LOIS DU GENRE ET AUTEURS DE SALONS
Psychologie des Comédiens Amateurs. — Les rôles d'amoureux. — Trop de zèle. — Rivalités et vanités. — La Comédie dans la salle. — Bons conseils. — L'avis de Delille. — La faillite des auteurs de Société. — Types de jadis : Collé, l.aujon. — Carmontelle. — M"'" de Genlis. — La petite 'l'Italie de M. de Moissy. — 11 n'v avait plus d'enfants. — Précocités rares. La comtesse de Ségur. — A la russe. — Marquis de Massa. — Legouvé. — Alfred de Musset. — Spectacles dans un fauteuil. — Méry et son Théâtre de Salon. — George Sand et le Théâtre de Nohant. — Les Pupazzi. Edmond About. — Edouard Pailleron. — Eugène Verconsin. — Écrivains d'aujourd'hui. — M. de Montferrier. — Yillemain comédien. — Le Commerce des brochures. — Caractères du théâtre privé contemporain. — Gaîté, convenances et bourgeoisie. — Avantages et espérances.
L'acteur et l'actrice de salons sont des types bien définis.
Lui, il plastronne, il s'amuse, il travaille , il se remue, il fait l'important et le nécessaire, conseille, donne l'exemple, se prend la tête dans les mains, se désole de la négligence de ses partenaires, lève de grands bras, et on le voit se retourner vers le mur avec des gestes désespérés, en s'écriant :
Il n'v a pas moyen! Ils ne savent pas! On ne
sera jamais prêt! Songez, Messieurs, que c'est Pavant-dernière répétition! Comment voulez-vous? Voilà Buckingham qui n'a pas encore ses bottes! là le notaire! ses plumes d'oie? Quand en aura-t-il ? La duchesse ne peut pourtant pas être coiffée comme Mimi Pinson! Et le chevalier! pas encore là! Il n'est venu qu'une fois! Il faut lire son rôle! Ce n'est pas la même chose! Il devrait bien penser que son absence gêné les autres! Et puis, vous savez, le jardinier est très enrhumé ; vous verrez qu'il nous fera faux bond; on aurait du doubler le rôle, je l'ai toujours dit. Non, dans ces conditions-là, c'est infernal ! a
L'actrice a travaille son rôle pour la mémoire durant dix jours; elle le sait; les femmes savent beaucoup mieux leur texte que les hommes. Mais le trac la démonte, et elle en verdit a l'avance, tout inquiète :
Si M"'e G. est dans la salle, je suis perdue! Elle me paralyse; elle est si méchante! Elle trouve toujours à se moquer! Elle vous fait bon visage, et vous déchire par derrière! Oh! ce chapeau! non, je ne peux pas entrer en scène avec ce chapeau! la plume est défraîchie! Quoi? on attend? oh! qu'on attende! je n'ai pas envie d'être ridicule.
C'est qu'il s'agit de triompher, de l'emporter sur Muu; Z., de conquérir le suffrage de tous et de toutes, — de tous, c'est facile, car un est jolie, coquette, gracieuse, et les hommes, on les tient, mais toutes! Quelle armée d'envieuses et de jalouses à mettre en déroute et en détresse! quelle
partie a risquer ! On joue un modeste rôle de femme de chambre, mais comme Ta bien noté Bertall, on ne voudra pas renoncer à porter son magnifique collier de perles.
La Vie Parisienne expliquait plaisamment, vers 1882, pourquoi l'on tient à un rôle parmi les Comédiens de Société. Le Bel Arthur demande Les caprices de Marianne; il jouera Octave. On trouve que c'est bien difficile; il prétend que c'est simple comme bonjour. « Moi je ne suis qu'un débauché sans cœur, je n'estime point les femmes... ma gaieté n'est qu'un masque »... Il dira cela avec la légèreté d'un éléphant, mais il aura un collant gris perle. Il a vainement fouillé tout le répertoire, il n'y a que Celio. il n'y a pas plus collant. Madame de Vahanet demande Zaïre. On lui repond que : bien ennuveux. Elle s'obstine. Voilà pourquoi. Elle n'est ni très jolie ni très bien faite, mais ses pieds sont de véritables objets d'art. Elle tient a les montrer. Les rôles à jupe courte lui sont malheureusement interdits parce que ses jambes rappellent des laites, en moins épais. Le costume de Zaïre semble créé pour faire valoir ses pieds sans montrer le reste. Pas le plus petit coin de jambe. une culotte de zouave prolongée...
La belle madame de Guadalquivir désire que l'on monte Marie Tudor. En vain on objecte qu'il faut trop de rôles importants, trop de mise en scène, un acte sur les bords de la Tamise, un acte a la r de Londres, que ça durera :>ix heures a jouer. Elle ne veut rien entendre. Elle sait que le rôle
conviendra à son teint mat, à sa bouche sanglante,
es yeux violets, à ses cheveux noirs et crépus. Le manteau de cour lui sied et elle aura L'occasion de montrer une couronne fermée en diamants et rubis dont l'origine est un mystère.
Madame de Flirt exige Le mariage de Figaro; elle veut absolument jouer Chérubin, parce qu'elle a des jambes de déesse et que le maillot de page est fait pour elle. La petite Madame de Rebondy veut qu'on joue Tartufe; elle se cramponne avec opiniâtreté au rôle de Dorine parce qu'elle a la plus jolie gorge qu'on puisse voir, et qu'elle est sûre de son succès quand Tartufe dira :
Cachez ce sein que je ne saurais voir.
Madame d'Hoasys demande qu'on choisisse le Sait/ de Voltaire. Elle n'y prétend qu'au rôle secondaire de la jeune Abisag de Sunam. Llle n'a que trois phrases à dire. On s'étonne de cette toquade pour un rôle aussi effacé. C'est qu'on ignore qu'elle a des hanches hors lignes, que c'est précisément parce qu'on l'ignore qu'elle serait bien aise de le faire savoir, et que le costume d'Abisag est très transparent. 11 est certain que ceux qui ont amené cette recrue au vieux David n'ont pas dû la vêtir de bure impénétrable à l'œil. Elle aura une tunique de gaze diaphane lamée d'argent, des grappes de sequins de corail et d'ambre souligneront les contours et les ondulations saisissantes. Et voilà pourquoi on jouera un chef-d'œuvre!
Le divertissement de la comédie de salons est un mélange de cabotinage, d'audace et de timidité; c'est le prurit des planches avec la peur d'y glisser ; c'est le désir d'être admirée, fêtée, louangée par beaucoup, par ceux qui sont là, par ceux qui n'y sont pas, mais c|ui entendront parler de la soirée; il s'agit de la conquête du monde; les amateurs sont les conquistadors de la gloire en chambre.
Et quel dépit au moindre accroc! Si la louange est tiède, sage, c'est-à-dire si elle n'est pas hyperbolique, bouillante à brûler l'épiderme, alors quelle déception, quelle mélancolie profonde!
C'est le mot de la légende de Daumier :
« Madame, M"e Mars a bien fait de mourir, elle eut été dépitée de voir votre si beau talent.
La dame à part soi :
» Ce monsieur a l'éloge bien froid! »
La malheureuse redit son rôle, se répète les passages où elle a bronché, se gourmande :
C'était si facile! Comment ai-je pu manquer! Je n'avais qu'à faire ceci, à dire cela! Bast! On n'est pas des acteurs! Cela n'a pas d'importance. »
Et cela en a si peu, qu'elle rougit d'y penser, et des larmes lui montent aux yeux, et elle voudrait mourir.
Lu général, les gens jouent médiocrement. Et comment en serait-il autrement? Tout art doit s'apprendre longuement et à labeur. On ne s'improvise pas professionnel. Il s'agit de s'amuser, plutôt que d'amuser les autres, et le charme est
tout dans les répétitions. Le public est un groupe négligeable de martyrs et de complaisants.
11 en fut toujours ainsi. Écoutez Mercier avant 8g :
■ On pense bien, dit Mercier, que ces acteurs, qui représentent pour leur propre divertissement, ne sont pas assez tonnés pour satisfaire l'homme dégoût; mais en fait déplaisir, qui raffine à tort. ■
Au demeurant, ces défaillances mêmes sont un ragoût et un piquant qui ont leur mérite :
« .le n'ignore pas qu'on y déchire sans miséricorde les chefs-d'œuvre des auteurs dramatiques, qu'on v estropie les airs des meilleurs compositeurs; que ces assemblées donnent lieu à des scènes plus plaisantes que celles que l'on représente : et tant mieux; le spectateur s'amuse à la fois de la pièce et des personnages » (Mercier .
Et voilà de la philosophie. Il en faut surtout aux auteurs joués. Entendez Collé résumer le bilan de sa troupe par profits et pertes :
« Le jeudi 5 du courant je vis représenter ma comédie du Vieux Dupiu's, chez M"'c de Meaux. Elle jouait le rôle de Marianne; M. Coquely, celui du vieux Dupuy; M. de Romgold, celui de Desronais, et M. de Crébillon, celui de Dubois : en général, la pièce n'était pas assez bien sue. M" de Meaux n'a point assez de poitrine, de force, de sentiment et d'intelligence pour rendre le rôle de Marianne; je n'en ai été nullement content; je l'avais été mille fois davantage aux repétitions. De Romgold joua très bien le sien autant que sa
figure put le lui permettre; il y mit un jeu étonnant; il eut peur et manqua de mémoire au premier acte. M. Coquely rendit dans la dernière perfection le rôle du Vieux Dupuy; je n'ai point vu de comédien plus chaud, plus comique et plus naturel, »
Joue-t-on à Fontainebleau l'opéra Silvie de Laujon et Trial? il n'y a point eu assez de répétitions, les chieurs « vont de travers , les chanteurs « chantent faux », les décorations « ont manque ». Ces impressions sont de 1765 : elles sont de tous les temps. Il faut apporter des trésors d'indulgence et de belle humeur. Les délicats y sont malheureux.
Certes il v a de jolis talents; car il y a en tout des exceptions. Il y a aussi des amateurs qui jouent admirablement du violon et qui chantent « comme au théâtre ». Il y a des acteurs amateurs qui honoreraient une scène honorable. Il y en a eu, il y en a, il y en aura. Au siècle dernier, l'avocat Coquely que nous venons de croiser, était célèbre, et Collé (1 lui rendait cet hommage :
« M. Coquely de Chaussepierre. avocat au parlement et conseil de la Comédie en cette qualité, est lui-même un des meilleurs comédiens que j'aie jamais connus. Il a un masque excellent, une intelligence supérieure, un comique et un naturel que je n'ai vus qu'à lui. Je ne crains point dédire qu'il est au-dessus de Prévillé. Ce malheureux ta-
(r) Collé, m. 235.
lent et un amour forcené du plaisir le font vivre a pot et à rôt avec les comédiens et les comédiennes, dont il s'abaisse à être le camarade et le compère. M. Coquely est d'une très ancienne maison bourgeoise; il a près de soixante ans, et rien ne peut ['excuser de l'avilissement dans lequel ce commerce flétrissant l'a jeté; mais ses mœurs ne font rien à son talent. »
Nous avons en ce moment, et il serait facile d'en faire le dénombrement et le compte, des acteurs amateurs d'un talent sûr et agréable. Ils sont davantage de l'autre espèce.
La fonction est, il faut le reconnaître, difficile. Les rôles gais sont plus communément accessibles. Rien n'est rare comme un bon amoureux. Cet emploi est sans succès, dans le monde. Un des théoriciens du genre, le marquis de Massa, s'en expliquait :
" Le rôle d'amoureux est difficile. L'auteur est trop enflammé, ou pas assez; il est en bois ou en étoupe; il ignore l'art de faire vibrer la voix dans l'émotion passionnelle, d'arrondir les bras congrûment; s'il met un genou en terre, il se trompe de côté; il flageole, il chevrote, il est grotesque. »
S'il répète avec un acteur, il est guindé, ridicule, invraisemblable, glacial. Le comédien lui dit : \llons! pas ainsi! Animez-vous! Madame est assez jolie pour vous enflammer, que diable! Vous mollissez! Vous manquez de feu, de vigueur, de conviction! Chauffez!
- Oh! je sais bien! C'est vous, c'est votre pré-
sence qui me paralyse. Sortez un instant, et je jouerai au naturel, comme le soir de la première.
— Sortir? Je veux bien! mais le soir de la première, est-ce que vous prierez votre public de sortir? »
Une autre espèce est le comédien amateur trop consciencieux, qui étudie les nuances, fignole, coupe un mot en quatre et une syllabe en huit, fait un sort à chaque adverbe et souligne les conjonctions; il martèle, il forge, il hache, équarrit et boulonne ses rôles. Il est comique. Le comble fut cet amateur dont on conte que dans les Comédiens de Casimir Delavigne, il avait à dire : « Le publie s'informe comme on joue, et non pas comme on pense. » Au premier mot, il se frappa la joue, et le ventre, au second.
C'était trop de zèle et trop de méticuleuse intelligence.
Chez M1,K d'Epinay, à la Chevrette, un soir, Bacquencourt, dans une tragédie, s'arrêta court :
.Mais. Seigneur, si Louis...
Il répétait éperdument cet hémistiche en attendant le secours tardif du sourlleur. Son partenaire, La Live, riposta :
Eh bien, Seigneur, six louis font 140 livres. » ' >n rit et l'incident passa.
Le comédien de société, dit Roger de Beauvoir, est pour l'ordinaire un garçon d'un âge raisonnable, rêvant à l'avance ses couronnes, épanoui,
radieux quand le grand jour vient, et se placardant de rouge tant la joie l'étourdit. Dans le monde, le comédien de société ne dit pas grand'chose. Il se
réserve, il se ménage, comme un groom qui doit courir à Chantilly. 11 a sur la table de sa chambre plusieurs pièces passablement vieilles et maculées qu'il a achetées chez Barba et dont les interlignes sont remplis au crayon par des indications de sa façon. Le type du comédien de société varie selon l'occurrence : il y a le comédien sérieux, le comédien jovial, le comédien dindon, qui remplit indistinctement les rôles de père noble et d'amoureux. »
Qui dira les tracas, les incidents, les difficultés de tous genres qui précèdent, entravent, compliquent l'organisation de ces spectacles! Comment trouver la pièce, les rôles qui pourront satisfaire chacun? Celui-ci se plaint que son rôle est trop long :
« C'est écrasant! »
Celui-là gémit de n'avoir que quelques répliques :
v C'est une panne! o
Celle-ci a un rôle trop âgé par son âge; il faut une robe rouge, et le bleu va mieux à ses cheveux; la toilette jaune de sa partenaire va lui tuer le teint !
Mennechet dans Les Cent et Un a dit les joies de ce sport :
On s'occupe d'abord du choix des pièces, et comme la maîtresse de maison a une jolie voix et prend des leçons de Benderali, on se décide pour le
vaudeville, mais quel vaudeville ? On n'en manque pas. Cherchons. La visite à Bedlam. Non pas. dit une dame, j'ai mon mari àCharenton et cette pièce me le rappellerait. Le Secrétaire et le Cuisinier?
Vous n'y pensez pas! s'écrie tout bas un jeune homme; ce gros intendant militaire qui joue là-bas au whist a porté autrefois le bonnet de coton, et ce serait une personnalité. Hé bien, Le Diplomate! Je m'y oppose, dit une vieille dame, mon petit-fils est troisième secrétaire d'ambassade à Copenhague et je ne sais pas véritablement comment M. Scribe ose se permettre de tourner la diplomatie en ridicule. »
Cela, c'est la préface de la comédie ; en voici l'appendice :
•<■ A la comédie sur le théâtre succède la comédie dans la salle; il n'est pas de compliments, pas d'éloges, pas de flatteries qu'on ne jette à la tète des acteurs, qui finissent par en être embarrassés. On n'entend plus que ces mots : « Comme un ange! » C'est un terme convenu. La formule obligée : comme un ange! se dit et se répète à tous sans distinction: comme un ange! subit tous les tons et toutes les inflexions de l'accent laudatif et il n'est pas jusqu'au souffleur qui ne reçoive son : Comme un ange! » (Mennechet, Les Cent et Un).
Ht après tant de tracas, on est vilipendé, bafoué, traîné dans le ridicule ou la honte, blâmé de ceuxci, censuré de ceux-là, guetté par l'opinion et la chronique, déchiré par les réactionnaires ou les socialistes, et le marquis de Massa, dans sa cha-
rade Molière, notait cet inconvénient de la sévérité publique :
LE CHRONIQUEUR, entrant.
Un théâtre de société... une Comédie de salon... Parfait!... .le tiens un éreintement de première classe...
CHOUFLEURY.
Comment? Encore un?
LF. CHRONIQUEUR, écrivant.
Signe des temps: la démoralisation continue; le cabotinage envahit les hautes classes... la littérature de VŒU crevé inonde les salons.
CHOUFLEURY.
Pardon, Monsieur?... il n'est nullement question ici d'œil crevé...