partie liée , sans liberté , à la vie compacte d'un tout fatal
En effet , les sensations qu'il recevra des phénomènes toujours variés et toujours nouveaux , seront tout aussi différentes et tout aussi changeantes que le sont les objets sentis ; et si , dans cette multitude de perceptions , il parvient à saisir quelque continuité d'impression de la part d'un même phénomène, ce ne sera jamais qu'une habitude que l'organe frappé contractera , et qui lui fera reconnaître un même corps par une même impression. C'est ce qui arrive pour les animaux qui , par le souvenir que garde un organe de la douleur ou de la jouissance , sont repoussés ou attirés par l'objet qui a produit cette sensation.
L'homme qui serait semblable à eux , n'ayant que des habitudes organiques , ne saurait donc concevoir, par un travail spirituel , une loi commune à tous les phénomènes de même nature : il n'arriverait pas à cette unité secondaire qui conçoit , comme série , des effets de même nature , tels , par exemple , que ceux de la lumière ou du son : il ne pourrait se faire une idée de l'unité et de l'harmonie du monde ; encore moins s'élèverait-il à la pensée d'une force spirituelle liée au monde matériel ; enfin jamais ne saurait-il arri-
ver à la pensée d'un Créateur du monde , qui , dans la vue d'accomplir une œuvre éternelle , aurait assigné à un être spirituel , sa créature, une fonction libre , qui lui enjoindrait de sacrifler sa jouissance organique , et d'en préférer la privation en s'imposant la douleur. Il y aurait donc impossibilité absolue à ce que cet être , qu'on a supposé pouvoir arriver par l'impression des phénomènes à un système moral et cosmique , eût même l'idée de sa liberté morale , puisqu'il serait sans cesse entouré de phénomènes qui le frapperaient fatalement , sans qu'il en pût comprendre la source et 1^ succession , et qu'il éviterait ou rechercherait fatalement aussi.
C'est cette prétendue doctrine, qui, comme on le voit , n'en est pas une , qu'on a appelée le matérialisme ; dernier terme de la dégradation de l'intelligence , elle nie la morale , le dogme et la liberté.
Ainsi donc , à quelque point de vue que Ton veuille se placer pour faire surgir une doctrine morale de l'individualité humaine, considéréesoit comme de double nature, spirituelle et matérielle, soit comme d'une seule nature , procédant par son unité ou par la diversité de ses sens , il y a impossibilité d'arriver à l'idée du sacrifice : par conséquent il est impossible de concevoir ces
iO INTRODUCTION.
grandes idées morales qui font la base de toutes les sociétés passées et à venir, en expliquant tous les mystérieux problèmes qui peuvent se présenter à l'esprit humain , et en formulant le bien et le mal considérés moralement.
Il est donc bien vrai qu'une doctrine morale religieuse, qui commande toujours le sacrifice de l'égoïsme à la volonté de Dieu ou à l'intérêt des autres hommes , ne peut venir que d'une révélation , puisqu'elle ordonne un acte qui est le contraire des besoins et des instincts matériels de l'organisme, et que par là elle constitue la liberté.
11 est vrai aussi que toute doctrine morale particulière , modifiant l'explication du bien et du mal , le dogme et la pratique , dérive toujours directement et nécessairement d'une révélation ; puisqu'une morale , quelle qu'elle soit , entraîne toujours l'idée de devoir; et que, du point de vue individuel , l'homme nie toute espèce de devoir pour ne se reconnaître que des droits. Cette vérité sera , nous l'espérons , prouvée au superflu par le travail historique qu'on va lire.
On y verra en effet que toutes les hérésies, qui se séparent de la doctrine révélée, ne sont jamais basées sur autre chose que la prédominance du droit sur le devoir , du principe individuel sur le
principe social, de l'égoïsmesurle dcvouemeiit : en un mot , sur l'opposition de la volonté personnelle contre le sacrifice ordonné par le dogme orthodoxe. Mais, bien que toutes les hérésies tendent à diviser les hommes , comme elles sortent d'un corps social où déjà une partie de la révélation s'est incarnée , elles emportent en elles la partie de dévoilement qui est déjà mise en pratique , et qu'elles pratiquent elles-mêmes contradictoirement au dogme du droit qu'elles posent. C'est ce qui fait ^qu'elles peuvent encore fonder des sociétés secondaires ; car, si elles prenaient pour base de leur forme sociale le droit absolu de l'égoïsme, elles ne pourraient pas réunir deux hommes.
Ainsi donc , toute doctrine religieuse est révélée : toute idée morale particulière est une conséquence secondaire de cette révélation ; et toute morale commande nécessairement un sacrifice , seule base possible pour une société.
Ce fait , que toute morale commande un sacrifice , va faire facilement comprendre la marche constante des transformations sociales , qui ont pour but la réalisation ou l'incarnation (si l'on veut) d'une révélation.
Le sacrifice religieux, qui a pour but l'accomplissement de la volonté de Dieu annoncée par le
Verbe révélé, étant le bien absolu ; la jouissance égoïste, inerte et irréproductive, doit être le mal absolu.
Lorsqu'une révélation descend sur la terre , elle vient donc commander le sacrifice de la quantité de jouissance irréproductive qui existe dans l'humanité au moment où Dieu l'envoie.
Elle ordonne à Tégoïsme dé se dévouer, à l'inertie de s'activer, à l'esprit d'employer le produit de son activité à la réalisation de la volonté divine.
Dès lors s'établit une lutte du droit égoïste contre l'ordre du sacrifice ; et il se fait un partage entre ceux qui s'insurgent , ceux qui enseignent le sacrifice , et ceux qui l'adoptent.
Ces trois corps sociaux se retrouvent perpétuellement sous des formes variées, mais toujours avec un but identique.
Ceux qui conservent la loi morale, qui s'appliquent à eux-mêmes le sacrifice religieux le plus épuré pour le temps, afin de servir d'exemple et d'enseignement aux autres , forment le point le plus élevé.
Au point le plus bas sont ceux qui réclament le droit égoïste absolu.
Entre eux se trouvent ceux qui, en se soumettant au sacrifice demandé , reçoivent en retour un droit individuel de jouissance proportionné
aux exigences du temps, et sont chargés de soumettre à la loi le droit égoïste absolu.
C'est ce corps social intermédiaire, dans lequel s'incarne une partie de la morale révélée comme pratique , et qui , suivant une sorte de nécessité logique , accomplit certains actes temporaires de conservation et de transformation sociales , qui sont des conséquences du jeu de son organisme nouvellement transformé.
Mais cette tendance même à la réalisation matérielle de la morale dans la société , est cause que ce corps social intermédiaire se fait lui-même inerte , égoïste et fatal , dans la vue de conserver son droit de jouissance.
C'est alors que le droit individuel égoïste, qu'opprime cette jouissance , s'insurge par en bas ; tandis que par en haut le corps enseignant, qui pratique le sacrifice religieux absolu , frappe le corps qui s'est fait immobile , et crée une nouvelle activité intermédiaire , obéissant au sacrifice, possédant de nouveaux droits de jouissance, et chargée d'imposer le dévouement au nouveau droit égoïste insurgé.
Dans l'humanité tout entière , dans chaque société en particulier, simultanément et dans toute la succession des temps , se fait perpétuellement ce triple mouvement, qui a pour tendance et pour
but d'incarner définitivement » dans l'organisme humain , la pratique de la dernière morale révélée.
Ce mouvement, qui est le produit de la double nature de l'homme et du choix libre qu'il lui est donné de faire entre le bien et le mal , offre en même temps la lutte de l'esprit et de la matière, la périodicité logique de l'organisme , et le pro-grès définitif qui résulte de la tendance, toujours plus forte , que l'humanité acquiert de choisir plutôt le bien que le mal.
La lutte constante, qui se passe entre l'activité spirituelle et l'activité matérielle , a pour origine le désir que l'activité spirituelle a de dominer et de transformer l'activité matérielle au profit de la réalisation de la loi divine révélée, et la disposition qu'a l'activité matérielle à s'insurger contre la force spirituelle, qui blesse son orgueil et son désir de repos en lui imposant le sacrifice.
Pendant cette lutte , une partie de la morale révélée s'incarne dans l'organisme, en établissant la hiérarchie de l'esprit sur la nxatière, et en constituant par là une succession d'évolutions logiques , ^fl'ets nécessaires de l'organisation humaine , et qui ont pour résultat de faire pratiquer un certain terme de cette morale.
Les divers pas qui , résultant de ces élabora-
' lions logiques , accomplissent chacun un terme de la morale et l'incarnent dans l'organisme , de manière que celui-ci le pratique presque instinctivement : la tendance toujours croissante de ces organismes transformés à choisir le bien au lieu du mal, c'est-à-dire à s'affranchir de plus en plus de la fatalité du besoin matériel pour se sacrifier plus volontairement à la loi révélée : tels sont les effets qui , connus sous le nom de progrès , ressortent da triple mouvement qui se passe dans l'humanité , dans les sociétés et dans l'individu , et qui tend incessamment vers le but divin du monde.
Trois paroles divines , ordonnant le sacrifice sous une forme particulière , ont déjà été apport tées à l'humanité , pour l'aider dans ce mouvement progressif qui la pousse sans cesse vers son but divin.
La première formule morale, qui définit la nécessité du sacrifice imposé par la première révélation , avait constitué deux principes opposés , l'un créateur du bien , l'autre générateur du mal : le premier, ou la force spirituelle, habitant le ciel , avait détaché de son existence divine un organe actif, esprit doué de force et agent intermédiaire , pour le défendre , lui , bon principe , contre les atteintes du mauvais principe , ou de
la terre , force matérielle. Cet agent avait en outre reçu la promesse d'une récompense pour son obéissance, à accomplir le sacrifice d'activité défensive, et la menace d'une punition s'il désobéissait. Dans le premier cas, il devait remonter pour faire partie de la force divine céleste, dont il était émané ; dans le second , il en devait être séparé et livré à la force mauvaise terrestre. Il lui avait en outre été donné droit de possession sur tous les produits terrestres.
Cette formule morale entraîna nécessairement dans la hiérarchie sociale l'application de ses principes , qui étaient : le sacrifice , par l'obéissance active des organes émanés du chef social : la récompense , par le retour de l'organe obéissant vers l'unité du Créateur social , dont il partageait la vie immortelle; ou la punition, par l'abandon de l'agent désobéissant à la force mauvaise qui le détruisait : et le droit absolu sur tous les êtres terrestres.
Les êtres qui , soumis à cette hiérarchie , se révoltèrent contre elle, furent donc séparés de la société divine , au lieu d'être récompensés par le retour au Créateur immortel : ils furent déchus de l'immortalité qui leur avait été promise, et condanmés à mourir par le mal destructeur.
La seconde parole divine qui descendit dans le
monde , fut nécessitée par les désordres qui étaient nés de Tapplication de cette première doctrine morale des deux principes, h la séparation absolue des agens coupables.
La formule morale , explicatrice du sacrifice imposé par cette nouvelle parole , dit donc qu'il n'y avait pas deux principes séparés absolument : il n'y avait qu'un seul créateur de tous les êtres spirituels , dont une partie avait été coupable de désobéissance, et déchue par là, non de son droit d'immortalité comme dans le principe , mais du droit d'habiter le ciel pendant un certain temps , avec obligation d'expier sa faute , en transformant, par le sacrifice expiateur, les mondes matériels , créés exprès pour cette purification , ainsi que les corps même dans lesquels ces âmes coupables avaient été mises.
Cette doctrine de la chute et de l'expiation détruisait bien l'idée de l'existence de deux principes ennemis ; mais elle conservait la nécessité d'un sacrifice imposé par une faute passée , tout comme le sacrifice antérieur était un acte d'obéissance absolue imposé par la force à un organe du bien , et déterminé par l'existence des deux principes.
Une troisième parole divine descendit donc sur la terre ; et la formule morale qui en résulta
fut la liberté spirituelle et matérielle , donnée à l'homme , par le rachat du péché , au moyen du sacrifice du révélateur.
Le sacrifice ne fut donc plus imposé d'après une loi d'obéissance absolue, par la force matérielle, ni nécessité par l'expiation, dans un but individuel : il fut également libre dans le but de la fraternité universelle , et dans la tendance vers le but de la transformation du mal au profit du bien.
C*est sous rinfluence de ces trois mobiles du sacrifice, et des transformations sociales qu'amena la réalisation de chacun de ces principes , que nous allons voir marcher l'humanité tout entière entre deux termes extrêmes , pour s'éloigner du premier , qui est le sacrifice imposé à un agent par la force matérielle, et s'approcher du second, qui est le sacrifice libre et volontaire.
Après avoir donné ces explications nécessaires pour la facile et prompte intelligence du travail que l'on va lire , nous devons dire encore pour* quoi il ne contient pas les citations des textes originaux qui ont servi à le faire : c'est que ces citations , et la plupat*t de ces textes eux-mêmes , ont déjà été produits dans un ouvrage publié par flous, il y a quelques années, sous le titre d'Essai
d* histoire universelle, dans lequel se trouve l'exposé des traditions de tous les peuples, et qui est la base de celui-ci. — Écrit sous l'influence d'une étude historique lotigueet pénible» destinée à re-cueillir une multitude de matériaux divers , obs* curs et mythiques , cet ouvrage a gardé , des traditions même qu'il analysait , une impre^ion de symbolisme qui lui donne un caractère par ticuliei:, et le rend peut-être difficile à comprendre. Mais pour tous ceux qui désireront vériûer les résultats de nos recherches et les assertions émises par nous, il sera un guide indispensable et certain vers les sources où nous avons puisé, et dont ce livre est l'analyse fidèle. Il sera en mémç temps un exemple de l'espèce de transformation qu'il faut faire subir à la forme mythique des documens historiques anciens , pour les coniprendre dans leur véritable sens , comme signes de^ changeùfiens moraux et sociaux.
Cependant nous indiquerons dans quelque notes , aux endroits qui pourraient paraître les plus douteux à nos lecteurs , les principales circonstances des traditions connues auxquelles nos assertions seront relatives. >
Ainsi que nous l'avons déjà dit , le travail que nous publions a pour but de montrer quelle est l'influence directe de la morale révélée et des
M finnoDuenoN.
morales particulières qui en dérivent , sur Fétat des individus considérés comme agens spirituels du but divin donné par Dieu au monde ; et par quelles séries de transformations les sociétés ont passé pour amener la hiérarchie et la Jiberté morales, qui constituent les devoirs et les droits.
Trois autres séries de transformations restent à étudier après celle-là , comme représentant les agens intermédiaires à Taide desquels s'opèrent ces changemens sociaux.
La première est celle des formes de Tart qui ont été employées pour enseigner la morale aux hommes. — La seconde est celle des formules dogmatiques , mythiques ou philosophiques , augurales ou scientiûques , qui ont eu pour but la direction et la prévoyance des actes de l'humanité. — La troisième enGn est celle des transformations f comprenant les phases de la théorie économique, qui préside à la direction delà force, à la distribution des instrumens et à la rétribution du travail.
Nous espérons bientôt donner la première de ces généralités, celle qui a pour but de faire connaître les changemens successifs et continus accomplis dans l'unité des formes de l'art.
Si Dieu nous prête vie et assistance , nous essaierons de poursuivre la tâche de donner les
deux autres ordres de travaux , aGn d'éclaircir , autant que notre faiblesse nous le permettra , des idées dont nous croyons que dépend l'avenir de rhumanité.