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CHAPITRE XI

LA TROISIEME REPl BLK [\ I .

Le Théâtre de Divonne. - Le D' Paul Vidai , Les J i i omédie dan.- les Salons d'aujourd'hui. — Divers. M* Au bernon. — Duc de Pomar. Comtesse de Béarn. — Vicomtesse de Trédern. — Baronne Je La Tombelle. — Duchesse de Bellune. Mme Adam. — M1" Cal mettes. M.Jacques m. nul. — M. et M'"1, Dieulafoy. M Desfossés. — Autres. — Les Marionnettes de M. Rostand. - La Motte-Saint-Heray. — Dans les Cercles. — I.a Seliola Cantorum et le Théâtre de Verdure.

Où en est aujourd'hui le Théâtre de Société: Il prospère. Nous verrons dans le chapitre suivant que les auteurs ne chôment ni ne sont rares. Des scènes nombreuses leur offrent leurs tréteaux de velours; parfois même le théâtre reste tout monté et permanent, comme jadis. Il en est d'importants, celui de Divonne, celui de Mesdames Adam. Dieulafoy, de Béarn, etc. Nous en visiterons quelquesuns .

Entre Genève et Gex, près de Coppet, dans un site vaste et nu de longs coteaux gris qui précèdent le Jura, au pied des montagnes prochaines, Divonne étale paresseusement res pavillons blancs

aux stores roses, et l'oasis de son immense parc que sillonnent les ruisselets aux ponts rustiques. Quelques masures font le village; il n'y a qu'un hôtel, sorte de phalanstère estival, de monastère laïque et profane où se concentre pour deux mois la vie intense et sous pression d'une colonie parisienne énervée par les veilles de la Season, oisive et frémissante de fatigue et d'excitation, soumise au régime réparateur de l'inaction et de l'apathie. Autrefois, on envoyait là les névrosés, les hystériques, les agités. A présent, des amateurs viennent partager la fraîcheur de ces bois et le calme de ce farniente. La vie mondaine n'y affirme son souvenir que par des parties de tennis, des soirées dansantes fort courtes, et des représentations théâtrales, qui sont célèbres et mi-séculaires.

Ce petit théâtre a été créé en 1 8 58 par le docteur Paul Vidart, qui jouait la Comédie lui-même, et enrôlait ses malades dans sa troupe. Thalie était la lieutenante d'Hippocraie. La comédie devenait curaiive, et se faisait panacée. Les nerveux, atrabilaires, hypocondriaques, agités, inquiets, retrouvaient le calme et la santé devant la rampe, et le cartouche qui surmontait le rideau portait cette devise éloquente :

Castigat ridendo humores.

C'était le docteur jovial, le docteur bon temps, qui remplaçait la morgue doctorale et les ordonnances par le sourire et les libretti. les pots d'on-

guent par les pots de rouge, et les drogues par des vaudevilles.

En hiver, il charmait sa solitude en brossant des décors : il y en a encore une dizaine. Depuis, on a joué et on joue encore tous les samedis d'été.

M. Paul Joanne et Mme Adrienne Paul Joannc, sa femme, ont le feu sacré, attise par beaucoup de talent. J'ai sous les yeux le registre de leur carrière, la tenue des livres de leurs rôles et de leurs états de service, depuis le temps où tout enfant Paul Joanne jouait Le numéro 66, Souffie^-moi dans l'œil, M<>n Journal, une pièce peu connue de Fr. Coppée, ou Embrassons-nous, Folleville. C'est un total respectable d'environ trois cents rôles déclamés ou chantés.

Ajoutez que Divonne n'est qu'un petit coin du théâtre de leurs exploits, et qu'à Paris ils sont fort recherchés sur tous les plateaux où l'on joue. Il suffit de feuilleter leur carnet pour connaître le plus grand nombre des théâtres privés de Paris, car ils les ont pratiqués tous, et chez M"'" Hachette. M Griset, M"10 Leleux. M"1" Reynier,

M Londe, M",e Falconnet. M"" Richtenberger, Mme Diemer, M'" de Tavernier, Mme Bernheim, M"" Peigné-Crémieux, Mme Bechmann, M"" Viardot, où on jouait, dans des soirées fameuses, les dimanches, rue de Douai, avec Saint-Saëns et Bussinc, des charades organisées par Tourguéneff; chez M" Lambert, où en 1901 ils donnèrent cette primeur. Le château de la Roche Cardon, drame

charge en ? actes, paroles et musique de scène de Saint-Saëns. qu'on sait être humoriste et poète à ses heures, depuis les représentations de son Botryocéphale.

La vie théâtrale à Divonne est très active. En se-

Thèàtre de M"1* Griset : Maître Gillt

maine, on rencontre sous les grands arbres bruissants des jeunes gens, des jeunes femmes, la brochure en main: ils travaillent Le Homard, ou Les suites d'un premier lit. Le vendredi, quelques privilégiés assistent à la répétition générale. Tous les samedis, la représentation publique pour les bai-

gneurs et baigneuses est très suivie, tant pour la variété des programmes, que pour L'agréable emploi d'une soirée vide et le talent des interprètes, qui lurent, en ces derniers temps, — et mettons à part l'acteur Saint-Germain : — M"'' Mathonnel, NT Binet, M,leLavastre, M110 de Crémont, Mmi Bottey, M"" Guillin, M"" de Barck, Mlle Psycha, MM. Worth, Lebel, Seligmann, Enoch, Calmann Lévy, Geoffroy, Richard Feuillet. Jean Sardou, etc.

En rgoo, le répertoire se composa de L'été de la Saint-Martin, Les 3- sous de Montaudoin, L'anglais tel qu'on le parle. Le Petit-Hôtel, Le Cachemire, Le Homard. Un Monsieur qui prend la Mouche, Les Petits Cadeaux, Les jurons de Cadillac, La Rue de la Lune: vous voyez quel en est le genre habituel. En [901 on a donné Le Sanglier, L^a Victime, L'Autographe, Tambour battant, L'Omelette Fantastique, Les Femmes qui pleurent. La Nuit d'octobre, Mon Isménie, Les trois Bougeoirs. Un Mari qui prend du ventre. Tous 'Loques, avec M"" IS Joanne, Breal, Blanc, Stickney, Lagneau, MM. Joanne, Bernheim, Simonnet, etc.

L'affiche de 1902 portait : L'homme ri est pas parfait. Le petit Voyage, Les deux Sourds. Le Brésilien, Quand on attend sa bourse, La Rose bleue. Un beau Mariage, Le Klephte, Mon Isménie, Le Convive, avec M. et M"10 Joanne. Mmea et M"'" Bentz, Banner, Coigniet, Binet, Lagneau, MM. Martin, Belen, Lebel. Liedekerke, etc.

C'est assurément à Divonne que la vieille tradi-

tion du théâtre privé d'Amateurs, tel qu'on l'aimait jadis, fera ses derniers pas en quittant cette terre. A Paris où ne joue-t-on pas la comédie ? Allez ou soyez allé chez Mme Charles Cartier, chez Mmo de Samarine, chez Mme de Marivault, chez M""' Albert Gillo'j, chez M""' Arman de Caillavét, chez la comtesse de Kcssler, chez Mmc Menier, Mm"s Ernesta Stem, Fitch, Helv d'Oissel, baronne Sipière, duchesse d'Uzès, duchesse de Rohan, baronne de Baye, marquise de Prou, baronne Morio de l'Isle, princesse de Broglie, comtesse de Chambrun, baronne de Poilly, M"" de Saint- Victor, comtesse de Beaulaincourt, baronne de Ducos, etc., chez toutes on a joué, on joue, on jouera des comédies de paravent ou des œuvres de plus haute ambition, avec les concours divers de nos amateurs les plus réputés, sans compter ceux qus j'ai nommés ou nommerai à propos d'autres théâtres privés : Mmes Gaston de Caillavét, Gallet, Marguerite Sulzbach, Trousseau, de Trédern, Albert Gillou, de Maupeou, Cousin, Dumas-Matza, Kinen, de Mailly- Nesle, Léo Claretie; MM. Henri Borel, Jamin, Rover, de Bourboulon, Le Lubez, Feydeau, de Laflotte, Gillou, Marcel de Germiny, Soulier, Raquez, etc.

Un souvenir est dû au fameux salon de M1'"' Aubernon de Nerville, qui fit jouer chez elle Molière, Dumas. Feuillet, Sardou, Ibsen, avec des amateurs tels que M. et M"" Raoul Aubernon de Nerville, Mme Trousseau, Henri Borel, Rover, Raquez, de Germiny, etc.

Dans l'immense hall tout doré et orné d( traits d'ancêtres, le duc de Pomar fait exécuter des programmes artistiques varies tous les ven-

dredis, et Ton joue des revues sur la large scène que borde une balustrade monumentale et qu'encadrent deux grandes statues, polychromées dans

le goût italien et supportant de lourdes torchères.

A l'aise entre les objets d'art qui ornent la haute salle, et dans les loggias voisines où des marbres blancs mettent la poésie des musées florentins, les suprêmes élégantes conviennent à ce cadre majestueux où dans les galeries mystérieuses, blasonnées de cinq pommes, s'estompe la royale ombre de la martyre de Holy Rood, sous la lueur douteuse d'une petite lampe.

Plus religieuse encore est l'impression qu'on a en entrant chez la comtesse de Béarn, en traversant les galeries élevées et sévères qui semblent des cloîtres d'un couvent byzantin. Et voici la grande salle, belle et nue, pareille à la nef de quelque église bâtie par le pieux Constantin. Des escaliers de pierre conduisent à des tribunes blanches; de merveilleux tapis d'Orient pendent de la voûte, comme des trophées remportés sur les Infidèles: un jour parcimonieux tamisé par de hautes lucarnes répand dans le vaste vaisseau du mystère et du recueillement, et sur la scène qui a crevé un pan de la muraille apparaissent à certaines fêtes des visions embrasées de femmes d'Orient, pâmées sous les effluves frémissants d'un lointain et invisible orchestre.

La vicomtesse de Trédern au château de Brissac et à Paris offre des soirées dramatiques et lyriques; elles ont une réputation brillante â laquelle concourt le talent mélodieux de la châtelaine.

Le duc de Massa donne sOuvenl le spectacle â Franconville, et a Paris.

M la baronne de La Tombclle, depuis 1878,

«.laïc de ses débuts d'enfant, n de jouer ei

de 'aire jouer des comédies de Musset, Pailleron, Coppée, Octave Feuillet, A. Daudet, Gaston Lemaire, interprétées par M"cs de Sales. Ferrari, de Masquard, Valentinc Chauveau, Yvonne du Bled, baronne de Bournat; MM. Albert Sage, de Massougnes, Albert Legrand, le comte de Bourboulon, MM. Pralon, Charles Alphand, Randouin-Berthier, Alfred Tarde. Rover, Etienne Enault, baron du Teil, M11, Falciano-Soltyk, M Malançon, etc.

Elle a chez elle un théâtre démontable sur lequel les décors les plus variés et les plus complets. les plus réalistes même, apportent dans les soirées mondaines la fraîcheur des féeries ou la poésie intime des intérieurs bretons.

Chez la duchesse de Bellune on eut souvent le plaisir de goûter les saynètes pimpantes et les revues humoristiques du maître de la maison.

\I Edmond Adam Juliette La'mber), dans sa pittoresque abbaye de Gif, ou à Paris, dans son hôtel du Boulevard Malesherbes, s'est plu à faire jouer des comédies peu connues, d'un caractère toujours artistique et élevé, choisies par son goût éclairé. Une de ses fidèles interprètes, Mmo René Calmettes Arsène Olris , qui tint avec succès les premiers rôles aux représentations des exquises Marionnettes de Maurice Bouchor. en compagnie de Richepin, de Raoul Ponchon, de Félix Rabbe, a pieusement gardé les reliques et les programmes de ce Petit Théâtre, devenu, depuis, la proie des flammes, comme un vulgaire Opéra-Comique.

Avec la Fumée ne s'envolaient pas les souvenirs de tant d'inoubliables soirées, de i8q3 à 1896, où l'on applaudit Cœur surpris A lu hecho, pecho . de Breton de Los Herreros; Le Livre à Souches El libro Talonario . de José Echegaray; Folie ou Sainteté, du même; l'n gant, puis Léonarda, de Bjornstirne Bjornson: Cosi va il Mondo Bimba Mia, de Giacinto Gallina;Z.<? Temps Nouveau, beau drame en 3 actes de M"" Adam elle-même, avec pour interprètes Mmcs René Calmettes, Jeannine Larlitte. Jubault, Mac Carthy Spiers, de Lamorflan. de Cyon, M" Belot, M11, de Lorbac, Mm' Dardoize, MM. Lavigerie, P. de Lapommeraie, Henri Malo, Jacques de Nittis, Croze. Multzer, etc.

Ajoutez que M"" Calmettes, chez elle aussi, tout comme Mme Dardoize sa partenaire, donne le théâtre, tantôt des mystères de Bouchor, tantôt Le Bois de Glatigny, ou Alceste d'Euripide.

Rue Dumont d'Urville. Un hall artistique, orné

avec tout le goût qu'on était en droit d'attendre de

la maîtresse de maison, fille et femme de poète.

Jacques Normand née Joseph Autran, qui tient

de tous les points au monde de l'art.

Souvent la grande salle résonne des chants de poésie; avec le salon de la baronne de Bave, celui de la duchesse de Rohan. celui de la duchesse de La Roche-Guyon, celui de M : Yacaresco, celui de M Dorchain, nous avons là les dernières académies poétiques, les dernières Cours d'Amour.

Souvent aussi, devant le^ hautes verrières, un théâtre se dresse; de la salle, et de la tribune de

chêne, les applaudissements saluent la valeur de l'œuvre, l'agrément du décor, le talent des artistes; c'est La Petite Marquise. Histoire du Vieux Temps, L'Education Sentimentale. Le Divorce de Juliette. Voilà Monsieur, d'Arthur Delavigne et Jacques Normand, La Princesse Georges, la Surprise de V Amour, dans un ravissant décor de Théâtre de Verdure; et dans la troupe qui a joué ces jolies choses, Mmea Dumas Mat/.a, Oppermann, Menière, MM. Lecorbeiller, Lebreton, Léo Mouton, Chauvel-Bize, Robert de Fiers, Alphand, Bermingham, de Ferry etc.

Hue Chardin, dans leur joli hôtel adossé aux pentes du Trocadéro, M. et M"" Dieulafoy réunissent en hiver, le dimanche après-midi, des amateurs de belles œuvres dramatiques, conviés a entendre une troupe d'amateurs. Sur le petit théâtre de velours bleu encadré de masques japonais, on a joué et applaudi Théocrite, Le Cantique des Cantiques, Calderon. Cervantes, Regnard, Lope de Vega. Souvent,''Un conférencier mondain présente l'œuvre dans une Causerie préliminaire. Les acteurs et actrices — celles-ci assez rares, les rôles de femmes étant le plus souvent tenus par des jeunes gens imberbes — se maquillent au second étage; on fait l'obscurité dans la salle pour leur permettre de passer et de gagner le théâtre à travers le salon sans que l'imprévu de leurs costumes soit défloré. C'est le théâtre sérieux, de vulgarisation utile, d'installation originale et neuve. Le répertoire a été publie avec notes, préface, gravures.

M. Dieulatby est ingénieur, et il y a eu un Dieulafoy auteur dramatique. Comme tout se retrouve! L'ingénieur a subi l'atavisme, il a plie sa science aux exigences de l'art dramatique en s'érigeant constructeur de théâtre privé. Lisez — c'est un modèle du genre, le genre encore inexploré de la mécanique mondaine — les pages de ce « Fontenelle

Théâtre de M. Dieulafoy : Les Chevaliers d'Aristophane.

des coulisses », qui a écrit la « Pluralité des Tringles ». C'est à la fois ingénieux et d'un ingénieur. De grand A en petit £, avec figures, coupes, plans, élévations et projections, vous apprenez là à bâtir une scène de salon que deux personnes peuvent monter en dix minutes et défaire en moins de temps. Et cela, c'est une trouvaille. Notez que c'est

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une vraie scène, avec rideau, coulisses, loge du souffleur, loges d'habillement, côté hommes et cote femmes, emplacement pour l'orchestre caché de la musique de scène. C'est un miracle de construction.

L'instinct dramatique de M. Dieulafoy se traduit, en outre, parle choix des textes et par la sage et respectueuse discrétion avec laquelle il les a amendés pour le monde.

Quant aux lointains et longs séjours des Dieulafov dans cet Orient, qui a laissé sur leur nom des reflets étincelants de son glorieux soleil, ils apparaissent ici par la science exacte et informée du costume antique, et sur ce sujet M. Heuzey seul rendrait des points à M,uc Dieulafoy : aussi il perdrait. L'idylle de Théocrite, le Cantique des Cantiques sont précédés d'une description minutieuse des costumes qu'il faut, des pièces nécessaires et de la manière de s'en servir, avec plans, figures et tracés, le Khiton déployé, le khiton à rabat, le Kuttonet, la simla, la fouta, le sarmat. De même pour le moyen âge, de même pour l'Empire. Soyez assurés que dans les vrais théâtres, on n'est pas si robustement documenté. Dans ces simples pages de mise en scène, quelle mine d'informations! C'est un cours pratique et chronologique du costume, où rien n'est livré au caprice ou à l'erreur. Ce petit livre est à la fois attrayant, instructif, savant, moral. Oui, moral, car c'est un appel à des plaisirs sains et élevés, une invitation à jouer partout des œuvres anciennes, empreintes d'une bonhomie sans sur-

prise, d'une gaieté sans amertume ou d'une réelle beauté. Avec les arrangements, les éclaircissements, les conseils, les renseignements qui encadrent le texte, rien n'est plus simple, à qui voudra, de recommencer. C'est la leçon de cet excellent répertoire :

« Quel meilleur emploi pourrait-on souhaiter cl attendre des facultés spéciales aux auteurs mondains, que les mettre au service d'une réaction contre des tendances fâcheuses! Quel exercice mieux approprié aux qualités si précieuses des comédiens improvisés, que présenter les ondes pures de la fontaine de Castalie ou de la Vierge à une intimité choisie, lui permettre de s'en délecter, les faire rechercher de ceux-là mêmes qui les repoussaient comme amères ou les dédaignaient comme insipides. »

On ne peut que féliciter M. et M"1C Dieulafoy d'avoir ainsi plié leurs aptitudes spéciales et diverses à l'œuvre de la régénération des esprits, de l'éducation esthétique et intellectuelle des réunions mondaines.

C'est l'éclatante et imprévue revanche du paravent.

Dans sa préface, M. Dieulafoy définit avec finesse les différences qui distinguent le professionnel de l'amateur, l'acteur du mondain, l'auteur dramatique de l'auteur pour salons, et il fixe élégamment les lois spéciales du genre. Les pièces de théâtre destinées au public sont, dit-il, préparées en vue d'une perspective spéciale. « Les destinant à un

public nombreux ci à des auditeurs très divers placés loin de la scène, l'auteur appuie au lieu de caresser, insiste au lieu d'effleurer. Comme le peintre décorateur, dont les œuvres s<>nt destinées a de grands édifices, il raffermit les contours, recourt aux cernés noirs, remonte les valeurs colorées, cherche des oppositions et les exagère. Les teintes discrètes et les traits élégants, convenables aux peintures et aux dessins placés sous les yeux, seraient fades ou s'effaceraient.

a Les conditions sont tout autres, dans les appartements où l'on représente des comédies et où la scène se confond souvent avec la salle. Les artistes mondains ne doivent pas compter sur l'éloignement des spectateurs. Ils ne joueront pas non plus au milieu des décors, ni sous un éclairage approprié et favorable à l'illusion. Il en résulte qu'à leur tour, les acteurs parfaits sur leur théâtre sont quelque peu dépaysés les premières fois qu'ils jouent dans un salon. Leurs effets dépassent le but, leur voix parait trop sonore, leurs gestes semblent exagérés. En un mot le métier est apparent.

« D'autre part, les gens du monde ont deux mérites haut prisés chez les comédiens : l'instruction et la distinction naturelle. Elles sont leur apanage parce qu'ils vivent dans une société où Ton goûte l'une et l'autre, où on les cultive et où elles régnent sans partage. A ces qualités se joignent une spontanéité, une fraîcheur d'impression, et, souvent, une émotion sincère e]ui, dans bien des cas, les servent à miracle.

« Enfin si en prenant un billet de théâtre l'on achète le droit de critique et si dans le monde l'on se montre parfois sévère aux amateurs qui cherchentdes modèles sur les scènes à la mode, chacun ■ se sent pris de sympathie, de reconnaissance et, partant, d'indulgence, quand la personnalité tient lieu d'acquis; la distinction, de méthode; la culture générale, de gymnastique et de travail. »

C'est là un programme distingué, flatteur, que l'auteur complète en ajoutant que le public des salons étant raffiné et choisi auprès de celui des salles de spectacle, on peut présenter devant lui les joyaux inconnus et oubliés de la pensée, les œuvres trop délicates pour un public grossier, et qu'ainsi le niveau du théâtre d'amateurs est bien supérieur à celui du théâtre public.

Sauf pour les salons académiques, universitaires, savants et précieux, il n'en est pas toujours ainsi et cet idéal est trop élevé pour être celui de tous.

Chez M"1C Edouard Desfossés, la verve de Clairville prodigue les couplets de revue, soit à Paris, soit dans le parc du château de Nsle-Adam, qui voit renaître sur ses pelouses les théâtres de verdure du temps de son ancien propriétaire, le prince de Conti. Là fut donnée une piquante Représentation asse- extraordinaire de « La chapelle de\ I'»>is ou Le Témoin invisible de J'en Guilbert de Pixérécourt, décors, costumes et style du temps, avec les artistes de céans, M. et M"" Jean José Frappa, M "" Marthe Fournier, M"c Maquet.

Chez M"" Guimet. chez M",e Ginisty, des revues,

des comédies en vers alternent agréablement; MM. Pierre Ginisty, Frappa, Sonolet, M,,e,Carrier- Belleuse, Crivelli, en sont les interprètes attitrés et

estimes.

Il y a théâtre et comédie encore chez M. Moïse. M"" ' Jouet, la comtesse de Tanlay, la comtesse de Kessler, M""! de Lovencourt, M""' Halphen Salvator, la générale Galinier, le prince de Chimav, le comte de la Boutetière, la comtesse Pillet-Will, le comte d'Artemare, la comtesse de Chaumont-(Juitrv, la vicomtesse de Lescure, M""' Poriquet, la comtesse Turgot, Mm0 Busson-Billault, M",c Jarre, M"" Gebhardt(i).

Chez M"10 Péan, au château des Boulaves. M"° Adrienne Péan organise avec succès et talent des représentations agréables, où l'humour et l'art conservent chacun leurs droits, défendus par des interprètes habiles : M""' Péan, M""' Aupècle,

(i) Voici un amusant incident, chez M"" Sig., qui est l'un des auteurs les plus féconds et les plus spirituels de comédies de salons. Pour ses invités, elle en a écrit une qui ne manque pas de sel. Elle avait surpris un flirt entre un de ses habitués, un Mon sieur d'apparence grave, et sa femme de chambre, tout modestement. Un matin, elle demanda le monsieur au téléphone, et prenant la voix de sa soubrette, lui parla comme si elle était l'objet de ces ancillaires amours. Elle prit des notes, agença toute cette petite intrigue, et en composa une comte comédie qu'elle a jouée ut ses invités, parmi lesquels se trouvait L'inflammable Céladon. Tout le monde avait été prévenu avant son arrivée. Juue/ >i l'on a ri. L'acteur s'était fait la tête du héros de cette domestique aventure. La salle a été en joie, et le Monsieur n'a eu que la res source de rire jaune. 11 a dû bien jurer qu'on ne l'y reprendrait plus, du inoins dans cette maison-là.

MM. Alphand, Félix Marchand, Henry Menières, comte de l'Eglise.

N'oublions pas le guignol des familles.

M. Edm. Ilostand sculpte, peint, habille des marionnettes et leur fait jouer des pièces de son cru. C'est pour lui un moyen de découvrir et de préciser des scénarios. Il a toute une théorie sur l'influence des marionnettes dans la carrière des auteurs dramatiques.

« C'est un repos, notre guignol, mais George Sand avant moi l'a compris, c'est un amusement qui crée autour de nous cette ambiance littéraire utile aux écrivains. »

George Sand avait déjà dit de même, et plus longuement, à propos de ses chères Marionnettes i .

Il a joué, dans sa villa Etchegarria, à Cambo, pour les Basques d'alentour, V Anglais tel qu'on le parle, et ses pantins furent délicieusement pittoresques : Hogson fumant sa pipe, nez crochu, moustache tombante, teint de brique; l'Interprète avec ses cheveux rares et son chapeau mat, portant une malle; la patronne avec sur la poitrine sa broche de mauvais goût; un liacre jaune traversait la scène, et des ampoules électriques s'y allumaient à volonté I qo3 .

Bouchor, H. de Callias ont invente et fait manœuvrer chez eux des marionnettes éclatantes de richesse et de beauté.

Comme, il v a un demi-siecle, au Pré Catelan,

Cf. les Mémoires et L'Homme de n<. ■;

où le lierre ronge les ruines du théâtre d'été, des sociétés ont monté des scènes en plein air.

A Bussang, un théâtre ouvert s'est fondé et attire chaque été la foule des environs.

Le Théâtre Rustique de La Mothe-Saint-I lerav a produit avec succès les drames du docteur Pierre Corneille.

Dans l'ancien parc du château des Baudéau- Parabère qui sert de jardin public à la petite ville de La Mothe, une scène fut aménagée, une estraele fut construite, un éclairage fut improvisé, on trouva des amateurs de bonne volonté, et, le deuxième dimanche de septembre 1897, fut donnée la première représentation. On joua la Légende de Chambrille.

Depuis se succédèrent Erinna, prêtresse d'Hésus, Par la Clémence, Char /es VII, dans un décor presque naturel.

« La scène du parc est formée par un terre-plein assez vaste, surélevé de 80 centimètres, adossé à une colline boisée, et se continuant de chaque côté par des allées en pente douce qui se perdent sous bois. Ce terre-plein était primitivement séparé du parterre par une simple pente gazonnée. La pente fut remplacée par trois marches de pierre de taille et, sur la marche supérieure, on établit une rampe a réflecteurs alimentée par un puissant réservoir d'acétylène. Un trou de souffleur fut creusé, des marches encore mirent les allées latérales en communication avec la scène, qui se trouva ainsi mieux limitée. Une grotte profonde, creusée depuis des

siècles au flanc du coteau abrupt qui nous sert de fond, fut percée pour dégager la scène. Les vitraux sont de vrais vitraux, notre toit de chaume est un vrai toit de chaume; les murailles de toile peinte appuyées sur un vrai sol, qui supportent un vrai toit, qui sont ombragées par de vrais arbres, donnent au spectateur, même en plein jour, l'illusion de la réalité.

Par un souci louable d'authenticité, dans Marie de Magdala, les costumes venaient de Palestine; Jésus portait le burnous sur la tunique brune; Marie et xMarthe étaient vêtues de chemises de gros fil de lin telles que les femmes de Judée les tissent sur leurs métiers rudimentaires. Le tombeau de Rachel était exactement reproduit dans la roche. C'est vraiment le théâtre de la nature.

Les Cercles sont les temples naturels de la Thalie familière. A L'Epatant, à Volney, au Cercle militaire, à l'Automobile Club, chaque hiver ramène les joyeuses revues et les comédinettes entre soi, — sans oublier le fameux cirque Molier et ses soirées annuelles, si recherchées.

Je signale quelques récentes tentatives.

Le 22 juin iqo3 la Schola Cantorum dirigée par M. Bordes a organisé dans son jardin une reconstitution ravissante de ce que furent au xvme siècle, à Versailles, les Théâtres de Verdure, qui, à cote des têtes de gala, offraient un spectacle aimable et impromptu, en plein air, devant les bosquets, au tournant de l'allée du parc. On y a exécuté les Fêtes vénitiennes de Campra, La Guir-

lande de Marmontel et Rameau, et les Sabots de Sedaine et Duni. Des amateurs, comme le comte de Gabriac, la vicomtesse de Trédern, figurèrent dans

cette jolie soirée rétrospective, qui amena en foule [es élégantes du Tout Paris sons ces arceaux de verdures piques de lumières discrètes, de statues blanches de faunes et d'amours, de roses et de costumes tendres. Tout un coin du galant xvut" siècle a ressuscité là pour quelques heures.

La tentative a été renouvelée le printemps suivant au Cercle Saint-James. Enfin, le 22 juin 1904 Œdipe Roi, avec MM. Mounet Sully et Paul Mou net. fut joué en plein air au Théâtre des Fleurs du Pré Caielan dans une représentation magnifique et unique, organisée par la Société d'Histoire du Théâtre, qui semblait avoir apporté le Théâtre d'Orange au Bois de Boulogne, devant une assistance brillante et charmée.

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