‹ Histoire des travaux et des idées de BuffonChapitre 229 sur 236 · A M. L ABBÉ LE BLANC · texte numérisé non relu

A M. L ABBÉ LE BLANC

Je vous écris directement, mon cher ami, parce qu’il y a huit .jours que je suis 'a Montbar, et que je n’ai pas cru qu’il convînt d’envoyer ma lettre par la poste a M. Perrier. Je vous suis très sensiblement obligé des services que vous m’avez rendus au sujet de mon livre. J’ai pris

1 Tirée de la précieuse collection de M. Feuillet de Conches. Je dois cette lettre à l’obligeante intervention de M. Champollivn-Figeac.

la liberté d’en écrire à il. le due de Nivernais, qui m’a répondu de la manière du monde la plus polie et la plus obligeante. J’espère donc qu’il ne sera pas question de le mettre a l’index, et, en vérité, j’ai tout fait pour ne le pas mériter et pour éviter les tracasseries théologiques que je crains beaucoup plus que les critiques des physiciens ou des géomètres. La troisième édition de cet ouvrage vient de paraître et se débite avec autant de rapidité que la première et la seconde.

Je partage avec vous la satisfaction que vous avez eue devoir vos ouvrages goûtés par tout ce que nous avons de plus respectable dans l’Église, et je suis charmé que vous les ayez présentés à Sa Sainteté, et que vous ayez eu son approbation. J’ai fait voir cet article de votre lettre à quelques personnes, et j’imagine qu’à votre retour vous obtiendrez le privilège que vous demandez, et qu’il est en effet très injuste de vous refuser. Le père Jacquier est un homme d’un grand mérite, et je suis charmé que vous soyez de ses amis. Je vous serai bien obligé si vous voulez bien l’assurer de ma part que personne ne peut l’estimer et l’honorer plus que je le fais. Dans la dispute que j’eus il y a plus de deux ans avec Clairaut, au sujet du mouvement de l’apogée de la lune, je défendis Newton et ses commentateurs; mais Clairaut s’étant depuis rétracté et ayant supprimé les parties de son mémoire qui attaquaient directement les commentateurs, j’ai été obligé de supprimer aussi ce que j’avais écrit pour maintenir cette théorie, et il n’y a d’imprimé dans le volume de 1745 que ce qui regarde en général la loi de l’attraction. Je vous écris ceci pour que le révérend père Jacquier voie que je désire beaucoup une part dans son amitié.

J’écrirai au premier jour à Maupertuis, et je tâcherai de lui proposer d’une manière efficace les choses que

vous souhaitez. Au reste, je ne vous réponds de rien. Maupertuis est en effet un honnête homme; mais il se grippe quelquefois, et je ne sais s’il n’est pas toujours piqué. Quoi qu’il en soit, je lui écrirai, et lui écrirai pressamment, surtout pour que vous soyez de l’Académie.

Je retourne à Paris dans trois semaines. Je suis venu passer ici le temps du voyage de Compiègne. On vous aura peut-être écrit que Voltaire fait jouer chez lui toutes les pièces que les comédiens ont refusées. J’entends faire à quelques-uns des éloges de sa Rome sauvée ; l’abbé Sallier, qui l’a vu représenter, m’en a dit du bien. Vous avez bien fait de lui écrire; il m’a demandé souvent de vos nouvelles. Madame Dupré m’a aussi chargé de vous dire bien des choses de sa part. J’ai souvent parlé de vous chez elle et chez M. Trudaine, et il ne m’a pas paru qu’ils aient , comme vous vous le persuadiez, changé de manière de penser sur votre sujet. Oubliez, mon cher ami, les chagrins que vous avez eus; les autres ont déjà oublié les calomnies qui les ont occasionnés. Soyez donc tranquille , portez-vous bien , et continuez à me donner souvent de vos nouvelles. Personne ne vous est plus essentiellement attaché que je le suis.

Buffon.

A Montbar, le 23 juin 1750.

LETTRE IVe.

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