représentation, le calé, le thé, pris sur l'ennemi, circulaient à pleines gamelles, et les spectateurs étaient mollement étendus sur les tapis Je la maison Je l'empereur, fumaient dans les pipes d'Abd-er-Rahman lui-même et Je ses officiers. l.e sixcès Je la pièce et Jes acteurs a été complet. UngrenaJierqui se tordait de rire en voyant la mine piteuse de Maroc, jeta, dans son enthousiasme, sa pipe et son tabac à fumer aux pieds de l'acteur, qui les ramassa lestement, et remercia par un gracieux sourire son généreux donateur. Cet acteur a reçu des propositions magnifiques de M. Dormeuil pour Tépoque où il aura terminé son engagement dans la troupe Je M. le Maréchal BugeauJ. e

L'année suivante, nos marins Je l'escadre du Bosphore suivaient ce brillant exemple; voici l'écho d'une représentation Je gala à bord, en 184? : Les matelots du Gomer ont voulu donner une

petite fête a leur hôte royal, M. le duc de Montpensier, a bord du Gomer, dans la rade de Théra-

Tiiéati i (44). .V. Man c, tanneur (Scène dernière).

Le Grenadier emporte les .Marocains dans sa musette. 1 D'après une gravure du tei

pia. A cet effet, un théâtre lut dresse à l'avant du navire, un peintre s'est rencontre pour improviser

les décors et diriger la mise en scène. La pièce choisie était La Sœur de Juci-issc et l'arle- au Portier, deux actes illustres au théâtre du Palais Royal par Alcide Tousay et les Sa in ville, et devant lesquels la verve de nos marins comédiens n'a point voulu baisser pavillon. Trois ou quatre charmants petits mousses composaient le personnel féminin, et ce n'est pas sans surprise que les spectateurs ont applaudi la Cavatine du Domino noir. vocalisée a ravir par un soprano de quatorze ans. Un épisode inattendu a beaucoup égayé L'auditoire au beau milieu des 'çoq-à-1'âne et des balourdises débitées par Jocrisse avec un délicieux aplomb. C'est la grosse voix enrouée du contremaître, interrompant le dialogue de Jocrisse et du chat-perroquet, et faisant retentir la salie de cette phrase si naturelle, vu la situation : Allons donc, les matelois de quart! Le prince et les dames ont beaucoup ri il y avait à bord les dames de l'ambassade . Dire que nos matelots se sont t'ait tirer l'oreille pour quitter la salle de spectacle, on le conçoit.

Il était dur en effet de quitter sa place au parterre pour la faction solitaire et nocturne.

La Melpomène des Camps eut son âge d'or sous Napoléon III. Les officiers étaient à bonne école, et l'on peut dire que la Cour elle-même était une pépinière de comédiens en uniforme. Offenbacfa s'en égaya largement. Chaque année, à l'automne, les Compiègnes étaient l'occasion, pour les généraux et les colonels, de justifier les plaisanteries de Meilhac, Halévy ou Crémieux, sur les majors de ta-

blés d'hôte. Le château de Compiègne voyait alors se succéder chaque semaine des fournées d'invités i . Tous les soirs, on jouait des charades et des comédies.

Les régisseurs, directeurs, semainiers, souffleurs, pianistes, occupaient de hauts grades dans l'armée : le chef d'escadron Ph. de Massa, le colo-

Théâtre au Camp de Sathonay, 1859. 1 D'aprè? une gravure du teiu

nel de Gallifet. le général Mellinet, le général Frossard. Gallifet avait le diable au corps, et raffolait de ces soirées dont il était l'âme et le bouteen-train.

Les camps admettaient, recherchaient, exigeaient ce divertissement du Théâtre.

Au camp de Satory, le 16 septembre 1 853, la splendide représentation du Camp du Drap d'Or

■ '. p. 126 et

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avec un orchestre Je musiciens costumés en harpeors moyen âge, et des escadrons Je Preux et

chevaliers, lit sensation.

M. lis rien n'approche du Théâtre des Zouaves, en [854, au siège de Sébastopol. Il vaut de nous y arrêter.

Le zouave a toujours passé pour être le troupier alerte, agile, ingénieux, aux aptitudes variées et aux inépuisables ressources.

Un des plus jolis portraits de ce type a été croqué en Crimée, par un Anglais en voyage à celte époque, dans son livre The picture from the battîefield by a roving englishman. 1 855.

ci Le zouave, dit-il, est petit, ses traits sont caractéristiques, mais un peu irréguliers dans leur ensemble; il a une physionomie pleine de sangfroid et d'intrépidité qtii tout pressentir de suite qu'il est capable de tout acte d'audace. Il est fanfaron, mais bon et point envieux. Il croit tout ce qu'on lui raconte, quelque invraisemblable que soit le récit, mais il veut, en retour, que l'on ajoute loi à ses histoires les plus inadmissibles.

« Son esprit est fit et inventif, mais le soupçon n'a point de place; s ;us son apparence puérile, il n'a point son pareil pour trouver des ressources, et il s'arrange de façon à pouvoir toujours vivre là où l'Industrie en personne serait réduite à mourir de faim.

« Le zouave est brave jusqu'à la témérité, désintéressé jusqu'à la chevalerie, et toujours prêt à obliger autrui avec une grâce inexprimable. Mais il

faut le gâter, car il croit en lui-même, et lorsqu'il s'irrite, il répète jusqu'à satiété cette phrase, qui pour lui veut tout dire : • Le soldat français. voye^-vous! » C'est le quos ego de Neptune.

a Mais un seul mot le calmera. Une seule marque de bienveillance le touche plus au cœur que ne feraient vingt années d'injustices. Plus on l'étudié, plus on l'aime et plus on admire en lui ce type de l'insouciance, de la contradiction, de l'esprit, ce diable à quatre enfin qui fait tout à la fois le charme et le désespoir des officiers.

'< C'est un gamin des rues vêtu des habits d'un homme, toujours prêt à compromettre sa dignité dans une partie de croix ou pile ou de saute mouton. Le peu de soin qu'il a de sa personne physique ajoute quelque chose à l'effet même de son costume. Ses immenses moustaches se rouillent faute de soins : l'une s'en va la pointe en l'air, l'autre descend fort au-dessous des lèvres. Bon soldat, toujours dispos pour le combat, mais désespérant pour la parade. Son génie peut s'appliquer à tout, excepté à la théorie. Il sait trop bien ce que c'est qu'une vraie campagne pour attacher une grande importance à ce qu'on en peut apprendre dans le manuel. Il fera tout pour l'officier qui sait le commander, tout excepté l'exercice et mener une conduite exemplaire. C'est là ce qui le distingue du soldat et du matelot, toujours précis, toujours nets et passés maîtres dans l'art de mettre les choses en ordre.

'< Le zouave se sert de tout objet de la façon la

plus Fantaisiste, et sans se préoccuper du rapport que peut avoir ledit objet avec l'usage qu'il en fait et sa destination première. 11 boira de l'eau-de-vie dans une poire a poudre, et conservera des munitions dans une casserole. Son aptitude est remarquable comme tailleur, savetier, blanchisseur, cuisinier, mais il applique ses talents divers au profit de n'importe qui, excepte au sien propre.

« Pour plaire a une vivandière ou à la femme d'un officier qui sait le prendre, il passera les nuits, soignera les enfants, se fera menuisier, serrurier, au besoin femme de chambre. Il risquerait sa vie sans nulle difficulté pour aller sous le feu de l'ennemi lui cueillir un bouquet ou pour lui rapporter du cale d'une boutique de Se bas topol.

« Le zouave ainsi considéré fournirait aux frères Cogniard un héros tout fait de vaudeville.

« Quant aux droits sur la propriété, il n'a sur cette question que des idées très incomplètes. Il volera sans sourciller des objets de consommation, mais en revanche, il fera vingt milles à pied à travers les fondrières, par la neige ou le vent, s'il découvre que sa rapine provenait d'un propriétaire qui méritait ses sympathies.

« Il aime le maraudage plutôt par amour du danger et par bravade que pour les avantages matériels qu'il peut en espérer. Ainsi, vous le rencontrerez les mains pleines d'objets conquis au prix des plus grands périls affrontés, il n'aura rien de plus pressé que de s'en décharger afin de se

remettre en chasse. Il récompensera le moindre témoignage d'affection par les magnificences les plus prodigues: en retour d'une pipe de tabac ou d'une goutte d'eau-de-vie, il donnera un coffret tout rempli de bijoux, produit de quelque pillage au milieu d'une ville conquise. N'espérez point pouvoir le remercier s'il vous a rendu un service; pour se soustraire à la reconnaissance, il s'enfuit à toutes jambes. Mais jamais il ne [maraude avec une persistance plus déterminée que lorsqu'il agit au profit d'un Anglais malade.

a Car ces John Bull, vovez-vous, ca n'sait rien, ça n'sait pas s'arranger comme nous autres, ça n'sont que des zenfants, mais ça nous zaime. Cré nom d'un chien! comme ça nous zaime! » Ces mots sont en français dans l'original.

C'était déjà l'Entente Cordiale, aussi loin qu'elle puisse aller.

Aux qualités du zouave, ajoutez celle d'imprésario dramatique. En Italie, en Chine, en Crimée. au Mexique, il organisait des spectacles en campagne, comme sous Louis XV, et l'on n'a pas oublié ces fameux théâtres militaires, Théâtre de Milianah, théâtre de Traktir, Théâtre de la Tchernaia, dont les amateurs conservent aujourd'hui précieusement les programmes manuscrits.

Dans son livre Malakoff, si joliment illustré par Janet Lange, La Bédollière racontant le long siège de Sébastopol, écrivait :

« L'esprit national ne perd jamais ses droits. Pour se délasser de leurs rudes labeurs et de leurs

graves préoccupations, les Anglais avaient eu recours à leur exercice favori : entre le quartier général et le village de Karoni, ils avaient institué des courses plates, courses Je haies, steeple-chases, dont les prix étaient disputés non seulement par les magnifiques chevaux des officiers, mais encore par les chevaux turcs, arabes, tartares, et même par les mulets employés d'ordinaire à porter les bagages. La tribune était sur une charrette, et quelques femmes d'officiers ou de fonctionnaires recevaient gracieusement les hommages des nombreux adorateurs.

« Les Français cherchèrent à leur tour à organiser un divertissement, et le deuxième de zouaves fonda un théâtre à l'extrême droite du camp, près des ravins ensanglantés par la bataille d'Inkermann. La direction fut confiée au lieutenant Petitbeau. Un ci-devant artiste dramatique, M. Lassagne, se chargea des premiers rôles; les conscrits les plus imberbes tinrent lieu de jeunes premières; on bâtit une salle avec des planches et des toiles; la musique du régiment fournit l'orchestre, et les représentations commencèrent. Le prix des places était proportionné aux faibles ressources du public; mais i'affluence fut si grande, que la moyenne des recettes ne s'éleva pas à moins de quatre cents francs, et que sur le produit des cinq premières représentations on put envoyer une somme de treize cents francs aux prisonniers de Sébastopol. »

En effet, durant le long siège de Sébastopol qui, un an. tint immobiles les armées, on s'ennuyait.

Le jour, les soldats jardinaient. Au camp du moulin d'Inkermann, des jardins furent dessinés autour des tentes. Puis des bataillons de gardes anglaises furent envoyés à Balaclava; sur l'emplacement qu'ils laissaient vide, les zouaves inventifs dressèrent des tréteaux pour rébattement des troupes oisives. Ce fut le théâtre d'Inkermann, qui, dix mois durant, récréa les assiégeants, Anglais et Français. Il était dirigé par le capitaine Petitbeau.

Le général Cler, dans ses Souvenirs d'un officier du deuxième de Zouaves, a décrit ces auditoires mêlés : Anglais, Irlandais, Ecossais « à la figure rose, aux yeux d'azur », des Français, des Turcs, des Algériens, des Égvptiens, des Nubiens familiers du camp de Yeni Keui. Il a dit comment, pour lutter contre l'ennui et le choléra, le deuxième de Zouaves organisa des divertissements sur le front de bandière, jeux de balles, bagues, quilles, et construisit deux théâtres, l'un en planches, l'autre en feuillage, éclairé de lampions, sans compter un guignol monté par les clairons du régiment et dirigé par le zouave Zampt. On y jouait les œuvres du zouave Bridou.

Le répertoire était d'une intrépide actualité. Voici l'argument d'un de ces spectacles :

« L'armée russe, après la levée du siège de Sébastopol, repasse le Danube. File est décimée par la faim, le froid, le choléra. Le général pérore pour prouver que ces maux sont négligeables. Au même instant il est pris de violentes coliques et s'enfuit sa culotte à la main, etc.. s

Les acteurs étaient tous des Zouzous du deuxième Régiment; des bacheliers, des comédiens, des jeunes gens instruits, des ouvriers des faubourgs. tous fervents de Thalie.

Les imberbes prenaient les rôles de soubrettes et d'ingénues.

Les habilleuses étaient les cantinières. La fanfare du régiment servait d'orchestre.

Le vaudeville était surtout en faveur. On jouait deux fois par semaine. Les spectacles étaient annoncés par des programmes lithographies, illustrés de sujets comiques et satiriques, qu'on placardait dans tous les camps.

« Les affiches, dit La Bédollière, étaient enjolivées de dessins peu remarquables au point de vue artistique, quoique spirituellement crayonnés, mais qui décelaient une invincible bonne humeur. Ici un bourgeois de Sébastopol gourmandait sa femme en lui disant : « Ah ! vous en tenez pour les Français, « madame Komatoff! » Là des officiers encapuchonnés et abrités sous des parapluies riaient de cet avis : « La direction du théâtre prend les rafraî- (i chissements à son compte. » Tantôt l'affiche représentait des Russes qui se glissaient du coté des coulisses, et auxquels était adressée cette insinuante invitation : « Approchez, mes petits amis, « nous voulons vousdonnerlapièce gratis. » Ou bien des soldats français travestis en Pierrot, en sauvages, en bergères, prenaient les armes pour repousser une sortie, et on lisait au bas du placard : « Inconvénient d'établir un théâtre trop près des tranchées. »

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Programme du Théâtre des Zouaves, Crimée. e8

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Sur d'autres on lit :

Représentation, si les Russes le permettent.

lu cet avis :

\ cuir en armes, en cas d'appel ou d'attaque. »

Ils sont si amusants, ces programmes en marge «.lesquels le zouave a crayonné par le menu toute la chronique des incidents du siège, l'engagement de la veille, la ration de viande en poudre qui a été accordée le matin, la curiosité des Russes qui regardent avec une longue-vue le théâtre d'Inkermann, le dernier bon mot du général, le bonnet des Ecossais, le succès de la précédente soirée, le bal du lendemain, le boulet qui a traversé le toit des écuries, la distribution de tabac, etc.

Chaque semaine l'affiche est renouvelée, aussi font-ils une grande consommation de petites comédies : la Chambre à deux lits, les Ressources Je M. Coquasse, Qui se ressemble se pêne. ]\iseal et Chambord, le bal dit Sauvage, l'Herboristerie Blavet. l'Omelette fantastique, l'Amant de cœur ; le Diorama mythologique, Bruno le Fileur, Dromadard et Panadiès en Orient, à propos en un acte. le Salon du Cadran Bleu, Dans une baignoire, la Sonnette de nuit. Passé minuit, et ce ne sont là que quelques-unes des pièces qui furent jouées de juin a décembre r 85 5 au théâtre d'Inkermann, au théâtre de Traktir, au théâtre de la Tchernaïa, et cela continue en i S 56 avec Diane de Lys et de Camélias, Sans tambour ni trompette, le Sire de Framboisy, Edgard et sa bonne, etc.

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C'étaient souvent des représentations à bénéfice d'un caractère particulièrement touchant :

Représentation au bénéfice des blessés du combat de la Quarantaine. »

Il fallait quelquefois coller une bande au travers :

Deux amateurs ayant été tués, et plusieurs blessés, à l'affaire de...", on a été obligé de changer le spectacle.

Et on jouait et on riait tout de même, bien que plus d'un spectateur eût le bras en écharpe ou l'œil bandé, bien que la canonnade couvrît parfois la voix des acteurs. Le feu de la batterie Gringallet dérangeait quelquefois la mise en scène : un obus brisait une forêt ou un salon; on réparait le dommage et la comédie continuait gaîment. Une autre fois, c'était le feu de la batterie des Demoiselles, ainsi nommée parce que les filles publiques de Sébastopol furent réquisitionnées pour travailler au terrassement. Il arrivait que le spectacle s'arrêtait, et le régisseur venait faire l'annonce :

« La représentation est interrompue, le régiment a reçu l'ordre de marcher à l'ennemi. »

On repliait vivement les châssis, on roulait les robes, on empilait les accessoires dans les malles, et le fusil au poing, les artistes rentraient dans le rang, souriants, amusés, vaillants, et admirables.

Il y avait foule à ces soirées. Les officiers anglais s'y amusaient beaucoup. La recette moyenne était de 5oo francs, versés chaque fois à la caisse des blessés; une partie était envoyée aux prisonniers

internes dans la ville, et ces malheureux. SOUS forme de tabac ou d'alcool, prenaient ainsi leur part du plaisir des amis.

Il y eut des incidents, des échos de théâtres. Bridou, dont je vous parlais plus haut, avait porté sur la scène de son Guignol les querelles domestiques du cantinier et de la cantinière.

Le cantinier, chatouilleux sur le point d'honneur, demanda à être appelé au rapport, afin d'obtenir du colonel de mener sur le terrain le clairon persifleur. Le colonel lui accorda la permission pour le lendemain, et lui conseilla d'aller voir la pièce le soir même, avant le duel. Le cantinier et la cantinière en rirent tellement, qu'au lieif'du sang, ce fut le vin qui coula parmi les rires de la réconciliation. A l'une des attaques qui suivirent, le brave cantinier et sa femme furent blessés tous deux. La femme eut la médaille militaire : l'honneur après la gloire.

L'Empereur encouragea ces représentations qui lui rappelaient vaguement Compiègne, et qui exerçaient un effet heureux sur le moral des hommes, en les empêchant de s'ennuyer.

Les généraux Morris, Bisquet, May r an, de Lavarande ne manquaient pas une seule représentation. Les officiers de l'armée britannique y étaient assidus; ils applaudissaient bruvamment aux grotesques parodies des Anglaises pour rire, et témoignaient aux zouaves une franche admiration.

Le célèbre peintre militaire Protais vit ces soirées fameuses, et j'ai retrouvé de lui cette curieuse

^3 lettre qui nous donne des détails sur l'organisation, le matériel, le fonctionnement de ces théâtres. La voici avec les dessins qui l'accompagnaient :

« Je vous écris à la hâte; je crains de manquer le courrier. La lièvre, qui m'avait repris, m'a empêché de vous envoyer quelque chose ces jours derniers. Voici trois dessins.

« Le n" i représente le théâtre du deuxième zouave. Je l'ai fait très exact, ainsi que les costumes des acteurs qui jouent Les Anglaises pour rire. Ce que tient le dernier bonhomme, à droite, c'est un buste en terre, blanchi avec de la chaux.

a Les figures allégoriques ont été faites avec de la toile de tente où l'on avait passé une couche de chaux. Les décors ont été faits de la même façon et très habilement. Les couleurs dont ils se sont servis sont du rouge, du blanc, du jaune dont ils se servent pour jaunir leurs guêtres, et de la poudre. Le théâtre est en toile et les décors se composent de lambeaux cousus les uns aux autres. La rampe, qui se composait de bougies, avait les réflecteurs en boîtes à conserves de fer-blanc. Les costumes étaient encore plus curieux. Les perruques des pères nobles étaient faites avec de vieux housseaux de peau de mouton; les manches avec des sacs à terre où, avec de la poudre, on avait imité des queues d'hermine. Les chapeaux de femmes avec de la toile de ceintures et de turbans. Les manchettes brodées en papier, les faux cols aussi. Vous parlcrai-je d'un superbe habit de marquis

dont les broderies d'argent étincelantes étaieni

laites avec des découpures de fer-blanc Tout cela très adroitement, très ingénieusement fait C'esi à n'en pas revenir de tant d'adresse.

Voici le programme cie la représentation :

i Les ressource* de M. Cocasse, vaudeville en i acte.

I ntermede comique;

■ Les . anglaises pour rire;

4° I n te r m èd e co m i q u e ;

5° Première représentation du Retour en Crimée, vaudeville en i acte par deux amateurs.

6° Une chansonnette comique.

Le rideau lèvera à 7 heures 1 2.

I a représentation a eu lieu avec un succès fou. Les acteurs jouaient très bien, et le canon accompagnait les éclats de rire et les chants. La salle dont je vous donne l'aspect, était pleine d'officiers fiançais et anglais et toutes armes. 11 faisait un clair de lune magnifique.

- Je vous donne le dessin très exact de la scène. Au-dessous le plan de la salle. Des banquettes sont en terre, une petite allée au milieu entourée d'un mur de pierre. Au bas de ce mur était une multitude de soldats. Dans la salle, officiers, sous-officiers, généraux. La musique des zouaves à l'orchestre. Un trou de souffleur. Plus en avant, supportée par quatre perches, se trouve une toile abritant la cahtinière du régiment qui tenait une corbeille où chacun mettait ce qu'il voulait, depuis deux sous jusqu'à un louis. La recette a produit 700 IV.

« J'ajoute à mes croquis quelques bonshommes pour qu'on ne fasse pas erreur dans les costumes. Pas de shako. Il est inconnu ici. Le képi pour les officiers ou h: calotte rouge. Les officiers anglais ont la casquette. Autour des murs, avec quelques fonctionnaires, toutes les troupes que vous voudrez. Il va sans dire que le terrain derrière le mur est plus élevé que celui de la salle, dont les banquettes étaient

Les Pa^ ctemps du Siège de Sébastopol, par Prolais

creusées. La scène très bien éclairée, quelques lanternes à l'orchestre et le ciel au-dessus de cela.

N 2. Jeu de boules dont je ne sais pas le nom. Il y a neuf trous en terre, et on joue avec des boulets.

hxcusez-moi, je termine brusquement; voici le courrier qui part. »

Dans Français et Russes en Crimée, le général Herbe parle avec lierté de son théâtre, qu'il ouvrit

« sous la voûte de la poterne du sud ». La scène était soutenue sur des tréteaux. Le rideau était une pièce de toile sur laquelle les artistes du régiment avaient barbouillé des motifs d'ornementation. Les pièces étaient du cru: les rôles joués ne ressemblaient pas aux rôles étudies; il y avait des oublis, des improvisations, des ajoutés et de l'esprit d'à propos, caria réplique ne manquait jamais. L'entrain et la gaîté des acteurs se communiquaient aux spectateurs. Ces représentations n'auraient pu se produire en dehors des circonstances spéciales qui les virent naître. La salle était toujours bondée; elle tenait 5oo spectateurs.

Comment s'habillaient les acteurs? Le papier à chocolat, la fourrure des chapskas, le fer-blanc découpé, la ficelle détortillée, les boites de sardines, la poudre à cartouches pour noircir les rides et les yeux, les peaux de moutons, les vieux habits, les bouts de papier, les morceaux de sac, le plomb fondu dans des gamelles, tous ces accessoires improvisés jouaient un grand rôle. Pour les emplois de jeunes premières et de duègnes, il se trouva que les femmes des officiers russes, en abandonnant leurs maisons, avaient laissé dans les armoires de vieilles robes fanées, des jupes effilochées, des chapeaux aplatis, des palatines râpées; le colonel mettait tout ce vestiaire à la disposition de la troupe, et c'était plus qu'il n'en fallait pour les élégances peu exigeantes des ingénues de ce répertoire particulier. La marine voulut bien prêter quelques drapeaux et pavillons de couleur hors de service pour

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fournir des jupes et des cotillons aux soubrettes, filles d'auberges et demoiselles de la meilleure société, à qui il ne manquait rien, et auxquelles il eût fallu seulement retirer quelquefois leur barbe mal laite ou leur moustache.

Pour blanc gras, le saindoux de la cantine; pour lard, du jus de garance; pour perruques, des bouts de toison; pour kohl, Je la poudre pilée dans l'eau; pour tabliers, des protège-jambes de tambours; pour casquettes, des képis sans passepoils; pour corbeilles, des bonnets à poil renverses; pour sceptre, une baguette de fusil; pour accessoires et meubles, des caisses, des bûches, des caissons, disposés de façon à figurer une armoire, un buffet, une diligence, beaucoup d'imagination et de bonne volonté étalée sur le tout : cela suffisait et faisait merveilles.

Quelquefois, au moment du lever du rideau car il y avait un vrai théâtre et un vrai rideau), le régisseur annonçait que, par ordre, le régiment devant marcher pour une opération de guerre, la représentation était renvoyée au lendemain. Le cas échéant, plus d'un acteur, le jour suivant, ne pouvait paraître en scène, et pour cause : les boulets, la mitraille et les baïonnettes russes n'épargnaient pas plus les artistes que les spectateurs.

La Bedolliere a noté encore ces derniers renseignements :

« C'était en chantant des refrains, en empruntant aux Variétés ou au Palais-Royal les plus joyeux vaudevilles, qu'on s'égayait à la lin d'un

jour de danger, sous un ciel sillonné de bombes, le lendemain ou la veille d'un combat. Le théâtre d'Inkermann, dont les acteurs étaient des soldats, suivait les chances de la guerre, et parfois une pièce annoncée huit jours à l'avance était subitement rayée de l'affiche avec inscription : Relâche pour cause de blessure.

La troupe (celle du théâtre fut fortement éprouvée dans l'affaire du 7 juin. Le lieutenant Petitbeau fut atteint d'une balle à la tête; la jeune première, qui s'était conduite en héros, fut retenue a l'ambulance. Cependant les sociétaires, après avoir enterré leurs camarades morts, donnèrent le 1 1 juin, dans l'intervalle de deux gardes de tranchées, une représentation au bénéfice des blessés.

« Ce fut la dernière. Le drame du siège devenait trop saisissant pour ne pas absorber exclusivement l'attention de l'armée. Il fallait profiter des avantages remportés le 7 juin, établir des communications entre les tranchées et les ouvrages conquis, armer de nouvelles batteries, et préparer l'assaut formidable de la tour de Malakoff. »

En Kabylie 1 856) les mêmes divertissements amusèrent nos troupes qui, animées par l'exemple des « lascars » de la Légion Étrangère, cultivèrent surtout le répertoire des chansons des bat' d'Af, de l'Arbi et de la Moukère-Youpaïdi !

Au Mexique aussi, il y eut un théâtre militaire. La troupe joua chez la vicomtesse de Noue, a Mexico. le 22 septembre 1866, Les Voyageurs pour Mexico en voiture, vaudeville en un acte du

marquis de Massa, dont la scène est à Saint-Cloud. I acteurs étaient des capitaines d'état-major, des lieutenants de vaisseau, des lieutenants d'artillerie, avec, comme souflleur, le chef d'escadrons au 5" hussard, d'Espeuilles, et un capitaine d'infanterie au piano.

En 1862, après l'échec de Puébla, nos troupes enfermées à Ori/.aba prenaient leur distraction dans L'art dramatique. On avait monté un théâtre d'amateurs; des soldats imberbes tenaient les rôles de femmes. Les représentations avaient lieu le dimanche; les loges étaient occupées par les familles mexicaines; le parterre était resplendissant d'uniformes. Malgré les privations, les dangers, les épreuves, l'armée n'avait rien perdu de son entrain et de sa belle humeur.

\u pays, le Camp de Chàlons vit en i85j de brillantes matinées, entre autres la représentation en costumes d'une fête de mariage arabe. Le théâtre concert reçut la visite princière du duc de Cambridge, devant qui la troupe des acteurs du 1" Régiment de Grenadiers de la Garde eut l'honneur de paraître.

Le Camp de Sathonay n'était pas moins bien fourni; en i85q, il veut une représentation des Saltimbanques dont les journaux donnèrent le compte rendu.

De nombreuses soirées dramatiques ont été organisées à bord des vaisseaux de guerre. A bord du Jura, en 1862, les turcos ont ainsi joué Le Caporal et la Payse.

Le second Empire n'a pas emporté cette théâtrale tradition dans le tourbillon de sa finale tragédie.

La Société a continué d'aimer et de pratiquer ce divertissement. Il est aussi demeuré au camp et au quartier.

A l'École de Saint-Cyr, le jour du Triomphe est l'occasion de représenter une revue écrite et jouée par les élèves, avec les allusions nécessaires aux professeurs, aux menus incidents de Tannée locale, et aux jeunes tilles de Mmc de Maintenon.

Aujourd'hui il n'est pas de régiment qui n'ait sa fête annuelle dont le programme comporte des Chansonnettes et des Comédies. Les Sidi Brahim des chasseurs sont particulièrement brillants. Dans les casernes des pompiers, d'intéressants spectacles sont organisés assez souvent, avec des scènes d'autant mieux installées que les pompiers de service dans les théâtres ont l'expérience et l'habitude des planches. Le public du quartier assiste à ces fêtes; le théâtre voisin prête les décors et les costumes; les commerçants fournissent les paquets de bougies; l'église prête les chaises. Les représentations de la caserne de la rue du Vieux-Colombier, dirigées par le capitaine Burgiart, sont célèbres. Ce sont d'excellents divertissements; pendant ce temps les hommes ne perdent pas leur temps en malsaines visites aux cabarets, et c'est le double bienfait de Thalie Martiale, d'amuser et de protéger les contingents.

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