‹ Histoire Des Trois Derniers Princes de la Maison de Condé Prince de Condéduc de Bourbonduc D'EnghienChapitre 13 sur 40 · Ces messieurs sont les volontaires et les patriotes · texte numérisé non relu

Ces messieurs sont les volontaires et les patriotes

gens du monde. Ils n'ont pas plus pris garde à moi qu'ils n'avaient fait au pont de Kehl et au Fort- Louis.

Nous tremblons toujours pour les prisonniers du Temple, mais je me plais encore à espérer. Cette semaine doit tout décider. Grand Dieu, quel moment!

Du même au même.

Emmendengen, ce 6 octobre 1792.

Mon cher enfant, tout ce qui me revient de vous personnellement me fait grand plaisir. J'en ai beaucoup aussi à savoir que vous êtes parti, le 24, pour Namur; ce qui me fait espérer que vous allez sur la Flandre, et que vous arriverez à temps pour être de quelque chose, à quelque siège. Pour nous, il n'est plus question de rien. Nous allons border le Rhin depuis Sassbach1 jusqu'auprès de Kehl, à attendre les événements qui ne peuvent pas être bien longs, d'après la capitulation de Dumouriez. Il en est temps, car nous sommes vexés autant qu'il est possible par les pacifiques Autrichiens et par les turbulents paysans. Nous ne pouvons plus nous loger que le sabre

1. C'est à Sassbach que, le 27 juillet 1675, Turenne fut tué d'un coup de canon.

et le pistolet à la main, et je ne saurais trop admirer la sagesse extrême de la noblesse, obligée toujours de se mettre en état de défense contre les fourches, les pelles et les pioches, et ne frappant jamais.

Vous aurez sû que Custine a pris dans Spire un bataillon autrichien et un régiment mayeneais.

L'impératrice Catherine II de Russie au prince de Condé.

Monsieur mon Cousin,

Le duc de Richelieu m'a rendu la lettre que Votre Altesse Sérénissime a bien voulu m écrire en date du 21) octobre passé. Quelque accoutumée que je sois aux détails affligeants qui me parviennent depuis longtemps de la position désagréable des Émigrés français, le tableau que vous me présentez de leur état actuel m'a vivement émue. Ayant constamment rendu justice au dévouement de cette noblesse infortunée, je l'ai soutenue autant que ma position me Ta permis, et mes vœux sincères ont toujours accompagné ses efforts. Je conçois que les revers imprévus de la campagne passée, joints à tant de souffrances, puissent avoir ébranlé leur persévérance; mais je ne saurais me permettre d'envisager l'état actuel des choses comme absolument désespéré et encore moins me refuser à l'espoir de voir la Monarchie française

se relever sur les ruines de l'anarchie et du jacobinisme, à la suite des efforts redoublés que les Puissances coalisées se proposent de faire au printemps prochain. Si, néanmoins, les circonstances fâcheuses qui environnent les Émigrés, le défaut des moyens et rabattement dans lequel ils se trouvent, rendent leur position actuelle absolument insoutenable, je ne balancerai pas d'adhérer à leurs vœux formellement exprimés dans la lettre de Votre Altesse Sérénissime et de leur accorder un asile dans mon empire. J'ai fait remettre au duc de Richelieu un plan qui contient mes intentions à cet égard, et je lui ai dit de vous le communiquer. C'est avec une véritable satisfaction que je me charge de donner un état honorable à ces infortunés et de réparer, au moins en partie, leurs pertes. L'attachement constant qu'ils ont témoigné pour leur malheureux monarque, m'est on sûr garant de celui qu'ils auront pour moi et mon empire. Si Votre Altesse Sérénissime se décide à se mettre à leur tête, Elle peut être sûre de l'accueil distingué qu'Elle trouvera dans mes États. Si sa naissance, sa réputation et ses qualités personnelles, que j'ai su apprécier depuis longtemps, ne lui assuraient la réception la plus flatteuse à ma cour, ses malheurs et le courage avec lequel Elle a lutté contre l'infortune, lui donneraient des droits bien fondés à mon amitié et à mon assistance. Votre Altesse Sérénissime trouvera en moi la loyauté et la franchise qui, j'ose le dire, ont toujours caractérisé

ma conduite. Je me félicite d'avance de l'acquisition que je pourrai faire et qui consolidera encore plus les sentiments de la considération distinguée avec laquelle je suis,

Monsieur mon Cousin, de Votre Altesse Sérénissime, la bonne et très-affectionnée Cousine,

Catherine.

A Saint-Pétersbourg, ce 7 décembre 1792.

Le prince de Condé au duc de Bourbon.

A Willingen, ce 11 décembre 1792.

Je ne reçois que dans ce moment, mon cher enfant, par le garde du corps, vos lettres de Liège du 18 et du 20; et je n'ai reçu que hier, par la poste, celle de Sennevoy (je crois), de Liège, du 22. Nous savions déjà tous vos malheurs et toute l'horreur de la position où vous vous êtes trouvé. Le même sort nous menace sans doute, mais nous ne l'avons pas encore subi , comme vous le verrez par le papier que je joins ici, et même on se sert de nous comme si de rien n'était. Cela est incompréhensible, mais nous avons le temp3 de causer de tout cela. Mon embarras actuel est de savoir où vous prendre, pour

vous faire tenir l'argent que vous me demandez avec beaucoup de raison.

Vous aurez vraisemblablement rencontré en chemin du Cayla et d'Avisart, qui vous auront mis au fait. Si vous ne les avez pas rencontrés, vous aurez su que ma fille n'est plus à Nuremberg, mais avec moi. Vous aurez appris la prise de Francfort, et peut-être tout cela vous aura-t-il fait changer de route. Dans ce cruel état d'incertitude (qui malheureusement est notre état ordinaire sur les choses les plus intéressantes), je prends encore mon parti d'envoyer vous attendre à Wurtzbourg, qui me paraît le point de partage, où vous vous décideriez à prendre le chemin de Nuremberg ou celui de Stuttgard. Avec la persécution que nous éprouvons, je suis fort inquiet, je vous l'avoue, qu'on ne vous laisse pas passer tranquillement en Allemagne, avec tout le monde qu/il me paraît que vous avez avec vous. Je vous envoie deux cents louis, mais si vous avez passé par Francfort, j'espère que le banquier Brentano vous aura donné quelque chose sur l'argent qu'il a encore à nous, mais qui n'est pas à la vérité bien considérable, n'ayant à peu près que cela pour le reste de notre vie .

Quelle situation ! mon cher enfant , que de malheurs! que de trahisons de tous genres que de gens ont à se reprocher!

Heureusement ce n'est pas nous, et l'Europe nous rend justice à cet égard. C'est une consolation dans

nos infortunes, et c'en sera une encore de mourir de faim ensemble, si cela doit finir par là. Cependant je ne néglige rien pour que cela ne soit pas, et toujours avec honneur; je vous conterai tout cela.

Vous me rendrez compte des deux cents louis, car il ne m'en reste plus que trente-deux, outre ce qu'il faut pour payer la maison et pour voyager, s'il faut voyager, comme cela est vraisemblable.

P. S. J'embrasse le petit. Sa tête se mûrit-elle un peu?

Paul, grand -duc héréditaire de Russie, au prince de Condé.

Saint-Pétersbourg, ce 8/19 février 17S3.

Monsieur,

Dans quels moments ai-je reçu la lettre de Votre Altesse Sérénissime, et dans quels moments lui écris-je celle-ci1? L'iniquité est à son comble, et la justice des hommes se tait! Je me flatte que vous me rendrez celle de ne pas avoir douté un moment de mes sentiments. Peut-être suis-je à la veille que l'on cherchera à vous les faire méconnaître et à les

1. Cette lettre de Paul de Russie , écrite en style heurté et sur papier de deuil, est relative au jugement et à l'exécution de Louis XVI. Le désordre des idées révèle peut-être encore plus l'indignation du prince héréditaire que son caractère.

dénaturer. Si jamais cela arrivait, je supplie Votre Altesse de croire que, quoique méconnu, je m'estimerais bien heureux dans l ame de pouvoir ne pas lui avoir été inutile. A qui? à un Bourbon, à un Condé, cela sera ma consolation. Ce sont les sentiments dont j'ai toujours été animé; ce sont ceux avee lesquels je suis à la mort,

Monsieur, de Votre Altesse Sérénissime, le trèshumble et très-obéissant serviteur,

Paul.

lempereur François d'Autriche au prince de Condé.

Monsieur mon Cousin,

L'affreuse catastrophe qui a terminé la carrière infortunée du Roi très -chrétien, me fait éprouver tout ce que la tendresse, la compassion et l'indignation peuvent apporter à la douleur. Elle est encore doublée par le regret que tant de soins employés par moo père et moi pour réunir tous les souverains à son secours, tant d'efforts que j'ai voués pour soutesir seul avec le roi de Prusse la cause universelle des gouvernements soient restés sans succès. Votre Altesse me rend justice en pensant que cette cause a toujours le même droit à mon vif intérêt. Je désire

du fond de mon cœur que le coup fatal, qui a tranché la vie de Louis XVI , réunisse enfin les autres Puissances en faveur de son fils et de son trône, et je seconderai avec zèle leurs efforts coalisés. Mais ce serait prolonger une illusion funeste que de croire que l'entreprise de ramener par la force et durablement à ses devoirs une nation si puissante, livrée tout entière au fanatisme le plus désespéré, n'exige point le concours énergique des Puissances principales.

Non, mon cousin, l'accomplissement tranquille du meurtre public d'un si bon Roi anéantit tout espoir raisonnable dans les dispositions de ses sujets; de même que l'insensible cruauté que toute la nation française a manifestée envers les malheurs de ses concitoyens émigrés ne laisse plus rien à attendre de leur influence sur son retour de 1 égarement extrême où elle est plongée.

Leur sort n'en est sans doute que plus digne de l'intérêt général. Personne n'a prouvé plus que moi combien je le partage, et ce me serait une bien douce satisfaction de pouvoir leur en continuer les preuves. Mais forcé, après les frais et les pertes immenses d'une campagne malheureuse, d'en ouvrir une seconde avec des efforts encore plus considérables ; combattu dans mon désir de soulager les sujets estimables et fidèles d'une monarchie étrangère par le devoir d'épargner la substance de mes propres sujets, lorsque trois armées entretenues à une énorme

distance de mes États épuisent et anticipent les plus précieuses ressources de l'État, il n'est que trop facileà concevoir que cette position m'oblige d'abandonner avec regret le soin d'accueillir leur infortune ou les frais de leurs nouveaux armements à d'autres souverains, non contrariés dans leurs mouvements généreux par des motifs aussi urgents que le sont ceux qui s'opposent à mes désirs.

C'est avec un plaisir consolant que j'apprends, dans ces circonstances, les secours et les offres de Catherine II. Ils sont dignes de son cœur magnanime. Je rends d'autre part justice à la délicatesse des sentiments que Votre Altesse témoigne en cette occurrence ; mais ignorant ce qui peut rester d'espoir à la cause des Princes et des Émigrés, de la part des autres souverains, je ne puis répondre plus cordialement à sa confiance que par la franchise en tière avec laquelle je viens de lui ouvrir ma situation et mes sentiments. Je m'attends à les voir apprécier avec la candeur et la justice qui m'est due, et je m'y attends surtout de la part de Votre Altesse, en conséquence de l'estime et de la considération particulières avec lesquelles je suis,

Monsieur mon Cousin,

Votre affectionné cousin,

François.

De Vienne, le 13 février 1793.

Le prince de Condé à l'empereur François d'Autriche. Sire,

Quelque espoir que j'aie que Votre Majesté Impériale ne m'aura pas refusé le court délai de deux mois, que j'ai pris la liberté de lui demander par ma lettre du 27 février, il est de mon devoir et de mon attachement pourElle de ne pas perdre un instant à lui apprendre que son humanité va se trouver un peu plus à son aise. Votre Majesté Impériale a bien voulu me mander que c'était avec regret qu'elle se voyait forcée d'abandonner à d'autres souverains le soin de faire les frais de nos nouveaux armements, et que c'était avec un plaisir consolant quelle apprenait dans ces circonstances, les secours et les offres de Catherine IL Je m'empresse d'annoncer à Votre Majesté que cette illustre souveraine me permet d'employer à servir la Monarchie les fonds qu'elle m'avait fait remettre pour le voyage de la colonie qu'elle projetait et qu'elle n'a jamais regardés, ainsi que nous, que comme une dernière ressource en cas de malheur absolu (ce que les puissants efforts de tous les souverains ne permettent pas de prévoir). Je ne demanderai donc plus à Votre Majesté, passé le 1er juin, le secours quelle m'ac-

cordait pour les troupes soldées, mais seulement la continuation du pain et du fourrage, comme dette à rembourser un jour'. Votre Majesté sentira que la disette de ces deux denrées dans un pays où il n'en existe plus que dans les magasins abondants de Votre Majesté me force à lui faire cette demande. Si elle me Taccorde, — et il me paraît difficile qu'elle me la refuse, puisque c'est toujours 5 à 6000 hommes de plus pour la cause des rois, qui ne coûteront rien au trésor de Votre Majesté Impériale, — je la supplie de décider de la place que nous devons occuper. Nous sommes prêts à seconder, partout où Votre Majesté le jugera à propos et sous le bon plaisir de M. le Régent, les vues de Votre Majesté pour le rétablissement du monarque et de la monarchie.

Veut-elle nous employer en Brisgaw, comme l'année passée? Aime-t-elle mieux que nous joignions les Autrichiens du côté de Manheim? Préférerait-ellede nous employer avec les Suisses dont nous sommes très à portée et qui sûrement finiront par prendre le parti que Votre Majesté leur indiquera? Ou nous ordonne-t-elle, quelque cher que cela fût pour nous, de traverser toute l'Allemagne, pour aller trouver M. le Régent? Je ne me permettrai pas de marquer à Votre Majesté la plus petite préférence pour aucun de ces quatre partis; je ne veux que suivre ses ordres, étant bien sûr que le vœu de M. le Régent est que nous soyons employés quelque

part que ce soit, pour venger notre Roi et rétablir le trône de France.

Ne me permettant pas de penser que Votre Majesté veuille condamner sans raisons à l'inutilité et, par conséquent au désespoir cette malheureuse noblesse qui ne lui sera plus à charge, j'envoie le marquis de Bouthillier, mon major général, officier trèsinstruit, pour arranger, si Votre Majesté le permet, avec ses ministres, l'organisation qui lui conviendra le mieux autant qu'elle pourra s'accorder avec l'espèce d'hommes que j'ai àconduire, et que je réponds qui mettra son honneur à se prêter à tout ce qui sera du bien de la chose.

Je n'importunerai pas plus longtemps Votre Majesté. Je jouis d'avance du bonheur qu'elle va éprouver, en voyant qu'il existe un moyen d'accorder son humanité, son économie et le bien de ses sujets, avec la protection que son cœur la porte à ne pas refuser à de braves gentilshommes, qui ne demandent plus que la permission et la possibilité de donner, en toute occasion, l'exemple de la valeur qu'on se doit à soi-même, et celui de la fidélité que I on doit à ses rois.

Je suis avec le plus profond respect, Sire, de Votre Majesté Impériale, le très-humble et trèsobéissant serviteur.

Louis- Joseph de Bourbon.

A Villingen, ce 6 mars 1793.

Le prince de Condé au duc de Bourbon.

A Hagenbacb, ce 21 août 1793.

Mon cher ami,

Je sais que vous avez aussi des succès de votre côté. Je vous en félicite de toute mon âme. Nous en avons eu beaucoup hier et aujourd'hui. Il m'est impossible de vous en faire une relation. Hier nous avons tué une cinquantaine de patriotes et pris une pièce de canon, après avoir essuyé la plus vive canonnade, et assez longtemps ce matin. Les ennemis ont pensé, en nous attaquant, nous couper d'avec les Autrichiens. Nous les avons repoussés vigoureusement, tant d'un côté avec le canon de la noblesse, qui a empêché de déboucher une colonne, que d'un autre avec la Légion et Salm, qui se sont couverts de gloire. Nous leur avons tué environ quatre cents hommes et pris cent avec une autre pièce de canon. Je vous en dirai plus long quand je vous verrai, ce qu'il faut bien espérer qui sera bientôt. Vous imaginez aisément la joie de l'armée; faites part de ceci à votre cavalerie.

Nous nous .disposions à attaquer ceci qui est un poste excellent. Les ennemis ne nous en ont pas

donné la peine : ils l'ont abandonné, et nous y voilà.

Le comte de Provence 1 au prince de Condé.

Mon cousin, vous avez sans doute appris le crime affreux que les régicides viennent d'ajouter à tous leurs crimes. Je vous prie de remettre à la brave noblesse et à tous les Français fidèles qui sont sous vos ordres la lettre ci-jointe où j'ai taché d'exprimer les sentiments dont nous sommes animés.

Ces sentiments seront sûrement partagés par toute l'armée autrichienne. L'horrible assassinat de la fille de Marie-Thérèse ne peut qu'être profondément senti par ceux qui ont si bien servi son auguste mère et la douleur et l'indignation seront égales entre eux et nous. Je ne vous parle pas de tout ce que mon cœur éprouve , il vous sera facile d'en juger par le vôtre.

Je suis, mon Cousin,

Votre affectionné cousin,

Louis- Stanislas-Xavier.

A Hamm, ce 23 octobre 1793.

1. Le comte de Provence avait, après la mort de Louis XVI et pendant la captivité de la Reine et du jeune roi Louis XVII, pris le titre de Régent du Royaume.

Le comte d'Artois an prince de Condé.

Hamm, ce décembre 1793.

Vous connaissez trop mon amitié pour vous, mon cher cousin, et ma véritable confiance pour être étonné de l'ouverture avec laquelle je vais vous parler: mais, avant tout, je veux vous recommander le plus profond secret, et vous en sentirez facilement l'importance.

Je ne vous apprendrai rien en vous disant que, depuis l'arrivée de M. de Tinteniac, je ne suis occupé qu a me procurer un moyen quelconque de parvenir à l'armée royale. Je ne détaillerai point ici les obstacles que j'ai rencontrés ; ils consistent : 1° dans le peu de bonne volonté de l'Angleterre ; 2° dans le manque absolu de fonds suffisants pour exécuter mon passage, indépendamment des puissances. Néanmoins, comme mon droit est positif et que je ne néglige rien pour le faire valoir, je vous confie que j'ai enfin plus d'espoir que jamais que ma cruelle inaction touche à sa fin et que je pourrai parvenir au but de tous mes vœux.

Dans cette situation, je voulais me faire précéder par un officier qui fût revêtu de ma confiance, qui méritât l'estime des chefs de l'armée royale et qui pût

en même temps me rendre un compte exact de l'état et des moyens de cette armée, au moment où je débarquerai sur le3 côtes de France. J'avais jeté les yeux sur M. d'Autichamp, parce que je lui crois les talents, l'activité et les moyens nécessaires pour remplir mes vues : mais je vous confie, sous le sceau du secret, que nous n'avons jamais'pu nous entendre. Ses idées étaient trop incohérentes avec les miennes; il se refusait aux choses que je croyais le plus indispensables au bien du service. Enfin je me trouve forcé de renoncer à l'employet dans cette partie. D'ailleurs les circonstances ont modifié depuis ce premier projet.

Après avoir mûrement délibéré sur le choix d'un autre officier général pour m'accompagner, je me suis arrêté au comte de Vioménil. Sa valeur, son dévouement et la manière brillante dont il a fait cette campagne sous vos ordres, sont les motifs qui m'ont déterminé en sa faveur. Je pourrais lui écrire pour qu'il vienne prendre mes ordres : mais, mon cher cousin, c'est de vous et de votre amitié que je veux tenir ce sacrifice. D'ailleurs je connais trop rattachement que le comte de Vioménil vous a voué pour ne pas être certain qu'il ne ferait rien sans yotre approbation. Soyez donc assez aimable, je vous en prie, pour lui parler vous-même, pour lui annoncer ma confiance et pour l'engager à venir à Hamm le plus promptement qu'il le poiîrra.

Je vous demande également de pouvoir disposer

du comte deBéthizy pour le même objet et, si vous croyez qu'il y eut quatre ou cinq officiers généraux qui puissent coopérer utilement avec ces messieurs, je vousdemandeet je vous autorise à leur permettre de les suivre. Je mechargerai de leurs frais, une fois qu'ils auront quitté votre armée.

A présent, mon cher cousin, il faut que j'attende de votre amitié, ou du moins que je sollicite un plus grand sacrifice. Ce serait de permettre à votre fils de se trouver avec moi à l'armée royale. Nous avons fait nos premières armes ensemble et j'attacherais un grand prix à l'avoir auprès de moi dans cette occasion importante. Je ne veux pas lui écrire encore : mais si vous approuvez mon désir, soyez mon interprète , et je compte trop sur son amitié pour craindre un refus. Mais malheureusement je ne sais encore ni l'époque de mon passage, ni môme les moyens que je pourrai employer pour remplir mes vues. Il sera donc nécessaire que le secret le plus absolu soit gardé sur cet article et par conséquent que M. le duc de Bourbon reste avec vous jusqu'au moment où je le ferai avertir.

Vous jugerez sans peine, mon cher cousin, que j'attendrai votre réponse sur ces différents objets avec une juste impatience.

Votre position a été, cette année, bien plus brillante et bien plus agréable que la nôtre ; la fin de la campagne n'est pas aussi heureuse qu'on aurait dû l'espérer, et je crains que l'hiver ne soit pénible :

mais, mon cher cousin, nous avons tout lieu d'espérer que Tannée prochaine sera décisive. Les Puissances se sont éclairées par leurs revers et je crois avoir la certitude que la partie qui vous est confiée rendra les plus grands services. C'est d'après ce motif et surtout d'après notre juste confiance dans vos talents et dans votre dévouement au Iloi, que le Régent s'est décidé avant son départ, non-seulement à vous donner connaissance de tous les principes d'administration qui doivent régler nos premiers pas dans le royaume ; mais à y joindre des pouvoirs assez étendus pour que vous puissiez agir dans les provinces où vous pénétrerez sur les mêmes bases que nous, sans avoir besoin des ordres ou des instructions que nous n'aurions ni le temps ni la possibilité de vous faire passer.

La confiance que le Régent vous témoigne est une dette qu'il paye à tout ce que vous méritez ; mais je jouis de la permission qu'il m'a donnée de vous faire passer les pièces ci-jointes. Si vous aviez quelques réflexions à faire sur vos pouvoirs ou sur le projet d'ordonnance, vous voudriez bien me les envoyer.

Adieu, mon cher cousin, conservez-moi votre amitié, et ne doutez jamais de tous les tendres sentiments que je vous ai voués pour ma vie entière.

Charles-Philippe.

Le duc d'Enghien au duc de Bourbou.

Haguenau, ce 10 décembre 1793, 9 heures du soir.

J'ai reçu hier soir, cher papa, votre aimable et jolie lettre. Vous avez la bonté de supposer la seule excuse possible que je puisse vous donner de mon silence, et je suis bien sensible à cette bonté de votre part. Je ne chercherai point à inventer quelque autre meilleure raison. Avec cela, ne croyez pas que les charmes de Lahr, que les boudoirs d'Ettenheim, m'aient fait oublier un seul instant mon cher papa. Non, je serais au désespoir que vous puissiez avoir cette idée ; mais lorsqu'on a lu les lettres de Rastadt, les bulletins signés Philibert1, on est tranquille. On retourne chez soi ; on a le projet d'écrire, mais mille choses dérangent, mille incidents viennent à la traverse. On remet au lendemain; les jours se passent, et l'enfant est dans son tort.

Je jouis de la bonne tournure que prennent ces bulletins, ils me font espérer le mouvement. Ah 1 si vous pouviez n'être pas estropié, pas gêné, du tout; cette blessure serait plutôt un bien qu'un mal. Elle est si bien placée pour être vue; elle rappellefait sans cesse un jour glorieux.

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