‹ Histoire Des Trois Derniers Princes de la Maison de Condé Prince de Condéduc de Bourbonduc D'EnghienChapitre 14 sur 40 · Le docteur Philibert, médecin du duc de Bourbon · texte numérisé non relu

Le docteur Philibert, médecin du duc de Bourbon

Du même au même.

Haguenau, ce 1** décembre 1793, 8 heures du matin.

Que je suis fâché, cher papa, de vous voir aussi souffrant, c'est pour le mieux, c'est nécessaire. M. Philibert peut avoir toute raison, je le crois, je l'espère; mais cette nécessité n'en est pas moins cruelle. Je vous remercie de tout mon cœur de votre aimable lettre, et surtout de ces deux dernières lignes écrites de la main gauche et qui, en vérité, sont plus que lisibles, et tout aussi bien senties que si elles étaient de la droite.

L'on vous a donc refusé le château, ou ne faitesvous qu'attendre qu'on vous l'offre ? J'avoue que j'aime tout autant vous voir dans une maison particulière, où vous serez parfaitement tranquille, et où vous éviterez les visites d'étiquette que votre appartement vous eût attirées de la cour de Carlsruhe. Vous savez que le Margrave est démocrate enragé. Depuis la mort du ministre, toute la cour a tourné au jacobinisme ; beau changement qui, dans le fond, ne me fait pas grand chose, ni à vous non plus, n'est-ce pas?

Assurément, mon grand-père vous écrit par M. de Selle qu'il envoie à Rastadt. Je prends la même voie

pour vous faire parvenir ce petit mot; sans cela je vous eusse mandé tous les détails de la petite attaque nocturne, de la redoute des patriotes, en avant du bois, des batteries dans la forêt, du mémoire des officiers généraux, des promesses vagues du général Wallis, dont nous allons, s'il plait à Dieu, ressentir les bénins effets. Au moins, il nous fera relever des redoutes ; et pour le moment, c'est un grand soulagement que de n'avoir pas tous lesjours l'obus à redouter.

Cela doit se faire ce matin; il doit aussi nous faire repasser le Rhin et remplacer les troupes qui le bordent depuis le Fort-Louis jusqu'auprès de Kehl.

Au moins nous serons utiles, et notre utilité ne nous fatiguera nullement, car je ne crois pas que le patriote tente une attaque ni un passage en Brisgau. Mais ce changement ne peut s'effectuer que dans quatre ou trois jours au plus tut, et je crois que du train dont vont les passe-ports, nous ne serons pas beaucoup dans cinq jours. Environ soixante-dix à signer par jour : on n'y tient pas, on est au bout des moyens physiques et on s'en va pour conserver ses jours, que l'on perdrait par la fatigue et la misère. Si l'on se battait ou que Ton aille en avant, on patienterait; mais à garder des redoutes on ne soutient pas cette idée.

D'Ecquevilly en particulier et toute l'armée en général me chargent chaque jour de vous présenter leurs hommages respectueux. Ils ne pensent qu'à

vous, ne parlent que de vous, demandent sans cesse de vos nouvelles. On voit que ce n'est pas honnêteté, que c'est véritablement le cœur qui parle.

Adieu, cher papa, je vous quitte pour avoir le temps de donner de vos nouvelles à ma tante. Je crains à tout moment que M. de Selle, que je fais guetter, ne s'échappe sans mes commissions. Je vous embrasse et vous aime de tout mon cœur. Je vais m'absenter, sans cela j'aurais déjà volé à Rastadt.

Le prince de Condé au duc de Bourbon.

Haguenau, ce Ik décembre 1793.

Mon cher enfant, rien de mieux que votre réponse à M. le comte d'Artois; je la fais porter. Nos maux redoublent par leur continuité, nous sommes toujours au bivouac. Cependant quelques compagnies, qui seront relevées, ont trouvé le moyen de se fourrer dans des cours. Il m'a fallu bien travailler pour cela ; il n'y a au monde que Wurmser qui imagine qu'on puisse résister à cette vie-là. Aussi n'y tenonsnous pas, et toute l'armée fond à vue d'œil par les passe-ports : ce dont je suis fort aise, car cela conserve les individus. J'en ai signé 6oixante-dix-liuit dans la journée d'avant-hier, et j'ai déjà signifié au général que s'il comptait garder quelque chose en

nous gardant, il se trompait, parce que bientôt il n'aurait plus rien. Je vous envoie le mémoire que je me suis fait présenter, entre nous soit dit, par tous mes officiers généraux; je l'ai porté au Wurmser.

L'humeur passée, j'avais obtenu de relever les troupes de l'autre côté du Rhin. Une heure après, cela a changé, et il m'a fait dire qu'il ne pouvait nous envoyer qu'à Benheim, etc. Quand les troupes qui doivent nous relever seront arrivées, pour peu que cela tarde, nous serons détruits ; et quand on a fait ses preuves, à l'impossible nul n'est tenu, car on ne voit point de fin à ceci, et je vous demande si des troupes quelconques, à plus forte raison, les miennes, pourront résister, et passer tout un hiver au bivouac. Au reste, voici l'état des choses. On a fait dans la journée d'avant-hier une mince attaque, qui est à une demi-portée de canon de la redoute n° M , la plus exposée, et que, par conséquent, on nous a donnée, ainsi que celle 1 0 \.

Il ne faut qu'un obus pour y tuer cinquante gentilshommes. Aussi ai-je demandé à soutenir les redoutes, et à les reprendre, si elles étaient emportées; mais à ne pas rester dedans, attendu que ce, n'est pas notre genre, et que nos armes sont en fort mauvais état. Par grande grâce, cela a été accordé. Cette mince attaque a eu le succès qu'elle doit avoir. Après avoir repoussé les tirailleurs, elle a été rcpoussée elle-même. Alors les ennemis ont travaillé

au bord du bois à un redan. On l'a attaqué dans la nuit, et on l'a détruit, et on est revenu ; mais bien au jour. Nous avons vu tout d'un coup, beaucoup plus près de nous, une grande redoute pour six ou huit pièces de canon, qui, pendant ce temps-là, avait crû la nuit, comme un champignon. On l'a un peu canonnée pour empêcher qu'on y travaillât. Hier, et, depuis la nuit, on y a tiré un coup de canon ou d'obusier à peu près tous les quarts d'heure. Dans l'attaque du redan de l'avant-dernière nuit, on avait eu bien soin de tirer quelques coups de canon, avant que les troupes fussent à portée. C'était sans doute pour avertir les ennemis d'être sur leurs gardes. Je n'ai jamais vu faire la guerre comme cela, et cela est aussi dégoûtant que les bivouacs, et tous les maux qui nous accablent. Nous avons fait le compte hier de ce que nous sommes ; nous ne sommes pas, tout compris, plus de deux mille, et dans huit jours, nuls. Il n'y a pas de force humaine qui puisse y résister; je vous embrasse tendrement, mon cher ami.

J'apprends qu'ils n'ont pas travaillé à leur redoute cette nuit, et qu elle est dans le même état. Ce qui fait craindre avec raison que ce ne soit une amusette et qu'ils n'en construisent d'autres dans l'intérieur du bois, qu'ils nous démasqueront un beau jour, en abattant dans une nuit, tout ce qu'il y a de bois devant. On n'a pas de quoi faire une grande attaque.

Du même an même.

Hagnienau, ce 22 décembre 1793.

S'il y avait quelque ebose de sûr dans le monde, avec les gens à qui j'ai affaire, il le serait que nous partons après-demain, pour être en quatre jours à Lahr. La marche-route est faite, et j'envoie Tordre à mes fourriers de partir demain. Mais on veut garder encore quelques jours, dit-on, l'avant- garde et les Chevaliers de la Couronne, ce qui y fait (entre nous soit dit) presque une révolte; et je ne serais pas étonné qu'il arrivât quelque esclandre quand je serai parti . On est monté, et effectivement ces troupes ne sont pas en état de servir. Je calmerai cela, si je peux ; mais si cela se prolonge, je ne doute pas un instant que tout cela ne défile plutôt même aux Patriotes que de rester avec les Autrichiens sans moi.. ..

Je ferai mon possible pour vous aller voir de Stoltbofen. Vous n'avez pas d'idée de toutes les chicanes, de toutes les humeurs, de toutes les vexations que nous éprouvons; et je prévois que je ne serai pas plus tranquille à Lahr qu'ailleurs pour le travail de la tête. Je vous embrasse, mon cher enfant.

Du même an même.

A Motheren, ce 24 décembre 1793.

Mon cher ami, votre pauvre père, avec toute sa petite gloire, est accablé d'affaires, de fatigues et d'alertes. Je n'ai pas dormi trois heures depuis le vingt-deux, et tout ce que je désire est de ne pas encore dormir cette nuit, pour passer ce bienheureux Rhin; mais cela n'est pas encore décidé. Les Patriotes me ménagent beaucoup plus que les Autrichiens; car ils me donnent tout le temps de me retirer bien à mon aise, et ne me suivent pas du tout. Mais comme cela n'est pas sûr, cela ne me donne pas moins d'occupation.

Il y a eu aujourd'hui de la part de quatre gentilshommes une affaire malheureuse (imprudente de leur part), mais superbe1. MM. de Thumery, de Malcuit, de Thirié père et fils étaient dans un village sur les derrières, trois jours avant la retraite d'Haguenau. Ils l'ont apprise (ils étaient malades), ils

1. Dans cette guerre civile à l'étranger, il y avait presque chaque jour de ces traits d'audace ou d'imprudente bravoure, qui seront de toute éternité le mal français. Mais il y avait aussi, comme le constatent à diverses reprises les lettres du prince de Gondé et du duc d'Enghien, de ces actes d'humanité, de ces attentions muettes qui reposent l'âme. Les plus illustres généraux

ont voulu me rejoindre. Le premier s est fourré dans la tête et a persuadé aux autres que j'étais passé le Rhin au Fort-Louis avec toute mon armée. Us se sont mis en chemin (à cheval). Ils sont arrivés, sur les sept ou huit heures du matin, à un village que j'avais évacué hier au soir. Les paysans leur ont dit que j étais parti pour aller passer le Rhin. Toujours pleins de l'idée du Fort-Louis, ils ont continué leur chemin. Ils ont rencontré une patrouille d'Herdedy, qui leur a dit qu ils ne savaient pas où j'étais; mais qu'ils se gardassent bien daller du côté du Fort- Louis, parce qu'ils ne rencontreraient que des Patriotes. Ils ont enfin rebroussé chemin ; mais ils ont passé le long d'un bois que j'avais aussi évacué ce matin. On leur a crié : « Qui vive! » Cela a fait faire des réflexions à Thirié, qui a dit à Thumery}: « Prenons garde ; si c'était de nos gens, ils crieraient : Verda. »

« Bon, bon, a dit Thumery, ce sont des Chevaliers de la Couronne ; et il a répondu : « Armée de Condé. » La vedette patriote (chose assez extraordinaire) leur a donné près de deux minutes de réflexion et leur a crié une deuxième fois : « Qui vive ! » Thumery a répondu : « Condeischen Armée. » Alors la vedette

de la République, tels que Marceau, Pichegru, Hoche, Jourdan, Kléber et Moreau toléraient ou approuvaient tout cela. On communiquait assez facilement d'un camp à l'autre ; l'on échangeait des félicitations, des nouvelles, des vœux surtout; et l'on en venait parfois jusqu'à la fraternité qui n'était pas plus celle de Cain que des Sans-Culottes.

8k HISTOIRE DES TROIS DERNIERS PRINCES

poussée à bout, a appelé. Six chasseurs patriotes sont tombés sur eux, en leur criant : « Armes bas î » Tbumery , toujours convaincu que c'étaient des Chevaliers de la Couronne, leur a crié : « Êtes-vous fous? Eh bien ! s'il ne tient qu'à cela, 1a voilà, mon épée ! » Et il a jeté son sabre. Les Patriotes ont fondu sur eux avec dix autres qui sont survenus, et successivement près de cinquante autres. Ils se sont défendus comme des lions. Thirié en a tué un avec une cara* bine qu'il avait, un autre avec son pistolet ; il a voulu se sauver par le bois; son cheval n'a pas voulu y entrer. Alors il n'a pas perdu la tête, a couru du côté du village én criant : a A moi, mes amis, nous les tenons. »

Cela a donné un peu à penser aux chasseurs. Thirié a saisi le moment pour se sauver; son fils s'en est tiré après et Ta rejoint ; mais ramenant les chevaux des deux autres qu'il avait vus tomber sous les coups des Patriotes et qui étaient venus le retrouver. Nous les pleurions tous deux, quand tout d'un coup Malcuit, gentilhomme de soixante-quatre à soixante-cinq ans, est tombé des nues, à pied, dans le quartier général, moulu, froissé, très-légèrement blessé. Je ne sais pas encore bien son histoire ; mais Thumery (le père) est sûrement tué ou pris.

J'avais bien peur de perdre quelques gentilshommes, victimes de leur paresse, ce matin, dans Seltz, quoique j'eusse fait fouiller trois fois les mai-

sons avant de faire couper le pont. Je n'ai perdu personne, mais c'est par miracle, n'ayant pas pu faire donner un coup de tambour, de peur d'attirer les Patriotes sur moi. Cela était affreux, mais il valait mieux compromettre quelques individus que de compromettre toute l'armée, les ennemis n'étant pas à une demi-lieue de moi.

J'ai pris d'ailleurs toutes les précautions possibles. Cela n'a pas empêché qu'il ne soit resté deux gentilshommes qui, avertis par de Rose, qui faisait l'arrière-garde des éclaireurs, qu'il allait couper le pont, n'ont jamais voulu se lever. Vous les reconnaîtrez bien là. Ce qu'il y a de plus piquant, ou plutôt d'heureux, c'est qu'ils ont fini par avoir raison. Ils ont passé une bonne nuit, sont partis froidement à sept heures du matin — nous étions partis à deux — ont passé la rivière, je ne sais comment, et nous sont arrivés à bon port. Ma pauvre noblesse est au bivac par le froid qu'il fait. J'attends comme le Messie l'explication d'un ordre embrouillé que j'ai reçu, que je pouvais interpréter pour passer tout de suite; mais dans un affaire de cette importance, et quand on ne demande pas mieux que de me jeter un chat aux jambes, il faut du clair, et plutôt patienter cent ans que de donner prise sur soi. Je vous embrasse, mon cher enfant.

Le duc d'Enghien an duc de Bourbon.

Ce 25 décembre 1793, deux heures de l'après-midi.

Nous voici arrivés, cher papa, après deux nuits de bivouacs, de routes et de marches rétrogrades, à une demi lieue en avant de Lauterbourg, où nous sommes établis dans une grande plaine où il fait un froid exécrable. La promesse que nous avons de repasser le Rhin demain matin, me fait espérer en dépit de tous mes malheurs d'avoir le plaisir de vous embrasser demain. Mon grand-père vous écrit, et vous mande tous les détails qu'il sait beaucoup mieux que moi. Ainsi je ne vous en ennuierai pas; mais je vous apprendrai, cher papa, que si vous n'avez pas un enfant tout nu, il ne s'en faut pas de beaucoup.

Les Patriotes, par un rare assemblage de circonstances désagréables, se sont emparés d'une charrette où était mon porte-manteau, mon lit, mon écritoire, etc. D ne me reste rien; mais ce que je regrette le plus , c'est mon écritoire dans laquelle j'avais tout plein de petites choses en lettres, en papiers, en effets auxquels je tenais infiniment. Je ne regarde pas comme bien prouvé que ce soit les Patriotes ; mais quand ce serait les Valaques, ce se-

rait même chose. Ce qu'il y a de bien sûr c'est que, depuis les deux jours et les deux nuits de retraite, il n'est pas question de la sotte charrette- Adieu, cher papa, je vous quitte pour le dîner; mais, malgré les plaisirs pressants qu'il m'offre en ce moment, il ne m'empêchera pas de penser au bonheur dont je jouirai demain d'embrasser et de revoir mon cher papa que j'aime de tout mon cœur.

Le prince de Condé au duc de Bourbon.

A Grossweyer, ce 27 décembre 1793, à neuf heures du soir.

Mon cher, je ne suis point attaché du tout à changer les arrangements de M. de Wurmser, mais je suis attaché à ce que mon hôpital et mon armée ne couchent point dans la rue, et c'est parce que je connais la tête du cardinal (de Rohan)que je demandais Tordre pour Ettenheim-Munster. Si le cardinal ne veut rien changer, c'est fort bien; moi, je suis très-content, mais s'il me refuse Saint- Landelin, que va devenir mon hôpital? Je crois que le cardinal a écrit par stafette à Wurmser, dans le même sens qu'à moi, mais en attendant la réponse, je ne sais pas ce qui va arriver. Je lui ai écrit fort poliment, mais très-ferme, que les ordres du général devaient être suivis au moins provisoirement, et que si, d'ici

au 1er février, il obtenait Ettenheim-Munsler; je me prêterais tort volontiers au transport. Nous verrons ce qui en arrivera et si un prince de l'Église (comme je le lui ai mandé), refusera secours et asile aux victimes de leur attachement à leur Dieu, aux défenseurs vivants ou mourants du cuite et des autels,

La lettre de Turin est intéressante1, je suis tout prêt à aller à Toulon, à la Vendée, en Espagne, en Cochinchine , si l'on veut, pourvu que je ne reste pas ici, comme j'y ai été.

Du même au même.

A Lahr, ce 1er janvier 1 794».

Mon cher ami, j'ai toujours attendu une occasion

1. La maison de Savoie que, pour l'honneur des races royales, il importe de ne pas confondre avec la famille de Carignan, était très-peu révolutionnaire. Elle observait aussi fidèlement les Commandements de Dieu que ceux de l'Église, et celui-là :

Le bien d'autrui tu ne prendras Ni retiendras à ton escient.

était de précepte et de devoir chez elle.

Le roi Victor-Amédée de Piémont n'avait jamais consenti à un pacte quelconque avec la Révolution ; il servait la Royauté et les Royalistes, selon ses forces et ses moyens. Il avait en Louis-Joseph de Bourbon une confiance illimitée. Il s'adressa donc aux deux princes, frères du roi Louis XVI, pour les engager à le faire sortir de ces éternels bords du Rhin et à changer le théâtre de la guerre. C'est cette lettre, venue de Turin, qui amène le prince de Condô à exprimer aussi vivement son espérance secrète.

pour vous écrire. J'ai reçu toutes vos lettres; et je vois que tous les bruits du jour se démentent le lendemain ; au moyen de quoi je ne sais pas un mot de ce qui se passe de l'autre côté du Rhin. La nouvelle d'hier était que le blocus de Landau était levé; on dit aujourd'hui que les Prussiens l'ont pris. Je croirais plutôt à la première. Nous sommes ici fort mal à tous égards, et cela ne peut pas subsister comme cela est. J'ai écrit partout pour cela; le commandant du Brisgaw est l'Autrichien le plus honnête que j'aie encore vu, mais il n'est pas le maître. J'attends des réponses; les nouvelles du Rhin se contredisent; tantôt on craint un passage, tantôt on dit qu'il n'y a aucune apparence. Le fait est qu'il n'y a que neuf mille cinq cents hommes depuis Kehl jusqu'à Reinfeld. Cela n'est pas fort rassurant, et Fribourg déménage déjà. Faites passer cette lettre à Francfort avec sûreté. Où en est-on du Fort-Louis? Je vous remercie de toutes les attentions que vous avez eues pour les personnes qui m'intéressent; je vous embrasse.

Je vous envoie la lettre que j'ai cru devoir écrire hier à l'armée; elle la méritait bien.

Du même au même.

A Lahr, ce 5 janvier 1794.

C'est toujours bien fait de marquer toute confiance au prince de Valdeck. Au reste, nous étions fort mal; de ce matin, nous sommes encore plus mal ; et la persécution est plus évidente que jamais. Nous avions six cents maisons. Par le changement de villages qu'il a fallu effectuer à midi, en ayant reçu l'ordre à neuf heures du matin, nous n'en avons plus que quatre cents. Il est de toute impossibilité que cela reste comme cela. Aussi, dit-on, que pour nous rafraîchir, on va nous envoyer du côté de Baie. Les ennemis rassemblent trente mille hommes à Huningue, et beaucoup de pontons. On a manqué notre destruction, ou, pour mieux dire, je suis parvenu à déjouer ce petit projet bien évident. On espère apparemment que cette fois-ci on ne nous manquera pas, et cela doit être.

Vous avez bien fait d'envoyer à l'enterrement de Nettancourt, et d'engager à évacuer Rastadt.

M. de Montbrun était d'autant moins fondé à demander, que je lui ai donné, il y a deux mois, une gratification de cinquante écus.

La lettre de l'Empereur était bien évidemment pour moi, puisqu'il y avait dessus au prince Louis-

Joseph, etc. Mais les Autrichiens ne s'accoutument pas à me croire Bourbon, puisque je m'appelle Condé. Heureusement que cela est assez cortnu.

Du même an même.

A Lahr, ce 14 janvier 1794.

Que le bon Dieu et l'Empereur veuillent exaucer les vœux du roi de Prusse; mais je ne crois pas au remplacement que vous me dites, et je ne sais s'il ne vaudrait pas mieux pour nous, que cet homme de là-bas restât où il est. J'ai de la peine à croire aussi à la négociation entamée; cependant cela est possible, et je crains bien que les puissances n'en ayent assez; ce qui leur ferait prêter l'oreille à quelque chose sûrement de très-mauvais. Tout dépend du succès ou de la chute de la Vendée.

L'évacuation de Fort-Louis, à laquelle tout le monde croit, ne remontera pas les têtes de l'armée autrichienne, où le découragement subsiste toujours.

Les grandes affaires de Riolet' sont, — ou je suis bien trompé, — des affaires d'assignats.

1. Le général comte de Riolet était capitaine do la k9 compagnie du régiment noble à pied. Ce régiment formait dix-huit compagnies, ayant toutes pour chefs de vieux généraux, et sou-

Si Lukner avait voulu me livrer Strasbourg, pendant que nous étions à Oberkirck, sa tète serait encore sur ses épaules

Du même au même.

A Lahr, ce 17 janvier 179 .'.

Votre stafette, mon cher, ne m'est arrivé que cette nuit, à deux heures du matin. Je ne vous envoie point la copie de ma réponse, parce que, sans modestie, elle n'en vaut pas la peine; d'ailleurs, il ne faut pas accoutumer l'armée à vouloir voir nos réponses, et cela est parfaitement inutile de les faire connaître. Je vous envoie seulement comme père celle de votre (ils, qui est très-bien, et entièrement de lui. Je n'y ai changé que deux mots de style, pas un seul au fond. Il souffre toujours. Il y aura trois partis à prendre à notre départ dont le jour n'est pas encore fixé; ou de l'emmener avec moi, à petites journées ou de vous l'envoyer en deux jours, ou de le transporter à Ettenheim, où il se plaît assez, en y

soldats des officiers supérieurs. La compagnie trîres des noms bien connus sous le second Em- \ lotte, de Sartiges, Marey,de Montesquiou, , de Salignac, de Saint-Marsault, de Praslin, elles et de Bonnechose.

I1 1 utres généraux, le maréchal Luckner venait pis. Brave soldat et bon général, cet officier,

laissant Allouel1, et y faisant venir le chevalier de Virieu, dont, entre nous soit dit, la place est plutôt avec lui qu'avec vous. 11 préfère, comme de raison, d aller vous trouver; reste à savoir s'il pourra soutenir la voiture si longtemps. D'ailleurs, je crains pour lui (et pour vous), la précipitation d'un départ en cas d'alerte. Voyez et répondez-moi tout de suite, de manière que j'aie votre réponse demain, avant neuf heures du soir. Je ne vous cache pas, mon cher, que le plus tôt que vous pourrez me joindre, sera le meilleur; car vous sentez que cette division de maison est beaucoup plus chère; et si je ne reçois pas d'argent, avant la fin de mars, nous serons obligés de tout réformer, de ne donner à manger à qui que ce soit, et de faire notre petit ordinaire à nous trois. Je n'exagère pas, j'en suis là. Vous sentez que cela vaudrait encore mieux que de prendre l'argent destiné au soutien de l'armée, dépôt sacré, dont je ne me suis pas encore permis de prendre un sou.

Bavarois de naissance, s'était attaché au service du Roi, après avoir fait la guerre de Sept ans contre les Français. Ses qualités militaires ne lui avaient pas donné le courage civil. Luckner, indécis par caractère ou par peur, n'osa pas suivre les conseils du prince de Condé et il périt sur Péchafaud.

1. Allouel était le médecin du duc d'Enghien qui, durant cet hiver de 179i, fut assez dangereusement malade par suite des rudes campagnes qu'il venait de faire.

Le comte d'Artois an prince de Condé.

Hamm, ce 27 janvier 179^.

Je n'ai reçu qu'hier, mon cher cousin, voire lettre du 11, et l'évêque d'Arras m'a envoyé en même temps un projet de lettres patentes pour les grades de vos enfants, ainsi que pour la croix de Saint- Louis du duc d'Enghien. J'ai adopté sur-le-champ ce projet puisque vous le désirez. J'espère vous prouver en toutes occasions que mon amitié pour vous est aussi active que tendre.

Mais je dois rendre justice au maréchal de Broglie ; il m'avait envoyé, il y a dix jours, les brevets pour vos enfants, que je devais signer. J'ai cru qu'il fallait que ce fût le Régent qui les signât, et je lui avais ordonné de changer la forme des brevets, excepté la lettre pour la croix de Saint-Louis, que j'ai signée, et que vous devez avoir reçue à présent. Au surplus, la forme que vous me proposez réunissant tout, je me fais un vrai plaisir de l'adopter sur-le-champ, et ce sera l'évêque qui vous fera passer les lettres patentes que je viens de signer.

Le moment présent est bien critique, mon cher cousin, et la fâcheuse dissension de deux colonnes de l'armée royale le rend bien fâcheux; mais tout peut se réparer. Et tout se réparera, du muins je

l'espère, et je réponds de ma patience autant que de mon inébranlable constance.

Les événements m'ont appris à ne plus compter que sur ce que je tiens ; cependant j'ai raison d'espérer que nous ne tarderons pas à connaître qu'une certaine phrase, dont vous m'avez demandé l'explication, n'aurait pas été écrite en l'air.

Croyez que je jouirai pour le bien de nos affaires autant que pour vous-même de tout ce qui pourra vous arriver d'heureux, de flatteur et de bien mérité.

J'attends de votre part les détails que je vous ai demandés sur tout ce qui vous concerne, ainsi que votre corps. Vous jugerez sans peine tous les motifs qui me font désirer ces détails.

J'ai appris avec une grande joie que la blessure de votre fils allait de mieux en mieux, et que le chirurgien se flattait qu'il recouvrerait l'usage de ses doigts.

Je joins ici, mon cher cousin, la copie d'une lettre que j'ai écrite au maréchal de Broglie. Je n'ai aucun mérite à ce que j'ai fait; nos malheureux émigrés étaient dans une position déchirante, et je serais indigne du sang qui coule dans mes veines, si mon dernier morceau de pain n'était pas partagé avec eux.

Adieu, mon cher cousin, croyez pour la vie entière à la tendre amitié que je vous ai vouée.

Charles-Philippe.

Je ne vous ai pas communiqué plus tôt ma lettre au maréchal de Broglie parce qu'il était nécessaire que les effets fussent en sûreté avant qu'on puisse savoir l'usage que j'en ai fait.

Le prince de Condé au duc de Bourbon.

A Rothenbourg, ce 30 janvier 119k.

Voici qui me paraît affreux ; les nouvelles que nous recevons dans le moment de Dusscldorf, du 24, par la poste, disent : La descente paraît au moins différée; on craint plus. Ce qu'il y a de cortain, c'est que le duc de Richelieu est revenu, a loué un logement à Aix-la-Chapelle, et que MM. de Contades et de Langeron sont également revenus. Par les dernières nouvelles, on débite que les Royalistes viennent d'éprouver un grand échec. Si tout cela est vrai, il ne faut pas se le dissimuler, il y a peu de ressources, car les étrangers ne feront pas plus cette année que les autres, sans les Anglais et la Vendée.

Du même au même.

A Rothenbourg, ce 6 février 1794.

Votre lettre du 3 au soir, mon cher ami, m'a fait le plus grand plaisir, en me tirant absolument d'inquiétude. J'espère avoir ce soir la confirmation de ce mieux décidé. Votre sœur m'est arrivée hier, à dix heures du matin, en très-bonne santé, mais prodigieusement maigrie, ce qui lui sied fort bien, et de plus coiffée à l'anglaise. Elle vous attend tous deux avec la même impatience que moi, et nous espérons que vous nous arriverez le plus tôt qu'il vous sera possible.

Je n'ai rien de nouveau à vous mander sur les grandes affaires. Il se répand ici ce matin que les Patriotes ou les Autrichiens, car on ne sait lequel, ont passé le Rhin; mais d'Aymar, arrivé hier d'Heidelberg, y a laissé tout tranquille, et j'ai reçu cette nuit une lettre du général de Fribourg, d 'avant-hier, qui nem'en dit pas un mot; d'après cela je ne crois point à cette nouvelle.

D'Aymar vous aura dit (ce que je savais d'ailleurs ) les prétentions exorbitantes, pécuniaires et même territoriales 1 que le Roi de Prusse met en avant pour

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