‹ Histoire des travaux de Georges CuvierChapitre 16 sur 94 · TI · texte numérisé non relu

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Empossibilité de certaines combinaisons organiques. Nécessité de certaines interruptions dans l’échelle des êtres.

Ceux qui veulent une échelle continue des êtres supposent toutes les combinaisons organiques possibles.

« Toutes les combinaisons, dit Bonnet, qui ont « pu s'exécuter avec les mêmes particules de la « matière, ont été exécutées et ont produit au- « tant d'espèces différentes. D'autres particules , « jointes à celles-là, ont donné naissance à de nou- « velles combinaisons, et conséquemment à de « nouvelles espèces. Par là tous les vides ont «été remplis, toutes les places ont été occu-

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« pées”. »

La limite des combinaisons ne dépend donc, selon Bonnet, que du nombre des partucules. Et

1 Principes philosophiques sur la cause première el sur son effet, p. 227.

298 HISTOIRE NATURELLE la cause de son erreur est 1c1 évidente. C’est qu’il veut combiner les parties organiques d'après un caleul abstrait.

Mais les combinaisons organiques ne sont pas libres ; tous les rapports y sont déterminés, nécessaires. Certaines parties s'appellent, d'autres s’excluent : tout ce qui est incompatible ou contradictoire s'exciut nécessairement.

Toutes les combinaisons, possibles pour l'esprit, ne le sont donc pas physiologiquement ou physiquement.

L'instinct qui pousse un animal à se nourrir de chair et de sang exclut un canal digestif d’herbivore; un estomac simple, et fait pour digérer la chair, exclut des dents à couronne plate et faites pour broyer des substances végétales, ete.

Et si, d'une part, toutes les combinaisons ne

sont pas possibles, 1l y à, d'autre part, des combinaisons obligées. Des dents d'une certaine espèce appellent nécessairement des intestins d'une certaine espèce ; des dents à couronne plate appellent nécessairement un estomac et des intestins d'herbivore; un estomac et des intestins de carmi-

PIHILOSOPHIQUE. 229 vore appellent nécessairement des dents tranchantes, etc.

Je l'ai déjà dit, un estomac de carnivore appelle nécessairement un cerveau fait pour être le siége d'un certain imstinct, de l'instinct qui porte l’animal à se nourrir de chair. Il faut, de plus, que ce cerveau ait un certain développement, car 1l faut à l'animal carnivore, et qui doit se rendre maitre de l'herbivore, un certain degré d'intelligence dont l'animal herbivore peut, à la rigueur, se passer. Le cerveau d’un carnassier, qui serait réduit aux proportions du cerveau d'un rongeur, serait un cerveau qui ne suffirait pas.

Il y a donc des combinaisons impossibles, et 1l y a des combinaisons nécessaires.

Par conséquent toutes les complications n'existent réellement pas, puisqu'il y a des combinaisons impossibles, ni toutes les simplifications, puisqu'il y a des combinaisons nécessaires.

Par conséquent encore, si les combinaisons sont bornées, il y à nécessairement des interruptions, des hiatus. ,

incore une fois, vouloir qu'il n'y ait pas des in-

terruplions, des hiatus, c est vouloir que toutes les

combinaisons soient possibles.

Or, de cela seul que certains organes s'excluent, il y a des combinaisons impossibles ; et de cela seul qu'il y a des combinaisons impossibles, 1l y a des hiatus. |

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Fixité des espèces.

De même qu'on à voulu ramener; d'un côté, toutes les structures à une, tous les organismes à un seul organisme, on a voulu ramener, de l'autre, loutes les espèces à une, on a voulu tirer toutes les espèces d'une seule espèce.

Maillet est l’un des premiers qui aient tenté cette singulière entreprise *.

Il part de ce fait, plus ou moins confusément démêlé par lui, que la mer a commencé par couvrir la terre.

Or, dit Mallet, si la mer a commencé par couvrir la terre, tous les animaux ont donc commenc" par être des animaux marins.

! Voyez son Telliamed (Telliamed est l’'anagramme de son non :

De Maillet) ou Entretiens d'un philosophe indien avec un missionnaire français sur la diminution de la mer. |

La mer a des animaux qui nagent à la superficie de ses eaux; elle en a d’autres qui rampent dans son fond". Des premiers sont venus les oiseaux ; des seconds sont venus les reptiles et les mamimi- FÉTES.

Rien n'arrête Maillet. Si, par exemple, un poisson volant s élance dans l'air et va tomber sur la terre, sur des roseaux, sur des herbages, ses nascoires antérieures se dessèchent , se fendent, se déjettent par la sécheresse *, prennent un tuyau, des barbes, se transforment en ailes, etc.; les nageoïires postérieures ou ventrales se transforment en pieds ; le cou, le bec s'allongent, etc.; le poisson volant devient un oiseau.

Des idées aussi bizarres ne sauraient être l'objet d’un examen sérieux, pas plus que celles de Robinet, lequel ne voit, dans les différents êtres, que des essais”, que des études de la nature qui apprend à faire l'homme *.

1 Expressions de Maillet.

? Expressions de Millet.

5 C’est le titre même de son livre: Considérations philosophiques sur lu gradation naturelle des formes de l'être, ou les Essais

de la nature qui apprend à faire l'homme. Paris, 1768. #l cite et prend à la lettre ce joli mot de Pline sur le liseron :

PIHILOSOPIHIQUE, 233

Tous les êtres ne sont que des ébauches successives, que différents âges les uns des autres, et tous d’un seul, qui est le plus parfait de tous, qui est l’homme.

Je dis les différents âges, et, sfce n’est l'expression même. de Robinet, c'est sa pensée.

« Un ver, dit-il, un coquillage, un serpent sont « comme autant*de chrysalides du prototype, qui « passe de l’état de plante à celui de scarabée, de « l'état de scarabée à celui de crustacé, et de l’état « de crustacé à celui de poisson ‘. »

On connaît les idées de M. de Lamarck. Et ces idées étonnent dans un homme d'un si grand SAVOIT.

que le Ziseron est l'apprentissage de la nature qui apprend à faire un dis. — Convolvulus tirccinium naturæ lilium formare discents.

! Considérations philosophiques, etc., p. 81. Vous trouverez aussi, dans Robinet, l’idée que le squelette intérieur du vertébré n’est que la conversion, la transformation de la substance calcaire qui recouvre la peau du crustacé. « Le casque et les cornes du crustacé sont employés, dit-il, à composer les os de la tête, le crâne, les mächoires, etc.; la cuirasse et les tablettes de la queue se roulent suivant leur longuëur, se divisent et se façonnent en un très-grand nombre de vertèbres attachées bout à bout. Les fourreaux des pattes rentrés dans le corps vont s’unir aux vertèbres dorsales, ct deviennent des côtes. Les croûtes se convertissent ainsi en os, » etc. p. 79.

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Selon M. de Lamarck ‘, les circonstances font tout.

Des circonstances naissent les besoins, des besoins les désirs, des désirs les facultés, des facultés les organes.

L'habitude d'exercer un organe le développe ; ce même organe, faute d'habitude, se rapetisse de plus en plus et finit par disparaître.

La taupe, qui, vivant sous terre, n'avait pas besoin de ses yeux, finit par les perdre, ou à peu près. Les quadrupèdes, qui, comme les édentés, avalent leur nourriture sans la mâcher, perdent leurs dents. C'est pourquoi les oiseaux n'en ont pas, car ils ne mâchent pas non plus. Les quadrupèdes, que les circonstances ont conduits à brouter l'herbe, n’ont pas de doigts divisés ; ceux qu'elles ont conduits à se nourrir de chair, de proie vivante, ont les doigts divisés: « l'habitude d’enfon- « cer leurs doigts dans l'épaisseur des corps qu'ils « voulaient saisir, favorisant la séparation de ces « doigts, a graduellement formé, dit M. de La-

! Recherches sur l'organisation des corps vivants, et particuliè-

rement sur leur origine, sur la cause de ses développements el des progrès de sa composilion, etc. Voyez aussi sa Philosophie z00logique.

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« marck, les griffes dont nous les voyons ar- « més j »

De nos jours, on a renouvelé quelques-unes de ces idées, particulièrement celles de Robinet.

On a donc prétendu que toutes les classes ne sont que le développement d’une seule classe; que les classes inférieures ne sont que les premiers âges des classes supérieures ; que le ver est l’embryon du vertébré ; le vertébré à sang froid, l’embryon du vertébré à sang-chaud, etc.

Réduisons ces propositions à des termes clairs et précis. |

Vous remarquez, dans l'embryon d'un animal vertébré, un moment où son corps allongé et sans membres, du moins visibles, ressemble par là au corps du ver qui n'a pas de membres, et vous en concluez que cet embryon est alors à l'état de ver.

Mais ce n'est là qu'une apparence extérieure et grossière. Pénétrez à l'intérieur, et vous verrez que tout diffère. Le ver (un ver articulé, un annélide, par exemple) a sa moelle épimière placée sous

! Recherches sur l'organisation des corps vivants, ete., p. 99.

256 ILISTOIRE NATURELLE

son canal digestif, son canal digestif placé sous sa grande artère.

Or, y a-t-il un moment, dans l'embryon de l’animal vertébré, où la moelle épinière soit sous le canal digestif, le canal digestif sous le cœur ? Non, sans doute. Tout est placé dans l’intérieur de l’embryon de l'animal vertébré, comme 1l le sera plus tard dans l'animal vertébré adulte. L’embryon de l'animal vertébré a donc toujours la structure de l'animal vertébré, il n'a jamais la structure du ver, iln'est jamais à l'état de ver.

Mais laissons les systèmes, et venons aux faits. Considérons, un moment, la fitité des espèces sous un aütre point de vue, sous un point de vue plus immédiat, plus direct, et sous le rapport des preuves mêmes sur lesquelles s'appuie M. Cuvier pour la démontrer.

M. Cuvier commence par poser les limites de ce qu'on appelle variété ou race, dans une espèce proprement dite.

Or, il voit, d'une part, les causes qui déterminent les variétés d'une espèce être toutes accidentelles, la chaleur, la lumière, le climat, la nourri-

ture, la domesticité ; 1l voit, de l’autre, ces causes accidentelles n’agir que sur les caractères les plus superficiels, la couleur, l'abondance du poil, la (aille de l'animal, etc.

« Le loup et le renard habitent, dit-il, depuis « la zone torride jusqu'à la zone glaciale, et, dans « cet immense intervalle, ils n'éprouvent d'autre « variété qu'un peu plus ou un peu moins de « beauté dans leur fourrure. Une crinière plus « fournie fait la seule différence entre l’hyène de « Perse et celle de Maroc. Que l’on prenne, ajoute- «t-il, les deux éléphants les plus dissemblables, « et que l’on voie s'il y a la moindre différence « dans le nombre ou les articulations des os, « dans la structure des dents, etc. »

Les variations sont, il est vrai, beaucoup plus srandes dans les animaux domestiques, mais elles sont toujours superficielles. Celles du mouton portent principalement sur la laine, etc.; celles du bœuf sur la taille, sur des cornes plus ou moins longues ou qui manquent, sur une loupe de craisse plus ou moins forte qui se forme sur les épaules, etc.; celles du cheval sont moindres en-

res domestiques est donné par le cochon; et cet extrême se borne à des défenses plus ou moins développées, ou à des ongles qui se soudent dans quelques races. |

L'animal domestique sur lequel la main de l’homme a le plus appuyé est le chien. Les chiens varient par la couleur, par l'épaisseur du poil, etc., par la taille, par la forme du nez, des orailles, de la queue, par le développement du cerveau, et, ce qui en est une suite, par la forme de la tête. Il y à des chiens qui ont un doigt de plus au pied de derrière, comme il y a des familles sexdigitaires dans l'espèce humaine. Dans un travail curieux sur les variétés des chiens, M. Frédéric Cuvier a constaté ce fait singulier, savoir, qu'il se trouve des individus à une dent de plus‘, soit d’un côté, soit de l’autre.

Là est le maximum des variations connues dans le règne animal; et quant à l'opinion de quelques naturalistes qui se rejettent sur l'effet du temps pour changer le type des espèces, non-seulement cette opinion est sans preuves, mais elle a même

1 La dent surnuméraire est une fausse molaire.

contre elle des preuves formelles et décisives.

« L'Egypte nous a conservé, dans ses catacom- «bes, dit M. Cuvier, des chats, des chiens, des « singes, des têtes de bœufs, des 1bi1s, des oiseaux « de proie, des crocodiles, etc., et certainement «on n’aperçoit pas plus de différence entre ces « êtres et ceux que nous voyons qu'entre les mo- «imies humaines et les squelettes d'hommes « d'aujourd'hui. »

Mais voici quelque chose de plus décisif encore. Il y a deux espèces qui sont les plus voismes qu'il soit possible, si voisines, que, comme je l'ai dérà dit, on n'a pu jusqu ici trouver aucune différence caractéristique entre leurs squelettes. Ces espèces sont l'âne et le cheval. L’âne ne diffère du cheval que par les proportions d’un petit nombre de ses parties, de ses sabots, de ses oreilles, de sa croupe, de sa queue, etc. De plus, les deux espèces s’unissent et produisent ensemble depuis des siècles. Assurément, si jamais on a pu imaginer une - réunion complète de toutes les conditions les plus favorables à la transformation d'une espèce en une autre, cette réunion se trouve ici. Et cependant, y a-t-il eu transformation? L'espèce de l'âne

s’est-elle transformée en celle du cheval, ou celle du cheval en celle de l'âne? Ne sont-elles pas aussi distinctes aujourd'hui qu'elles l’aient jamais été? Au milieu de toutes ces races, presque innombrables, qu'on a tirées de chacune d'elles, y en a-t-1il une seule qui soit passée de l'espèce du cheval à celle de l'âne, ou, réciproquement, de l'espèce de l’âne à celle du cheval ‘?

L'espèce est donc fixe. Les variétés de chaque espèce, déterminées par des circonstances extérieures (la chaleur, la lumière, le climat, la nourriture, la domesticité), ont leurs limites. Les variations qui résultent du croisement des espèces voisines ont aussi les leurs : car, d’une part, si les mélis, c'est-à-dire les mdividus provenant de ces

! On peut en dire autant de l'espèce du bouc et de celle du bélier. Le bouc s’accouple avec la brebis, le bélier se joint avec la chèvre; mais, ainsi que le dit très-bien Buffon, « quoique ces accou- « plements soient assez fréquents et quelquefois prolifiques, il ne «s'est point formé d'espèce intermédiaire entre la chèvre et la « brebis. Ces deux espèces sont distinctes, demeurent constamment « séparées et toujours à la même distance l’une de l’autre; elles

«n’ont donc point été altérées par ces mélanges, elles n’ont point «

« fait de nouvelles souches, de nouvelles races d'animaux mitoyens, «elles n’ont. produit que des différences individuelles, qui n’in- « fluent pas sur l’unité de chacune des espèces primitives, et qui « confirment au contraire la réalité de leur différence caractéris- : tique. » (Histoire de la Chèvre.)

unions croisées, S'umssent entre eux, ils deviennent bientôt imféconds, et de l’autre, s'ils s’unissent à l’une des deux espèces primitives, 1ls retournent à cette espèce.

Le mulet, produit de l'union de l'âne avec la jument, ou du cheval avec l’ânesse, est généralement infécond dès la première génération, du moins dans nos climats. Les métis du loup et du chien, de la chèvre et du bélier, cessent d'être féconds, dès les deux ou trois premières générations. De plus, si l’on unit ces métis à l’une ou à l’autre des deux espèces primitives, on les ramène promptement, comme je viens de le dire, à celle des deux espèces à laquelle on les unit.

De quelque côté que l’on envisage la question qui nous occupe, l'immutabilité des espèces esl donc le grand fait, le fait qui ressort de tout, el que tout démontre.

Mais, la constance des espèces actuelles une fois établie, une autre question se présente. Les espèces des âges précédents avaient-elles aussi leur constance ? ou bien ont-elles varié, et nos espèces actuelles peuvent-elles être regardées comme n'étant qu'une modification de ces espèces perdues ?

Les faits rassemblés dans le grand ouvrage de M. Cuvier sur les ossements fossiles répondent à celte question.

Les animaux des divers âges du globe ne sontils que des modifications les uns des autres? Par exemple, les animaux de l’âge actuel ne sont-ils que des modifications des animaux de l’âge qui avait précédé, de l'âge des mammouths et des mastodontes; les animaux de l'âge précédent, les mammouths, les mastodontes, etc., n'étaient-ils que des modifications des animaux d'un âge plus ancien encore, de l’âge des palæothériums et des lophiodons ?

« Mais, comme le dit très-bien M. Cuvier, si « celte transformation a eu lieu, pourquoi la terre «ne nous en a-t-elle pas conservé les traces? « Pourquoi ne découvre-t-on pas, entre le palæo- « thérium, le mégalonix, le mastodonte, etc., et «les espèces d'aujourd'hui, quelques formes 1n- « termédiaires? »

Il ya plus. Pour concevoir la transformation d'une espèce en une autre, on est forcé d'admettre des modifications lentes et graduées, et par consé-

quent des événements, des causes qui aient agi

eraduellement aussi. Or, de telles causes n'ont

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point existé. Les catastrophes qui sont venues couper les espèces ont été subites, instantanées. La preuve en est dans ces grands quadrupèdes du Nord, saisis par la glace, et conservés Jusqu'à nos jours avec leur peau, leur poil, leur chair.

Lors donc qu on irait jusqu'à accorder que les espèces anciennes auraient pu, en se modifiant, se transformer en celles qui existent aujourd'hui, cela ne servirait à rien, « car, comme le dit encore « M. Cuvier, elles n'auraient pas eu le temps de « se livrer à leurs variations. »

Nos espèces actuelles ne sont donc point de simples modifications des espèces perdues; ces espèces perdues n'oût point changé; et nos espèces actuelles, prises en elles-mêmes, sont constantes el iImmuables.

244 HISTOTRE NATURELLE

Caractères particuliers de lespèce et du genre.

Buffon définit l'espèce « une succession con- « stante d'individus semblables et qui se repro- « duisent! :» par où1l mêle deux choses distinctes, le fait de la reproduction et celui de la ressemblance. Or, il avait déjà remarqué, et fort judicieusement, que la comparaison de la ressemblance n'est qu'une idée accessoire *. Reste donc le fait de la r'eproduction, et par conséquent l'espèce n'est, pour lui,

! Voyez mon édition des Œuvres de Buffon, t. I, p. 416. 2? « La comparaison du nombre ou de la ressemblance des individus n’est, dit Buffon, qu’une idée accessoire et souvent indépendante de là première (la succession constante des individus par la génération) ; car l’âne ressemble au cheval plus que le barbet au lévrier, et cependant le barbet et le lévrier ne font qu'une même « espèce, puisqu'ils produisent ensemble des individus qui peuvent eux-inêmes en produire d’autres; au lieu que le cheval et l’âne sont certainement de différentes espèces, puisqu'ils ne produisent ensemble que des individus viciés et inféconds. » Ibid., p. M5.

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PIHILOSOPHIQUE. 245

que la succession des individus qui se reproduisent.

M. Cuvier définit aussi l'espèce : « La réunion des individus descendus l’un de l'autre ou de parents communs ‘. » L'espèce n'est donc pour M. Cuvier, comme pour Buffon, que la succession des individus quise reproduisent et se perpétuent.

Voilà donc l'espèce définie par le fait : l'espèce est la succession des individus qui se reproduisent. Mais n'y a-t-il pas aussi quelque fait par lequel on puisse définir le genre? Cest cette définition que Je cherche.

Que deux individus, mâle et femelle, semblables entre eux, se mêlent, produisent, et que leur produit soit susceptible à son tour de se reproduire, et voilà l'espèce : la succession des individus qui se reproduisent et se perpétuent. A côté de ce premier fait, que deux individus, mâle et femelle,

! [Hi ajoute: « Et de ceux qui leur ressemblent autant qu'ils se « ressemblent entre eux. » Mais ce n’est là encore, même pour lui, qu'une idée accessoire, car il dit ailleurs : « Les différences appa- «rentes d’un mâtin et d'un barbet, d’un lévrier et d’un doguin, « sont plus fortes que celles d’aucunes espèces sauvages du même « genre. » L'idée fondamentale de l'espèce est donc la succession par la génération. « Ge caractère seul, dit encore Buffon, constitue « la réalité et l'unité de ce que l’on doit appeler espèce. » Vovez mon édition des Œuvres de Buffon, t. X, p. 457.

moins semblables entre eux que n'étaient les deux précédents, se mêlent, produisent, et que leur produit soit mfécond, ou immédiatement, ou après quelques générations, et voilà le genre. Le caractère de l'espèce est la fécondité qui se perpétue, le caractère du genre est la fécondité bornée. La génération donne donc ainsi les espèces par la fécondité qui se perpétue, et les genres par la fécondité bornée. |

Je sais bien que le groupe que je propose, et qui résulterait du croisement fécond des espèces, ne répondrait plus exactement aux genres ordinaires des naturalistes, formés par la seule comparaison des ressemblances ; mais on pourrait donner à ce groupe tel nom qu'on voudrait, le point essentiel ici est de le constater. Je sais bien encore que les expériences nécessaires pour en généraliser l'établissement sont lom d'être faites, et ne le seront peut-être jamais : « Le plus grand € obstacle qu'il y ait à l'avancement de nos con- « naissances, disait Buffon, est l'ignorance pres- « que forcée dans laquelle nous sommes d'un « très-grand nombre d'effets que le temps seul «n’a pu présenter à nos yeux, et qui ne se dé-

« voileront même à ceux de la postérité que par « des expériences et des observations combinées. « En attendant nous errons dans les ténèbres, ou « nous marchons avec perplexité entre des pré- « jugés et des probabilités, ignorant même jusqu à « la possibilité des choses, et confondant à tout « moment les opinions des hommes avec les actes « de la nature ‘. »

Toutefois on a déjà quelques faits. On sait que les espèces du cheval, de l'âne, du zèbre, peuvent se mêler et produire ensemble; celles du loup et du chien se mêlent et produisent aussi: il en est de même de celles de la chèvre et de la brebis, de la vache et du bison. Le tigre et le lion ont produit à Londres, fait remarquable et qui renverse ce principe que l’on s'était trop hâté de poser, savoir, que, pour que le croisement de deux espèces füt fécond, 11 fallait au moins que l’une d'elles fût domestique.

Je m'en liens à ces exemples certains, tirés de la classe des mammifères. On connaît, dans celle des oiseaux, les unions croisées de plusieurs espé-

LT. II, p. 454.

ces, du serin avec le chardonneret, avec la lnotle, avec le verdier, etc., des faisans dorés, argentés et communs, soit entre eux, soit avec la poule, etc.

Au milieu de tous les autres groupes de la meihode, l'espèce et le genre se distinguent done en ce qu'ils ne se fondent pas seulement sur la comparaison des ressemblances, mais sur des rapports directs et effectifs de génération et de feconduite.

Caractères particuliers de l'espèce et du genre

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