THEATRE DES PETITS CABINETS
M de Pompadour, femme de théâtre. — Le Théâtre des Petits Cabinets — Organisation, troupe, répertoire. — Son Histoire.
D'abord, le Théâtre de M'"c de Pompadour, dit des Petits Cabinets. Vers 1746, pour égayer le roi, la favorite organisa, pendant la Semaine sainte, des concerts sacrés, prélude de divertissements plus profanes. Elle avait une belle voix, de la beauté, du talent; elle avait tout appris avec les meilleurs professeurs, la danse, le chant, la déclamation, l'amour. Secondée par le duc de Nivernois, le duc de Duras et le duc de Richelieu, elle convertit en théâtre la galerie de Versailles, proche le Cabinet des médailles. Ce fut le Théâtre des Petits Cabinets qui eut son règlement, ses statuts : les actrices seules pouvaient recevoir les pièces, fixer les heures, bénéficier de la demi-heure de grâce ; les acteurs n'avaient jamais voix au Chapitre. C'était du féminisme à outrance.
Dans la troupe, furent admis le duc d'Orléans,
le Juc d'Ayen, le duc de Nivernois, le duc de Duras, le comte de Maillebois, le duc de Coigny, le marquis d'Entraigues; la duchesse de Brancas, la
comtesse d'Estrades, la marquise de Livry, la marquise de Sassenage.
Le duc de La Vallière et Moncrif étaient directeurs. Voltaire ne se consola pas de n'avoir pas cette place.
L'abbé de La Garde soufflait.
Lebel dirigeait l'orchestre.
Les chœurs et musiciens, amateurs en majeure partie, étaient en nombre important.
Dehesse, des Italiens, était maître de ballet.
Boucher fit les décors.
Tremblin dessina les machines; Perronnet, les costumes.
Le coiffeur était Notrelle, qui mettait sur ses prospectus :
« Le sieur Notrelle. perruquier des Menus Plaisirs du roi, a épuisé les ressources de son art pour imiter les perruques des dieux, démons, héros, bergers, tritons, cyclopes, naïades, furies. Quoique ces êtres fictifs n'en aient pas connu l'usage, la force de son imagination lui a fait deviner quel eût été leur goût à cet égard.
Les places des spectateurs étaient en nombre fixe et sévèrement limité.
Ce théâtre s'ouvrit le 17 janvier 1747. par Tartufe, devant quatorze spectateurs, dont le roi. 'Le maréchal de Noailles et le prince de Conti ne purent obtenir une entrée. M'" de Pompadour joua
Dorine. Par la suite, elle plut beaucoup dans Colette des Trois Cousines de Dancourt, dans Lise de L'enfant Prodigue, dans Lucinde de L'oracle. dans Herminie de Tancrède, etc.
Les programmes comportaient surtout des œu-
La marquise de Pompadour, d'après Latour.
vres du répertoire, tragédies, comédies de Boissv, Dancourt, Dufresny, Gresset, Voltaire, opéras môme. « M"1" de Pompadour, dit le duc de Luynes, est la seule femme qui joue fort bien. » Comme il écrivait ceci pour lui, il s'adressait à son bonnet,
selon le mut de Collé, on peut le croire; ce n'est
point mensonge de courtisan. Elle avait fait de bonnes études de la scène avec La Noue i .
Moncrif taisait les à-propos. Les comédies ei ballets composés exprès lurent publiés en [748, et le marquis d'Argenson s'indigna :
0 On vient d'imprimer un recueil fort ridicule des divertissements du théâtre des Cabinets ou petits appartements de Sa Majesté, ouvrages lyriques, misérables et flatteurs; on y lit les acteurs dansants et chantants, des officiers généraux et des baladins, des grandes dames de la cour et des filles de théâtre. Le roi passe ses journées aujourd'hui a voir servir la marquise et les autres personnages par tous ces histrions. »
Le succès fut tel qu'il fallut agrandir la sal'e. On construisit un théâtre neuf dans la cage du grand escalier des ambassadeurs. Il coûta 75.000 livres, environ 200.000 francs, et la vie de trois ouvriers qui se tuèrent en tombant. On y joua l'opéra. Le roi bâilla et dit :
« J'aime mieux la comédie. »
On lui donna une fort gaie parade chinoise qui avait fait rire chez M'"" de La Marck, l'Opérateur chinois de Moncrif, avec danses acrobatiques. Cette fois le roi fut ravi et déclara que M"" de Pompadour était « la plus charmante femme qu'il y eut en France ».
Tout cela n'allait pas sans intrigues; la faveur où
0) Campardon, Histoire de .V"" de PompaJour.
ces divertissements mettaient le duc de La Vallière lui suscitèrent la jalousie active du duc de Richelieu; il y eut cabale, insultes; le roi dut intervenir et menacer Richelieu, tandis que Mme de Pompadour faisait crier et vendre par les rues, pour qu'on se moquât de lui, des Cheminées Popelinières.
Les Petites Vendanges de Dancourt, le Secret révélé de Brueys, Mignonnette de Tribou, Attire de Voltaire, rirent de belles soirées dont enrageaient ceux qui n'y étaient pas. Aussi fulminaient-ils avec rage :
La fureur du théâtre assassine la Cour.
La troupe des « petits cabinets » était de grande noblesse, et sévèrement réglementée; la machinerie fort belle, les décors dignes d'un grand théâtre; sept tailleurs costumiers, deux cents habits d'hommes, cent cinquante-trois habits de femmes, donnent une idée de l'importance de cette institution, qui fit maugréer.
Moufle d'Angerville se fait l'écho des protestations dans sa Vie privée de Louis XV :
« Mme de Pompadour jouait très bien la comédie. Il y avait fréquemment des spectacles aux petits appartements pour amuser le roi. C'est à elle qu'on doit le goût scénique qui s'est emparé généralement de toute la France, des princes, des grands, des bourgeois, qui a pénétré jusque dans
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les couvents, et qui empoisonnant les mœurs de l'enfance par cette foule d'élèves dont ont besoin tani de spectacles, a porte la corruption à son comble. »
On lisait dans YEcole de l'Homme ou parallèle des portraits du- siècle et des tableaux de l'Ecriture Sainte :
« Lindor trop gêné dans sa grandeur pour prendre une tille de coulisses se satisfait en prince de son rang; sa maîtresse devient danseuse. Le dernier des Gygès n'est pas mort en Lydie.
Lindor fut blessé de tant d'échos. Il supprima le théâtre des Petits Cabinets en 1700, d'autant plus aisément que la Pompadour venait de faire bâtir Bellevue, où elle eut son théâtre à elle et chez elle. On l'inaugura en janvier ij 5 i par un ballet de circonstance, plein de maladresse et d'impairs, d'attaques, déplacées ici, contre les finances et les parvenues. C'était parler de corde dans la maison de la pendue.
On v joua beaucoup l'opéra, entre autres Le Devin du Village, après quoi M"1" de Pompadour envoya 5o louis à J.-J. Rousseau, qui a conté cet épisode dans les Confessions.
En janvier i-5i,cc fut L'Homme de Fortune, comédie en cinq actes et en vers de La Chaussée; mais les acteurs ne savaient pas leurs rôles; le duc de Chartres hésitait, la marquise elle-même trébuchait, le duc de La Vallière avait la tête à l'évent et personne n'était ferme sur les étriers. Des allusions déplacées aux parvenus firent qu'on s'étonna que
la Pompadour eût accepté une pièce où Ton pouvait sourire des allusions à son passé.
D'ailleurs ne souriait-on pas toujours? On accusait la Pompadour de prodiguer l'argent du public en poussant le roi à de folles bâtisses. Aussi des regards malicieux furent-ils échangés entre les têtes roses et poudrées de l'assistance, quand le ballet V Amour Architecte montra l'Amour, dans les Bois de Meudon, apercevant la colline de Bellevue, et y faisant surgir le château royal.
Les spectacles y étaient de conséquence; des opéras de Lulli y figuraient, variés et suivis par des ballets pittoresques. Tel Mardi gras, le théâtre représentait la Porte Saint-Antoine où se rendaient tous les masques du carnaval, et « le sujet du ballet était les différentes mascarades des chianlis »'.
Ces spectacles étaient fastueux. On a publié (i) les notes détaillées du perruquier et du costumier; elles sont aussi intéressantes pourl'histoire du costume scénique que pour l'histoire des finances publiques.
Le théâtre de Bellevue dura jusqu'en mars 1 7 5 3 .
Les acteurs licenciés furent récompensés de façon à réjouir plus tard Beaumarchais, qui a du lire les mémoires d'Argenson :
« Le gouvernement de la Marche a été donné au marquis de La Salle. Des maréchaux de France et quantité de plus anciens lieutenants généraux le
1 1 Ad. Julien, Histoire du Théâtre de Mme de Pompadour, Baur, 1874.
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demandaient, mais M. de La Salle chante supérieurement bien dans lus opéras qui <>ni été donnés dans les Petits Cabinets. »
Il fallait un calculateur; ce fut un chanteur qui
l'obtint.