‹ Histoire des théâtres de sociétéChapitre 6 sur 28 · THEATRE DU MAINE A SCI. AUX · texte numérisé non relu

THEATRE DU MAINE A SCI. AUX

La duchesse du Maine. — Les Grandes Nuits de Sceaux. — Les fêtes de Châtenay. — La Mouche à Miel. — Marionnettes. — The'àtre de Clagny. — Voltaire à Sceaux. — Mort de la duchesse.

En 1700, la petite-fille du grand Condé, la duchesse du Maine, s'établit à Sceaux dans le beau château qu'avait embelli Colbert, grâce à Perrault pour l'architecture, à Le Nôtre pour le parc, à Lebrun pour les peintures, à Puget et Girardon pour les statues disposées dans les bosquets.

La duchesse du Maine était intelligente, vive, spirituelle, amusée. Tandis que son mari s'enfermait dans sa tour pour y faire de la géométrie, elle convoquait près d'elle sa cour galante, le duc de Bourbon, M"" d'Enghien, le ducdeNevers, les duchesses de La Ferté, d'Albemarles, d'Estrée<, Lauzun, Rohan, La Feuillade, de Coislin, de Mirepoix, le comte d'Harcourt, les dames d'Artagnan, de Chimay, de Croissy, de Livrv, et les auteurs Mme de Staal Launay, MM. Hesnault, de Mesme, le président Destouches, La Motte Houdart, Fonte-

nelle, Voltaire, Danchet, La Fare, enfin nommez tout ce qu'il y avait de brillant, d'élégant, de joli, de célèbre, cle spirituel, de distingué dans la société d'alors : vous avez la société de Sceaux.

L'âme des divertissements intellectuels offerts par cette cour était l'ancien précepteur du maître de la maison, M. de Malezieux. Il travaillait silices « galères du bel esprit ». L'abbé Genest et M11, de Launay le secondaient de leur mieux.

D'après le duc de Luynes, la duchesse du Maine avait un esprit supérieur et universel; elle était éloquente, savante en physique, philosophie, astronomie; elle aimait les compliments, les fêtes en son honneur, le jeu, le biribi, la cavagnole, le théâtre. Sa compagnie était mêlée; des gens d'esprit pour la conversation; d'autres pour le jeu. Elle était extrêmement polie, et très coquette, très tyrannique pour ses invités qui ne devaient pas s'éloigner sans son agrément. Elle tenait très court ses chevaliers et ses bergers.

M"' de Staal disait qu'à soixante ans, elle n'avait encore rien appris de l'expérience, et était « une enfant de beaucoup d'esprit ». Elle disait encore : a Elle croit en elle comme elle croit en Dieu et en Descartes, sans examen ni discussion. »

Très active et fiévreuse, elle dormait peu et mal. Que faire? On ne savait qu'inventer. Fontenelle avait beau dire : la différence entre une pendule et la duchesse du Maine est que la pendule marque les heures, tandis que la duchesse les fait oublier; la duchesse voulait qu'on veillât avec elle. On fit

des impromptus dont les sujets furent tirés dans un sac; on fit des énigmes, Voltaire prit l'oiseau et rima :

Cinq voyelles, une consonne En français composent mon m mi.

Et je porte sur ma personne De quoi l'écrire sans crayon.

On en vint vite aux distractions plus compliquées, mieux préparées, ballets, comédies. Ce furent Les grandes Nuits de Sceaux qui durèrent de 1 7 r 4 à 1753, Tannée de la mort de la duchesse.

La première fut une scène dans laquelle la Nuit remerciait la duchesse — qui avait des insomnies — de la préférence qu'elle lui accordait au détriment du Jour.

Il y eut Grande Nuit tous les quinze jours. Chacune était organisée par un Roi et une Reine désignés, qui travaillaient à la fête et en payaient les frais. Ce fut un rôle très recherché, et la rivalité mena aux grosses dépenses. La Reine élue choisissait son roi ou bailleur de fonds, sinon d'idées. On vit ainsi le ballet des Quilles animées, des Groenlandais, le dialogue de l'Aurore et d'Hespérus; et c'étaient des feux d'artifice, des distributions de fleurs ou de bijoux par des déesses de la mythologie.

Les fêtes avaient lieu dans ce pavillon de l'Aurore qui est toujours debout, et pour la construction duquel Colbert avait fait copier une tapisserie du

Palais Pitti, reconnue par le possesseur actuel M. de Trévise.

Dans la troupe ducale, chacun avait son sobriquet. On disait : Malezieux le cure: Genest, l'abbé Pégase ou l'abbé Rhinocéros; le duc du Maine, le garçon; M"" d'Axtagnan, la voisine: et Ton s'amusait.

Malezieux avait sa campagne à Châtenay. Il y recevait le duc et la duchesse du Maine, et leur offrait à leurs frais des tètes pastorales avec feux d'artifice, faunes, nymphes, violons; tantôt on jouait le Médecin malgré lui, tantôt Malezieux faisait une parade avec M. de Dampierre pour pitre: et ils vendaient à la duchesse de l'eau de sympathie, et Dampierre jouait de la viole, du cor, de la flûte allemande, puis c'était l'opéra, le feu d'artifice, et les poètes présents, comme Chaulieu, rimaient leur enthousiasme.

En même temps (nous sommes en 1703 , la duchesse a créé un ordre et un signe de ralliement pour tous ses amis, l'Ordre de la Mouche à Miel avec une ruche pour insigne. M"'' de Nantes avait appelé la duchesse, qui était fort petite, une « poupée du sang ». Le Poupée prit pour devise de son ordre, au-dessus d'une abeille :

Piccola, si ma/a pur gravi leferite, elle est petite, mais elle tait de grandes blessures.

11 y eut des statuts. Cette société prenait ainsi des apparences d'académie fermée, avec quarante membres. Les fêtes n\n turent que plus faciles à organiser. Les comédies se jouaient dans une tente

placée au milieu du jardin de M. de Malezieux et toute illuminée de bougies. On faisait des invitations; il y avait 3oo places. Matho était le musicien attitré. Genest rimait les couplets. Malezieux écrivait les comédies, et l'on se demande quand il en trouvait le temps. D'ailleurs elles sont nulles. Ainsi; dans la Tarcntole, un vieil avare veut marier sa fille avec un vieux riche; elle aime un jeune marquis pauvre. Les valets Crotesquas et Bruscambille, la soubrette Finemouche, sont de connivence avec les amoureux. De faux médecins, dont l'un est bègue et l'autre Turc, épouvantent les vieux qui sont entraînés dans une ronde générale.

Il y eut d'autres spectacles encore qui furent goûtés chez M. de Malezieux, comme Les divertissements de Sceaux de Dancourt ou Les Importuns de Châtenav. Après ijo5, ce furent les Marionnettes qui firent fureur à Sceaux, où la duchesse était revenue après ses couches.

Les Marionnettes avaient la vogue. Il y en avait de célèbres au théâtre de la Foire. Lesage et Fuzelier ont écrit pour elles. Il y en eut à Versailles. à Marly, à Sceaux. Pour celles-ci, Malezieux rit les livrets, et mit dans la bouche de Polichinelle des obscénités, des injures contre l'Académie dont il était membre. Ce fut un scandale. Les Académiciens firent des épigrammes contre leur confrère penché sur de si infimes besognes. Leduc du Maine défendit son poète. Son frère le duc de Bourbon prit le même parti, et fit rejouer cette parade dans son hôtel de Tresme à Paris. La querelle fut vive,

animée, et inutile. Les académiciens durent se taire et sourire à Malezieux.

Châtenay, Sceaux, c'était trop peu. La duchesse installa encore un autre théâtre a sa campagne de Clagny-lès-Versailles, et y joua la mauvaise tragédie de Genest Pénélope. Les amateurs de la troupe étaient encadrés par des professionnels, comme Baron, Rozelli.

Ce fut une folie. Toute la Cour y venait. Saint- Simon en enrageait, et il l'a dit assez souvent.

Cependant à Sceaux, aux Grandes Nuits i), les couples, reine et roi, continuaient à se dépenser en imagination et en argent pour varier des programmes somptueux et fastidieux, La Tour de Babel ou bien Les Peuples Elémentaires. A la onzième Grande Nuit, le laste et le luxe étaient montés au comble. On en jasait, on en grondait. I a duchesse crut prudent de supprimer les Royautés des Noctambules, et elle donna un divertissement plus simple.

L'argent s'en allant, la bêtise diminua, et l'intérêt littéraire s'accrut. Une comédie ballet fut demandée à Destouches et à Mouret, pour la musique; ce fut Les amours de Radegonde, qui tirent le tour des théâtres de société; ce fut, par Lamotte et Mouret, Apollon et les Muses, ballet pantomime, l'un des premiers, avec la jolie M"c Prévost pour ballerine. La duchesse, qui jouait passablement,

. Julien, La Comédie à la Cour, Sceaux. Pompadour, Trianon.

abordait les plus grands rôles, Iphigénie, Célimène, Laurette de La Mère Coquette. Elle jouait les œuvres de M1"' de Launay, La mode, L'Engouement, malicieux tableaux des mœurs, et La toilette. Le Jeu, La Comédie, intermèdes de la seizième et dernière Grande Nuit en 171 5. On y chantait, on y jouait, on y voyait la duchesse cherchant « le carré magique »; chacun faisait son propre personnage.

Mais Louis XIV était moribond.

Les Grandes Nuits cessèrent.

La politique brouilla tout. La mort de Louis XIV ferma le théâtre de Sceaux pour trente années. La duchesse fut exilée sous la Régence. Un long temps se passe.

En 1747, la duchesse est veuve; Malezieux, Genest,Chaulieu, sont morts. Les Oiseaux de Sceaux, les Noctambules sont disparus ou dispersés. Une fois ou deux, à l'Arsenal, au Collège des Quatre Nations, la duchesse a souri à la comédie d'amateurs. Elle n'y devait revenir qu'au jour où Voltaire et Mmo du Chatelet arrivèrent chez elle à Anet et lui apportèrent le manuscrit du Comte de Boursoufle ou MUe de la Cochonnière. La pièce fut jouée, applaudie, volée môme, et portée aux Italiens qui la jouèrent pour le public malgré les protestations et les dénégations de Voltaire, qui reniait cette facétie indigne.

(Test un épisode piquant, celui du passage à Anet, en 1747, de Voltaire et de son amie Mmc du Chatelet. Mlle de Launay Ta conté avec cet esprit

délié ei souriant qui animait sa malice, ei M"" du

Deffand fil les délices de ses amis avec ces chroniques anlusantes que lui envoyait son amie i .

Voltaire avait apporte sa comédie Le Comte de Boursoufle; il la joua le jeudi; et le dimanche suivant, M"' de Launay envoyait à M"" du Deffand le journal de la Tète : « Je vous ai mandé jeudi que nos revenants panaient le lendemain et que la pièce se louait le soir : tout cela s'est fait. Je ne puis vous rendre Boursoufle que mincement. MUe de la Cochonnière a si parfaitement exécuté l'extravagance de son rôle que j'y ai pris un vrai plaisir, mais Venture n'a mis que sa propre fatuité au personnage de Boursoufle, qui demandait au delà; il a joué naturellement dans une pièce, où tout doit être aussi forcé que le sujet. Paris a joué en honnête homme le rôle de Miraudin, dont le nom exprime le caractère. Motel a bien l'ait le baron de la Cochonnière, d'Estillac un chevalier, Duplessis un valet. Tout cela n'a pas mal été et l'on peut dire que cette farce a été bien rendue; l'auteur l'a anoblie d'un prologue qu'il a joue lui-même, et très bien, avec notre Dufour, qui, sans cette action brillante, ne pouvait digérer d'être M Barbe; elle n'a pu se soumettre à la simplicité d'habillement qu'exigeait son rôle, non plus que la principale actrice qui, préférant les intérêts de sa ligure à ceux de la pièce, a paru sur le théâtre avec tout l'éclat et l'élégante parure d'une dame de la cour : elle a

i Lcllrc du i? août 17.17.

eu sur ce point maille à partir avec Voltaire; mais c'est la souveraine et lui l'esclave. »

Quelques jours plus tard, elle complète sa relation par ce détail du départ du grand homme, qu'elle admire, et de son amie, qu'elle poursuit de ses quolibets : que n'a-t-elle pas fait ! Elle a démeublé la maison pour meubler sa chambre; on y a retrouvé six ou sept tables : il lui en faut de toutes les grandeurs, d'immenses pour étaler ses papiers, de solides pour soutenir son nécessaire, de plus légères pour les pompons, pour les bijoux...

Le théâtre resta ouvert après le départ de Voltaire. Il fallut le fermer à la mort de la duchesse d'Estrées, l'amie intime de la duchesse du Maine : elle se sentit mal à l'aise un soir; on la monta dans sa chambre ; toute la compagnie y alla, en robe ouverte, tenant encore à la main les dés, les cornets et les cartes : et ce fut devant cette galerie mondaine et frivole qu'elle expira.

Le théâtre reprit un mois après. Voltaire, poursuivi pour sa légèreté de langage à Fontainebleau, s'était réfugié à Sceaux. Quand le danger fut conjuré, Mmcdu Chatelet vint le retrouver, et ce furent de nouveau les bals, comédie, opéra, concerts, dans le théâtre, installé au premier étage, où la Guimard débuta à treize ans, — si Longchamp, le secrétaire de Voltaire, ne s'est pas trompé. Et pour chaque tète, Voltaire rimait des prologues et des compliments. Mais il eut l'indiscrétion d'inviter lui-même qui il voulut, sans prévenir la duchesse, qui, surprise par une atlluenee gênante, voulut

DO

voir les billets, et connut le sans-gêne de son hôte.

Elle le mit dehors.

Deux ans après, la duchesse ei Voltaire se réconcilièrent sur les mânes de Catilina et de Cicéron, que la duchesse estimait fort. Ces brouilles mondaines ne s'éternisent pas. M"" du Chatclet n'était plus de ce monde. Voltaire arriva avec le manuscrit de sa tragédie, la joua, y Ht Cicéron. 1750. Il organisait lui-même, et chez lui et à Sceaux, ces représentations que la Comédie Française lui marchandait. « Il fait, disait La Chaussée, comme les pâtissiers qui mangent leurs pâtés, quand ils ne peuvent les vendre. » Il dut refondre sa pièce armant de la faire admettre, en iy52, au Théâtre des Comédiens Français.

Lekain a conté ces soirées romaines : « Je lui ai vu faire un nouveau rôle de Cicéron, dans le quatrième acte de Rome sauvée, lorsque nous jouâmes cette pièce au mois d'Auguste 1750. sur le

théâtre de M la duchesse du Maine, au château

de Sceaux. Je ne crois pas qu'il soit possible de rien entendre de plus vrai, de plus pathétique et de plus enthousiaste que M. de Voltaire dans ce rôle. C'était, en vérité, Cicéron lui-même tonnant de la tribune aux harangues sur le destructeur de la patrie, des lois, des mœurs et de la religion. Je me souviendrai toujours que Mu" la duchesse du Maine, après lui avoir témoigné son étonnement et son admiration sur ce nouveau rôle, qu'il venait de composer, lui demanda quel était celui qui avait joué le rôle de Lentulus Sura, et que M. de Voltaire lui

répondit : Madame, c'est le meilleur de tous. Ce pauvre hère qu'il traitait avec tant de bonté, c'était moi-même; ce n'était pas ce qui flatta le plus les marquis, les comtes et les chevaliers dont j'étais alors le camarade. »

C'était la fin de Sceaux. Mmc de Staal était morte en ij5o.

En 1753 mouraitcette étonnante petite duchesse, vive, active, égoïste, avide d'hommages, pleurant si un partenaire était en retard d'un quart d'heure au jeu, mais apprenant sa mort sans sourciller; d'humeur inégale, de sentiments faibles, bruyante, affairée, raisonneuse par écho plus que par étude ou conviction, occupée, absorbée par elle-même, audacieuse, despotique, avec beaucoup de relations et pas d'amies. Le rideau tomba tristement sur son théâtre abandonné, et sur la comédie de sa vie aux bougies.

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