Par Daubenton
SUR l’économie animale.
remarqué M. Daubenton *, que le pied d’un cheval, en apparence si différent de la main de l’homme, est cependant composé des mêmes os, et que nous avons à l’extrémité de chacun de nos doigts le même osselet en fer à cheval qui termine le pied de cet animal1 2; et l’on jugera si cette ressemblance cachée n’est pas plus merveilleuse que les différences apparentes, si cette uniformité constante et ce dessein suivi de l’homme aux quadrupèdes, des quadrupèdes aux cétacés, des cétacés aux oiseaux, des oiseaux aux reptiles, des reptiles aux poissons, etc. , dans lesquels les parties essentielles, comme le cœur, les intestins, l’épine du dos, les sens, etc. , se trouvent toujours, ne semblent pas indiquer qu’en créant les animaux, l’Être suprême n’a voulu employer qu’une idée et la varier en même temps de toutes les manières possibles, afin que l’homme put admirer également et la magnificence de l’exécution, et la simplicité du dessein 3. »
1. On voit, par cet exemple et par cent autres, comment à mesure que Daubenton avançait dans la partie matérielle de la science, Buffon saisissait l’esprit de ces progrès successifs.
2. ...... Ce qu’il y a de singulier, c’est que cette forme de fer
à cheval se trouve aussi sur l’os de la troisième phalange des doigts des pieds et des mains de l’homme. » (Daubenton, Description du cheval , tome IV, page 365).
3. Tome IV, page 37 1). Il revient souvent sur cette grande idée ; jl y revient en particulier dans le passage qui suit, et qui n’est
IDEES DE DUFFON
Assurément, ce passage est fort beau, et il a été souvent cité ; mais il ne suffit pas de le citer : après l’avoir admiré, il faut voir, et voir enfin avec précision jusqu’à quel point la grande idée d’un plan
pas moins beau (pie celui que je viens de citer, quoiqu’il ait été moins remarqué: « Prenant son corps pour le module physique de tous les êtres vivants, et les ayant mesurés, sondés, comparés dans toutes leurs parties, l’homme a vu que la forme de tout ce qui respire est à peu près la même ; qu’en disséquant le singe on pouvait donner l’anatomie de l’homme; qu’en prenant un animal on trouvait toujours le même fond d’organisation, les mêmes sens, les mêmes viscères, les mêmes os, la même chair, le même mouvement dans les fluides, le même jeu, la même action dans les solides ; il a trouvé dans tous un cœur, des veines et des artères; dans tous, les mêmes organes de circulation, de respiration, de digestion, de nutrition, d’excrétion; dans tous, une charpente solide, composée des mêmes pièces à peu près assemblées de la même manière ; et ce plan toujours le même, toujours suivi de l’homme au singe, du singe aux quadrupèdes, des quadrupèdes aux cétacés, aux oiseaux, aux poissons, aux reptiles, ce plan, dis-je, bien saisi par l’esprit humain, est un exemplaire fidèle de la nature vivante, et la vue la plus simple et la plus générale sous laquelle on puisse la considérer ; et, lorsqu’on veut l’étendre et passer de ce qui vit à ce qui végète, on voit ce plan, qui d’abord n’avait varié que par nuances, se déformer par degrés des reptiles aux insectes, des insectes aux vers, des vers aux zoophytes, des zoophytes aux plantes; et, quoique altéré dans toutes les parties extérieures, conserver néanmoins le même fond, le même caractère, dont les traits principaux sont la nutrition, le développement et la reproduction ; traits généraux et communs à toute substance organisée, traits éternels et divins que le temps, loin d’effacer ou de détruire, ne fait que renouveler et rendre de plus en plus évidents. » (Tome XIV, page 28),
sur l’économie animale.
general , d'un seul plan, dans l’organisation des animaux, est une idée solide et vraie.
Newton avait remarqué avant Buffon : « L’uniformité qui, disait-il, paraît dans le corps des animaux; car, en général, les animaux ont deux côtés, l’un droit et l’autre gauche, formés de la même manière; et, sur ces deux côtés, deux jambes par derrière, et deux bras, ou deux jambes, ou deux ailes par devant sous leurs épaules ; et, entre les épaules, un cou qui tient par en bas à l’épine du dos, avec unetête par- dessusoù il y a deux oreilles, deux yeux, un nez, une bouche et une langue, dans une même situation L »
A l’époque même où Buffon publiait l’idée que j’examine, un autre grand naturaliste,4 Réaumur, la jugeait ainsi : « Quoique cette vue ne soit pas exacte, disait Réaumur, elle prouve que M. de Buffon conçoit très bien qu’il y a un plan général, qui rappelle tous les animaux à une idée d’unité, à un point de conformité par lequel tout animal, quel qu’il soit, est distingué des végétaux. L’inexactitude de la réflexion 1 2 consiste en ce qu’il met ce
1. Traité d'optique, etc. (trad. de Coste, tome II, page 577).
2. L’ inexactitude de la réflexion n’est pas précisément dans ce que remarque Réaumur. Ce n’est pas parce que certaines parties manquent que les animaux diffèrent dep/an, c’est parceque les parties qui restent ne gardent pas la même position relative. Fn un mot, il y a un fonds commun d’organisalion dans les uni-
point dans certaines parties qui manquent à beaucoup d’animaux, comme la charpente des os, que n’ont pas les insectes, le cœur qu’on distingue dans quelques animaux et qui ne se trouve pas dans d’autres, etc. i. »
On voit, par les paroles de Newton, que l’idée d’une certaine unijormitè dans les animaux a été saisie de bonne heure ; et l’on voit, par les remarques de Réaumur, que cette belle idée d’un plan général , d’un dessein suivi , a grand besoin d’être démêlée.
Lorsque, avec Buffon, on passe de l'homme au cheval , aux quadrupèdes, on trouve un dessein suivi; lorsqu’on passe des quadrupèdes aux oiseaux, des oiseaux aux reptiles, des reptiles aux poissons, ce même dessein , quoique toujours de plus en plus modifié, subsiste: on a toujours le dessein , \e plan de l'animal vertébré.
Mais, si des animaux vertébrés on passe aux mollusques, le dessein change ; si des mollusques on passe aux insectes, il change encore; il change
maux, et c’est par là que l’animal se distingue du végétal ; mais le plan, c’est-à-dire l’ordre relatif des, parties qui constituent ce fonds commun , change. Il y a un fonds commun , et plusieurs plans distincts. Voyez ce que je dis plus loin. Voyez aussi mon Histoire des travaux de G. Cuvier.
1. Lettres à un Américain, etc. (tome IV, huitième partie, page 188): ouvrage de l’ahhé de Lignac, mais où l’on reconnaît aisément, et dans plus d’un lieu, la main (le néuumur.
sur l'économie animale. 35
encore, si des insectes on passe aux zoophytes.
Il n’y a donc pas un seul dessein , un seul plan; il y en a quatre : il y a le plan des vertébrés, le plan des mollusques, l Qplan des insectes ‘, et le plan des zoophytes.
C’est ce que nous savons tous aujourd’hui1 2, et ce que Buffon ne pouvait savoir. Bufïbn n’a connu l’anatomie que par Daubenton, etDaubenton n’avait étudié que les animaux vertébrés. Les mollusques, les insectes, les zoophytes, tout ce qu’on appelait alors les animaux à sang blanc, tout ce qu’on appelle aujourd’hui les animaux sans vertèbres, tous ces animaux n’ont été, si je puis ainsi dire, soumis à l’anatomie comparée* que par M. Cuvier.
Au temps de Buffon, si vous exceptez quelques études particulières de Méry sur la moule des étangs , de Malpighi sur le ver à soie , de Swammerdam sur un certain nombre d 'insectes, etc., la structure de toute cette grande partie du règne animal était à peu près inconnue. Les belles études de Lyonnet sur la chenille du saule, de Pallassur les aphrodites et les néréides , etc., ne sont venues qu’après. Et encore, avec tout cela, qu’avait-on? des vues détachées, des faits isolés, épars; mais
1 . Ou, plu? généralement, des articulés , plan qui comprend les crustacés , les arachnides et les insectes.