‹ Histoire des théâtres de sociétéChapitre 7 sur 28 · TRIANON · texte numérisé non relu

TRIANON

Jeunesse de Marie-Antoinette. — Théâtre volant. — Théâtre de Choisy. Trianon. — La salle et l'organisation. Les représentations. — Mauvaise volonté du Roi, — Théâtre de M. île Vaudreuil. La lin de Trianon.

Un joli tableau de Watteau est au musée de Valenciennes. On y voit Marie-Antoinette au milieu de la troupe de son théâtre de Trianon, avec le duc d'Orléans, le comte d'Artois, le comte d'Adhémar, le comte de Vaudreuil, etc.

Ce goût du théâtre, elle l'eut de bonne heure. Toute jeune, Marie-Antoinette figura dans les ballets et comédies de la cour. Sa mère Marie-Thérèse la pourvut des meilleurs maîtres. Il y a au Petit Trianon un autre tableau bien connu. C'est dans le Parc de Schœnbrunn : Marie-Antoinette, près de ses frères Ferdinand et Maximilien, entourée des petits d'Auesberg et de Clary, danse, en grand panier, la tête oblique, les bras étendus.

Métastase, Gluck, Noverre, présidaient à son éducation artistique.

\ Versailles, n'étant encore que la femme du

Dauphin, elle s'ennuya d'abord. Elle se lia avec ses belles-sœurs, la comtesse de Provence et la comtesse d'Artois.

Les trois jeunes femmes ne se quittaient plus, faisaient servir leurs repas à la même table, s'ennuyaient ensemble; de là à jouer la comédie, il n'y avait que l'épaisseur d'un rideau. On chargea Campan de l'installer.

Le Dauphin fit, à lui seul, le public, mais il fallait jouer en catimini, avec un matériel volant qu'on pliait et cachait à la moindre alarme.

On riait, on s'amusait des costumes et des déguisements, du secret dans lequel on devait jouer; car il ne fallait pas que le Roi sût rien. Le théâtre pouvait tout entier disparaître à la moindre alerte dans une armoire; mais un jour M. Campan, qui jouait Crispin, fut aperçu dans un corridor par un valet qui fut épouvanté et hurla. La troupe prit peur, et les amusements cessèrent. C'était dans l'hiver de i773.

En mai 1774, Louis XV mourut. La Dauphine fut Reine. Elle hésita à reprendre un divertissement qui l'attirait. Elle commença par faire jouer des comédies; une actrice sans emploi, la Montansier, fut chargée de l'organisation de ces spectacles, pour lesquels fut construit en 1773 le théâtre des Réservoirs, à Versailles. Le roi assista à ces représentations confiées à des professionnels; la reine choisisait les œuvres, ce qui n'empêchait pas le roi, quand il s'ennuyait, de faire baisser la toile au milieu d'un acte. La Guimard ajoutait

souvent à ces séances le charme étrange de maigreur extrême et de sa voix rauque ». Les programmes comportaient des parodies, des farces du genre poissard, et on faisait venir pour les répétitions des poissardes des Halles, qui ensuite réclamèrent une pension. Le roi aimait les plaisanteries grasses et épaisses. On les lui servit dans les divers théâtres de Société cju'il visita, à Choisy et chez le comte d'Artois, au Bois de Boulogne et à Marlv.

La Reine avait la nostalgie des planches. Elle avait étudié avec Dugazon; elle aimait ces divertissements dramatiques; elle put enfin réaliser ses rêves d'autrefois, quand elle disait : « Oh! plus tard! »

Elle eut un théâtre à Choisy, et quand elle y allait, il v avait deux représentations par jour, du classique à quatre heures, et des folies à onze. Mais elle ne jouait pas encore elle-même. Elle ne tarda plus. Quand elle s'installa à Trianon,elle s'empressa d-? remonter sur les planches, le bal et le jeu ne lui suffisant plus. Elle débuta le 1" août 1780. La troupe ne comptait comme acteur que le comte d'Artois. Dans la salle, une quarantaine de personnes, pas plus. Caillot et Dazincourt dirigeaient les études. Les rôles d'amoureux, quand la reine était l'ingénue, étaient donnés au vieux d'Adhémar, pour que le Roi ne trouvât pas a dire. Il y eut querelle à cause des prétentions du duc de Fronsac- Richelieu au ride de souffleur, qu'il prétendait ravira M. Campan en sa qualité de premier gentilhomme de la Chambre.

Le théâtre était d'une décoration gracieuse, avec ses colonnes ioniennes, ses Amours à lyres, sa salle blanc et or, ses peaux de lion branchagées de chêne,

Marie-Antoinette, par M" Vigée Lebrun. (Cliché Neurdein frèi

et les nuages ouatés de son plafond, peint par Lagrenee.

Les places, en nombre fort limité, étaient très

recherchées; leur distribution ne faisait que des mécontents, et parmi ceux qui n'entraient pas, et parmi ceux qui, une fois entrés, se trouvaient mal placés eu égard à leur mérite. Aux fauteuils d'honneur, on réunissait les privilégiés, les de Coigny, de Chalons, de Guines, d'Esterhazy, d'Adhémar, de Crussol, de Besenval, de Polignac, de Yaudreuil, etc.

Sedaine eut les honneurs de l'inauguration ; on donna Le Roi et le Fermier et la Gageure imprévue. La Reine jouait. Une affiche à la main annonçait :

LES COMÉDIENS ORDINAIRES DU l!OI Lli ROI ET LE FERMIER.

Le Roi, ... le comte d'Adhémar.

Richard, ... le comte de Yaudreuil.

Un garde, . . le comte d'Artois.

Jenny, . . . . la Reine.

Betzy, .... la duchesse de Guiche.

La Mère, . . Diane de Polignac.

Le comte d'Artois était désolant; il ne savait jamais ses rôles, et il improvisait de façon fâcheuse.

Grimm y était : il fut ravi du talent de ces illustres amateurs.

Quand Marie-Thérèse d'Autriche apprit ces divertissements par les lettres secretissimes de son agent Mercv d'Argenteau, elle en fut fort troublée :

— Cela finira par des galanteries et quelque intrigue d'amour, » dit-elle.

Et elle souhaitait la fin de ces périlleuses répétitions. En vain. Cela continua, dix jours après, par Les Fausses infidélités de Barthe et On ne s'avise jamais de tout de Sedaine et Monsigny.

Mais Topera, la musique aidant, donnait de meilleurs résultats.

Les répétiteurs étaient pour l'opéra Caillot et Richer, pour la comédie Dazincourt, Préville et Fleury.

La reine était d'une grâce parfaite. Il était impossible de porter avec plus de charme la cruche de lait de Perrette dans Les Deux Chasseurs et la Laitière. Elle était bonne fille, riait de ses erreurs, et recommençait autant de reprises qu'en exigeait la répétition. Le roi exigea seulement qu'on n'embrassât jamais la reine, fût-ce dans le texte.

Le public, d'abord constitué par le Roi seul, devint plus nombreux; il y eut quarante places, puis cent; les officiers des Gardes du Corps, les écuyers, des grands, des dames, furent admis. L'entrée fut toujours très fermée et très surveillée; en dehors de la Cour, la ville était proscrite. Mercier ne put entrer, et il écrivait :

« La reine de France joue la comédie. N'ayant pas eu l'honneur de la voir, je n'en puis rien dire. »

Les spectacles continuèrent, plus espacés, mais réguliers : le Devin du village, en septembre 1780, plut beaucoup, avec la Reine dans le rôle de Colette, M. de Vaudreuil et M. d'Adhémar (Colin). La Reine avait la voix agréable, juste, le maintien noble et gracieux; le Roi fut content d'elle.

La mort de la Mère, Marie-Thérèse, qui grommelait de ces exercices malsains, délivra Marie-Antoinette dune entrave, et elle voulut étendre son champ; elle lit remplir la salle, et s'offrit un public

plus nombreux qu'indulgent; car il répéta que la reine jouait royalement mal.

La grossesse de Marie-Antoinette et ses couches interrompirent les jeux. La Comédie Française et ropéra-Comique prirent la place de la royale troupe, jusqu'en 1782. La Reine revint alors avec passion à son plaisir favori, joua, chanta les opéras comiques à la mode, de Sedaine, d'Anseaume. de Favart.

Tantôt la fête était dans le Parc, qui représentait une foire, avec théâtre et parades; et la reine « tenait café comme limonadière ».

Le Roi n'aimait pas fort ces goûts dramatiques. On conte qu'à une représentation, il se baissa et se cacha pour siffler sa femme sans qu'on le vît.

Les représentations à Trianon durèrent de 1780 à 178S. Le dernier rôle delà Reine y fut Rosine du Barbier de Séville. Ce fut la soirée la plus éclatante, celle du mois d'Août 1785. On vit une Reine, des princes du sang, des grands seigneurs jouer la pièce incendiaire et révolutionnaire de Beaumarchais; et l'auteur lut invité. Ltait-ce inconscience ou calcul politique: Les victimes de demain jouaient avec la torche, pour se persuader qu'elle ne brûlait pas.

Ce fut le dernier Trianon. La Reine était lasse de ce séjour qui l'avait trop longtemps amusée. Elle

le quitta pour Saint-Cloud et Fontainebleau, où l'étiquette reprenant tous ses droits, il ne fut plus question de comédie. Le rideau allait maintenant se lever sur la tragédie ; et la Reine allait v tenir un des premiers rôles

Ajoutez que M. de Vaudreuil, tout en étant le grand Ordonnateur des spectacles de Trianon, avait chez lui, à Gennevilliers, un théâtre qui eut l'honneur d'offrir à ses invités l'une des premières représentations du Mariage de Figaro en avril 1784. Figaro s'y rit beaucoup d'amis, et ne trouva qu'un grand seigneur clairvovant et inquiet, pour désapprouver l'envoi de ce brandon dans la foule : ce fut le baron de Besenval.

Au total, les distractions de reine qui bâille étaient très impopulaires. Le peuple veut que les souverains sachent s'ennuyer.

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