Le prince Xarier de Saxe
le mouvement. Il attend sous deux jours des nouvelles du général autrichien Hohenlohe, qui doit arriver à Manheim aujourd'hui ou demain, et il dit qu'alors il pourra parler plus positivement. Mais il a dit ces propres paroles que je vous ai gardées pour la bonne bouche : « Au reste, je puis assurer Vos Altesses, de la part des deux Souverains qui m'honorent de leur confiance, et, si j'ose le dire, d'après mon sentiment et mon attachement personnels, qu'on n'a pas jamais conçu la plus petite idée de ne pas leur faire jouer le rôle brillant qui leur est dû à tant de titres, et dont nous avons besoin pour notre propre intérêt. »
Vous conviendrez que cela est fait pour mettre un peu de baume dans le sang; nous verrons ce qui en résultera.
L'entretien a duré environ trois quarts d'heure ; Calonne est arrivé à la fin; il l'a reconnu sur-lechamp pour l'avoir vu à Metz, il y a vingt-cinq ans. De là demande d'aller chez lui demain matin, refus de sa part ; convenu qu'il reviendra demain entre onze heures et midi et qn'il dînera avec nous. Je lui ai dit en sortant un mot de ce qui me regardait; il m'a serré la main et m'a dit : a Soyez tranquille. » Comme on le tiraille de partout, je n'ai rien ajouté ; mais je ne serai tranquille qu'après la conversation de demain, que vous ne pourrez savoir qu'aprèsdemain matin. La reconduite n'a pas passé la chambre d'après le cabinet. On a fait une gaucherie, quoique
j'aie dit trois fois très -clairement ce qu'il fallait pour la faire cesser. Jamais on n'a voulu m'entendre. On n'a pas fait entrer le ministre de Prusse, quoique le duc ait dit deux fois : a Stein 1 nous dirait cela, » On répondait toujours qulon lui enverrait M. de la Rosière. Or Stein n'était pas fait pour être renvoyé à un sous-ordre et pour rester à la porte quand un Lambesc était en dedans. Je ne serais pas étonné qu'il fût un peu choqué ; après le départ nous avons représenté, Vaudreuil et moi, que, malgré la défense du duc, il était honnête de la violer et d'aller chez lui, et nous y allons demain à neuf heures. Je crois que voilà une lettre assez curieuse. Bonsoir, mes chers enfants, je vous embrasse.
On a tout lieu d'espérer encore cinq cent mille roubles de la Russie; et avec trois ou quatre millions de nos coffres on nous paralyserait ! C'est à se tirer un coup de pistolet par la tête.
1. Le baron de Stein, ancien ministre d'État de Prusse, fut un des plus ardents adversaires des principes de la Révolution et il se fit en Allemagne une réputation colossale par ses sentiments hostiles contre Napoléon. En 1812 et 1813, il fut, par ses écrits et par sa diplomatie, l'un des inspirateurs et des guides du mouvement germanique qui accéléra la chute de Bonaparte. Retiré dans ses terres en 1816, après avoir accompli son œuvre, il y éleva un temple en commémoration de la délivrance de l'Allemagne et de la captivité de Sainte-Hélène.
Du même an même.
A Coblentz (donc) ce k juillet 1792, 11 heures 1/2 du soir.
Premièrement, Nassau est arrivé hier au soir, et nous a appris que quinze mille Russes sont en marche et arriveront en France vers le premier d'octobre. Romanzow1 est venu un moment après nous apporter, non pas cinq cents, mais deux cent cinquante mille roubles, faisant sept cent cinquante mille francs, ce qui fait que nous avons reçu depuis trois semaines trois millions deux cent mille francs. Mais tout cela est en papier et nous n'en sommes pas plus riches pour le moment. La Chapelle vient de me dire que ce mouvement-ci coûterait dix-huit cent mille francs; jugez.
Nous sommes partis à neuf heures ce matin pour Horchhein. Après tous les compliments possibles, nous nous sommes enfermés, les cinq Princes et M. de Lambesc. Le duc a répété de vingt manières différentes, sans affectation pourtant, mais du ton le plus affectueux et le plus vrai, la phrase soulignée
1. Le comte Nicolas de Romanzow, ministre, puis chancelier de Russie, était fils du feld-maréchal Pierre Romanzow, qui illustra le règne de l'impératrice Catherine II par ses talents et par ses victoires.
d'hier. On a lu quelque chose où Ton disait que les Princes français seraient en deuxième ligne. Il a interrompu et s'est écrié avec véhémence qu'il donnait sa parole d'honneur que jamais, jamais, les Puissances n'en avaient seulement conçu l'idée. Nous savons d'ailleurs que l'Impératrice a mis pour condition de son accession au projet des deux Rois, que les Princes auraient en première ligne une place convenable à léminence de leur rang et à la noblesse de leur conduite. Nous avons conté au due le vol de Bruxelles, toute l'histoire de M. de Toulongeon; enfin nous lui avons marqué la plus grande confiance. Il y a paru sensible; mais quand il ne pouvait que blâmer la conduite du Cabinet devienne, il le faisait et ne la justifiait jamais.
Pendant ce temps-là, Stein et la Rosière arrangeaient le mouvement dans une autre chambre. J'ai levé le lièvre sur le canon qui nous manquait absolument. Il a dit qu'on en demanderait pour nous à l'Électeur de Mayence et que, s'il n'en voulait pas donner, les Prussiens et les Autrichiens nous fourniraient par moitié la quantité dont nous jugerions avoir besoin. Il n'y a rien à dire à cela.
Après avoir dit beaucoup de choses utiles que je ne me rappelle pas, nous avons été dans le salon, où on a trouvé Stein et la Rosière qui attendaient. On a vu dans une fenêtre, en courant, ce qu'ils avaient arrangé; vous verrez dans ma lettre à Crénolle ce qui en résulte pour ce qui me concerne* Ces*
bien ; nous sommes repartis un peu avant midi. A deux heures et demie le duc est venu pour dîner; encore un peu de cabinet pour une affaire qui serait trop longue à vous conter. On s'est mis à table sans femmes, le duc entre les deux Princes; moi, j'ai été chargé du fils, qui a vingt ans; je l'ai mis entre le prince Xavier et moi. Ce jeune homme est tout neuf, tout simple1. Il m'a plu beaucoup, il m'a tout de suite pris pour son confident et m'a fait, sans bêtise, les questions les plus naïves sur les personnes, sur tout ce qui se passait. Il a été fort étonné, entre autres choses, qu'un page fût chevalier de Malte, étant si jeune, disait-il. Il n'en revenait pas. Il . mange peu ; il m'offrit de tout ce qu'il y avait sur son assiette ; il m'avait l'air de ne pas comprendre qu'on prît garde à lui.
Quand je lui ai offert de l'entremets, il m'a répondu : « Je suis rassasié. » Je me le suis tenu pour
1. Ce jeune homme, ainsi dépeint par le prince de Condé, ne tarda pas à devenir un des plus intrépides soldats de cette époque où la bravoure courait les rues. Quand le duc de Brunswick fut blessé à mort à la bataille d'Auerstœdt, le fils, dont les cheveux, la barbe et les sourcils blanchirent dans les vingtquatre heures, jura de venger son père. Jamais serment ne fut plus religieusement tenu: jamais Bonaparte n'eut un ennemi plus personnel et plus direct. Il fut avec le baron de Stein et le feld-maréchel Blûcher le principal promoteur de la guerre de 1813. À la tête de sa Légion vengeresse, il combattit partout et toujours les troupes de Napoléon. 11 périt à Waterloo, au moment même où, par une dernière charge, il décidait du sort de la journée. Les Allemands le proclament encore l'Arminius moderne et ils ont fait de lui un héros de légende.
dit. Eh bien! je vous assure qu'il n'est pas bête ; mais, avec une figure intéressante, il m étonnera bien s'il devient jamais un agréable.
Après dîner, je l'ai pris par la main pour le faire passer; car si on le laissait faire, il serait toujours derrière tout le monde. Il m'a cependant dit : « Oh! je ne vous quitte pas. » Effectivement, son parti était pris là-dessus ; il s'est toujours tenu collé à moi dans la foule, et je l'ai trôlé partout à la place où il devait être.
On a voulu imiter nos visites de corps, cela n'était pas bien difficile : mais on avait tout laissé entrer à la fois dans le grand salon, quand on y a passé. Au moyen de quoi, tout était confondu. Les Princes ont promené le duc dans ce salon, et quand ils rencontraient trois ou quatre officiers du même uniforme, ils disaient : « Voilà tel corps qui vient vous faire sa visite. » Cela n'aura pas donné une grande idée au duc de l'ordre qui règne dans l'armée des Émigrés. Au reste, il l'appelle toujours ainsi, et il a été fort honnête. Il a dit à plusieurs qu'il se rappelait fort bien de les avoir vus, il y a tant d'années (vingt-cinq ou trente) à tel endroit, et cela était vrai.
Enfin il est parti, et je suis resté seul avec les Princes pendant plus d'une heure. Je ne peux pas dire que je n'aie été parfaitement content d'eux pour les principes : ils tiendront à ceux de notre lettre d'il y a dix mois, malgré tout ce que les Tuileries
peuvent et pourront dire ; et quel que soit le manifeste des Puissances, ils sont bien décidés à dire dans le leur tout ce qu'ils ont dit dans cette lettre. Et sur ce que j'ai fait exprès l'objection : « si le Roi libre voulait autre chose, » Monsieur m'a fort bien répondu ; « il ne peut l'être qu'au bout de quelque temps que nous serons en France, et alors notre parti sera trop fort pour qu'il fût possible, à nous de nous dédire, et à lui de nous contrarier. » A un certain point, l'observation ma paru fort juste. Voilà notre journée d'aujourd'hui ; celle de demain ne sera pas fort intéressante.
A Buhl, ce 31 août 1792.
J'ai reçu hier votre lettre du 23, et je vois avec peine que vous étiez encore à Huy, ne sachant pas quand vous marcheriez.
Je suis révolté comme vous de ce que vous me mandez, mais je m'y attendais; j'ai toujours vu du louche dans cette aventure-là, qui ne m'a jamais paru naturelle, et je crois qu'elle unira encore plus mal pour le sentiment des honnêtes gens. Quant à nous, je crois bien que nous ne serons pas longtemps sans faire quelques mouvements, et je suis
chargé de faire remonter tous les bateaux de tous les endroits que je garde sur les bords du Rhin. Si on vous Ta mandé, ne le dites pas comme le tenant de moi; mais ce qu'on me demande n'est pas fort aisé, attendu que les Nationaux tirent dessus comme le diable et que les bateliers ont peur. L'Alsace est toujours bonne, et ses défenseurs sont fort négligents et encore plus poltrons. L'apparition de quelquesuns de ces bateaux a fait battre la générale dans leur camp, l'avant-dernière nuit; et ils ne tiraillent que par peur.
Il y a une main invisible qui retient et empêche de tenter des succès plus que certains. Avant-hier, ils tiraient encore beaucoup de canon sur la Légion qui sert à merveille et qui s'en émeut d'autant moins que tous les coups passent par-dessus et ne touchent jamais personne.
Je ne vous parle point des horreurs de Paris; cela fait frémir et j'avoue que je ne les comprends pas. Qu'ils eussent fait pendre, il y a deux ans, nos prisonniers de Lyon, je l'aurais compris; ç'aurait été pour effrayer et pour empêcher de prendre notre parti; mais à présent à quoi cela leur sert-il? Ils feraient pendre toute la France que le Roi de Prusse et même l'Empereur n'en poursuivraient que plus décidément leur projet, et leur succès est sûr.
Adieu, mon cher enfant, j'espère que vous êtes en France à présent et je vous embrasse de tout mon cœur.
Du même au même.
A Gruningen, ce 16 septembre 1792.
Je ne sais, mon cher enfant, par quel hasard je n'ai reçu qu'hier votre lettre du 22, depuis celle du 3, à laquelle j'ai répondu, il y a trois jours. Je ne vous dirai qu'un mot aujourd'hui; vous serez sûrement étonné et affligé de la triste nouvelle que je vais vous apprendre. Après huit jours d'une fièvre violente, à la veille de jouir du fruit de trois ans de courage et de travaux, le malheureux vicomte de Mirabeau a succombé hier à une attaque d'aploplexie. Nous le pleurons de toute notre âme, et c'est une perte plus grande qu'on ne croit dans le moment où nous sommes. Sa Légion est dans le délire de la douleur et de l'abattement.
Nous en sommes toujours à des préparatifs ; peutêtre le but s'en réalisera- t-il, d'un côté ou d'un autre? C'est ce que nous saurons bientôt.
J'ai été hier au vieux Brisach et j'ai vu un camp de dix-huit cents hommes à peu près, et les postes de ces messieurs1, comme on voit du Palais-Bourbon, le Cours; le Rhin étant très-étroit dans cette partie. Je vous assure que ce sont les meilleures