Le maréchal de camp comte d<3 Cely
une croix de Saint-Louis toute prête pour d'Enghien, et dès qu'il pourra venir j'aurai un double plaisir à le voir et à le recevoir; communiquez-lui tout cela. Je vous envoie pour vous seul l'extrait d'une lettre de Dusseldorff, d'un homme dans la chose que vous pourrez aisément deviner, et la copie de celle de M. le comte d'Artois ; mais sur toutes choses, ne lisez point cela au public.
Je vous avoue que j'ai de la peine à croire à la déclaration et par conséquent à la facilité de pouvoir pénétrer en Franche-Comté. Tout cela me paraît fort dans les brouillards; mais nous ne pouvons pas faire autrement que d'être à la place qui nous sera destinée, et je répéterai toujours : Il faut voir. J'at-
tends toujours avec impatience que vous me fassiez prévoir le moment où vous pensez que la famille pourra se réunir ici; je vous embrasse de loin, en attendant que ce soit de près.
Vous verrez par les lettres qu'il faut que votre fils se munisse d'une troisième étoile paur l'afficher incessamment, mais pas tout de suite.
Le chevalier de Guer, qui est assez au fait, mande deBrabant qu'il ne faut plus compter sur la Vendée ; c'est aiïreux.
Du même au même.
A Rothenbourg, ce 16 février 1 794.
Il se répand que les Royalistes ont gagné une grande bataille, dans la Vendée, et qu'ils n'ont îué aux Patriotes que vingt-quatre mille hommes.
On mande de Mons, que les Prussiens ont refusé le secours des Anglais, dont apparemment les propositions ne leur convenaient pas; mais cela mérite confirmation.
A propos, j'ai reçu des nouvelles de Chantilly (où je vous conseille de prendre votre parti de ne point être au mois d'octobre). 11 y a beaucoup de prisonniers1; mais de Noyon, de Beauvais, de Senlis, etc., point de Paris; on a fait des cloisons dans les grandes pièces, sans les gâter, à ce qu'on dit; aucun jet d'eau ne va; tout est arrêté aux Moulins ; on ne distingue plus les allées des parterres. L'herbe est partout ; on a emballé le cabinet d'Histoire Naturelle avec beaucoup de soins; tous les poi traits de famille ont été déchirés. Les tableaux de la galerie des conquêtes ont été emportés assez soigneuse-
1. La liberté révolutionnaire avait fait son œuvre comme partout. Après avoir proscrit, elle changeait les châteaux en prisons qui devenaient tout naturellement le vestibule de l'échafaud.
ment ; tous les bronzes ont été fondus. Le district de Senlis a défendu jusqu'à présent les futaies de la Table, qu'on voulait couper. On n'a lait que les coupes ordinaires. Vanenue, Cadet-Bousset, Jambon et l'abbé de La -Combe, sont un tribunal révolutionnaire (je crois que vous le savez). Molard, Laserre, etc., etc., sont enlevés. On connaît toutes les personnes qui ont acheté mes meubles; mais il ne faut pas le dire, pour qu'elles ne les cachent ou ne les dénaturent pas. Voilà à peu près tout ce qu on m'a dit.
Du même au même.
A Rothenbourg, ce k mars 1794.
Enfin, mon cher, vous me donnez l'espérance de vous revoir bientôt. N'oubliez pas de me mander le jour de votre départ, premièrement pour que je ne vous écrive plus, deuxièmement pour que je fasse revenir les ordonnances; troisièmement pour que je fasse évacuer les logements de votre suite qui ont été prêtés en attendant. Je suis enchanté que d'Enghien soit guéri. Comme vous ne me parlez jamais de votre blessure, j'espère qu'il en est à peu près de même de vous.
Malgré la timidité de votre protégé, elle ne l'a pas empêché de revenir me trouver, mais je n'avais tou-
jours que la même réponse à lui faire. C est que je n'ai point de place à donner. Il me paraît un peu extraordinaire qu'un homme qui a la protection de M. de Metternich vienne de si loin pour réclamer la mienne. Certainement la première vaut beaucoup mieux; oest celui-là qui a des places à donner; mais moi je n'ai à donner qu'un fusil sur l'épaule ; et, je vous en prie, ne m'envoyez plus personne qui demande autre chose que cela.
11 n'y a jamais eu de places à donner dans mon armée, n'ayant aucune administration; mais, s'il y en avait, loin de les augmenter, j'en réformerais dans ce moment-ci, le plus que je pourrais; vu la situation où je me trouve, étant prêt à manquer de tout pour vous et pour moi. Je ne puis même plus me permettre aucune charité; je lui ai cependant donné un louis.
Du même au même.
A Rothenbourg, ce 7 mars 17%.
Je ne suis point en état de faire des avances, mon cher, et je vous prie de ne plus tirer sur moi. Ces
1. Le prince de Metternich, ministre d'État et alors ambassadeur d'Autriche près le gouvernement des Pays-Ba*. C'est le père du prince de Metternich, le célèbre chancelier.
messieurs attendront que vous soyez revenu, et si vous êtes obligé de prendre sur leur argent, ce qui ne doit pas être, puisque je vous ai envoyé cinquante louis de plus, et qu'apparemment vous ne prolongerez pas votre séjour là-bas. Je le remplacerai sans doute, mais je ne dois pas vous cacher que je n'ai plus un sou à moi, et je vous permets daller visiter ma caisse, si vous ne me croyez pas. Je n'ai plus de ressources que de vivre comme je pourrai sur le reste des fonds de la Russie, ce qui ne me mènera pas bien loin. Aussi m'occupé-je d'une grande réforme; car il ne faut pas nous dissimuler que tout ce que nous consommerons désormais, non-seulement sera au préjudice du bien-être de l'armée, mais même abrégera son existence, que je ne vois pas bien clair, qui puisse durer toute la campagne. Je vous demande donc de penser, que Chodron 1 n'a point d'argent à vous, comme vous avez paru le croire, par la demande que vous lui avez faite, il y a quelques temps, de payer neuf louis sur l'argent qu'il avait à vous, qui n'existe pas; et de vous arranger pour partir de Rastadt, la veille du jour où commencera le quatrième mois de votre loyer, ce qui est très -prochain ; si ce loyer existe, car M. de Wurmser m'a dit avec toutes sortes de raisons que vous n'en deviez pas. Certainement, vous réunissiez tous les droits du monde pour n'en pas payer.
1 Chodron était le trésorier du prince de Gondé.
Nous sommes ici, dans le pays le plus agréable du monde par ses sites, par ses promenades à pied ou à cheval, et point du tout dans la forêt Noire, comme on l'avait persuadé à votre fils. On s'y amuse beaucoup, même trop ; l'air y est excellent; et comme vous savez, Mme de Jonville y est; c'est tout dire pour le bonheur d'y habiter. Je vous embrasse tous deux de tout mon cœur.
Du même au même.
A Rothenbourg, ce 11 mars 17.94.
Je ne vous comprends pas, mon cher; vous me dites vous-même que vous m'avez demandé cent cinquante louis pour payer le voyage et le loyer; eh bien ! Je vous lésai envoyés. Comment n'avez-vous donc pas ce qu'il vous faut? d'ailleurs si, pour des dépenses que j 'ignore, vous aviez besoin de davantage, il était bien plus court de garder les soixantesept louis, sur lesquels je vous avais mandé que je compléterais ce que vous auriez dépensé, que de les envoyer ici pour me mander de vous en envoyer autant.
Faire un effort ! vous me parlez là le langage de Paris, qu'il faut absolument oublier. Eh! quel autre effort puis-je faire (quand je n'ai plus rien) que de
mourir de faim plus tôt, pour que vous dépensiez davantage. Ah ! s'il ne faut que cela, je ne demande pas mieux, et je vous assure que je ne tiens qu'à l'honneur, et point du tout à la vie. On sait assez que ce n'est pas ma faute, si je n'ai pas eu le bonheur de la perdre. Mais j'espère être plus heureux dans une autre occasion. Ce que je désire de tout mon cœur, s'il me faut sans cesse avoir des discussions d'argent avec vous ; car cela me tue à petit feu. Et il y a longtemps!
Comment pouvez-vous compter sur l'honnêteté d'un Allemand, en fait d'intérêt? il me semble qu'il était si aisé de ne pas risquer cela, et de partir à la fin du troisième mois, qui doit être, je crois, le quatorze ou le quinze.
Est-ce le quartier général de M. de Brown, qui arrive à Rastadt qui vous y fait rester encore? Si c'est votre projet, renvoyez toujours tout ce qui ne fera pas la route dans votre voiture. Vous économiserez au moins cela sur les dîners, les soupers et leurs loyers, que j'imagine bien que vous payez, quoique vous n'y fussiez pas obligé. Quand vous serez ici, je vous donnerai quelque argent pour votre poche; mais non pas pour faire des magnificences de prince.
11 n'y a nulle honte à avouer que vous n'êtes pas en état. Je crois qu'il n'y a rien à répondre au commencement de ma lettre; comment vous serait-il venu une dépense de soixante louis sur laquelle
vous ne comptiez pas, quand vous m'avez demandé les cent cinquante louis. Je ne puis plus vous dire comme autrefois, « Je ne vous laisserai pas manquer. * Vous manquerez, ainsi que moi. Il faut vous y attendre; au reste tirez sur moi tant que cela vous conviendra; il n'en arrivera que ce que je vous ai dit. Peut-être pis cependant, car ne pouvant plus nous soutenir à Tannée, nous pourrons être obligés de la quitter pendant la campagne, si nous ne réussissons pas, (comme cela est à craindre pour cette année) ou que les boulets et les balles nous en évitent la peine. Croyez qu'il faut que j'aie des raisons bien fortes pour vous parler comme cela.
Du même au même
A Heidelberg, ce 9 avril 179*i, à quatre heures après midi.
Le staffette n'est arrivé qu'à quatre heures du matin. Bonne réception, grande honnêteté, bon ton et même de l'usage du monde. Mais, comme je m'y attendais bien, je m'en retournerai à peu près aussi incertain que je suis venu. J'accrocherai cependant quelque chose, mais point d'augmentation, ce qui m'est assez égal. Elle serait fort inutile pour ce que nous aurons à faire, et ce sera de l'embarras de
moins. J'ai encore un grand rendez-vous ce soir ; je ne crois pas pouvoir partir demain j en tout cas, quand je ne «serai pas arrivé à une heure et demie du matin, ou, si vous aimez mieux, de l'après-midi, c'est que je n'arriverai pas de la journée.
On attend le duc Albert1 tous les jours; il est parti de Vienne le 4.
L'empereur a passé, le 6, à Francfort, et n'est pas descendu de sa voiture : il doit être aujourd'hui à Bruxelles. Il est certain que l'arrivée de l'archiduc a fort avancé et pressé son départ; augurez-en ce que vous voudrez.
Il n'est pas question de faire camper. Point de Patriotes en Alsace. Le général dit qu'il ne voit pas de raison pour rien remuer; mais qu'il est possible que l'arrivée du duc, qui est dans les secrets, apporte du changement; son quartier général sera ici.
Les Carmagnols ont attaqué près la forêt de Marmale. Ils ont été repoussés, ont perdu cinq à six cents hommes et quinze pièces de canon ; le soir, chacun s'est retrouvé comme il était, et y est resté.
Le baron de Kerpen (qu'on trouve partout) m'a dit ce matin qu'on avait entendu une forte canonnade à neuf heures entre Manheim et Durkeim. J'en ai parlé : on s'en embarrasse fort peu ici.
1. Le duc Albert de Saxe-Teschen, venait prendre le commandement de l'armée autrichienne en remplacement du générai Brown.
Procès-verbal de la proclamation de Louis XVIII , roi de France, an camp de l'armée de Gondé.
L'an mil sept cent quatre-vingt-quinze et le seizième jour de juin, à dix heures du matin, au camp de Mûlheim, situé à quelque distance de la rive droite du Rhin, entre les villages de Neubourg et de Steinsdstadt.
En présence de Son Altesse Royale Monseigneur le duc de Berry, petit-fils de France ;
Par l'ordre, et en présence de Son Altesse Sérénissime Monseigneur le prince Condé, prince du sang royal de France, grand-maître de France, et commandant en chef une division de la noblesse française;
Et en présence de Leurs Altesses Sérénissimes Messeigneurs les ducs de Bourbon et d'Enghien, prinaes du sang royal de France.
Monseigneur le prince de Condé étant arrivé, accompagné de ses états-majors et aides de camp, et ayant trouvé une partie de son armée (dont le surplus était resté aux postes et cantonnements pour la garde du Rhin) rangée en bataille, comme il
Pavait ordonné, et formant les trois côtés d'un carré, et sur trois lignes, ainsi qu'il suit:
En première ligne,
Les gentilshommes français des deux bataillons de chasseurs nobles ;
A la droite, à la gauche et au centre de ce corps, l'artillerie noble.
En seconde ligne,
Des détachements de l'infanterie de la légion de Mirabeau, grenadiers, volontaires, chasseurs et canonniers.
A la gauche des détachements, des compagnies française et suisse, dites la garde du parc de l'artillerie.
En troisième ligne, La cavalerie noble ; La cavalerie soldée ;
A la gauche, un détachement des hussards de Mirabeau et un des hulans1 de la même légion.
Au centre de la troisième ligne, un détachement de la prévôté à cheval.
1. Les hulans, oulans ou ulans étaient une milice originaire d'Asie. Montés sur des chevaux légers, ils combattaient au sabre et à la lance. Leur costume consistait en une veste courte et un pantalon à la turque. La Russie, la Prusse et l'Autriche ont encore des hulans traditionnels. La France, qui en avait formé un régiment vers 173**, ne l'a pas conservé. Les hulans y sont remplacés avec avantage par les zouaves.
L'infanterie commandée par M. le comte de Mazancourt, maréchal de camp;
La cavalerie commandée par M. le comte de Mollet, maréchal de camp.
Surun autel adossé contre un bois, qui formait la quatrième ligne du carré, a été célébré un service pour le repos de l'âme de Louis XVII, roi de France et de Navarre.
Et après la célébration dudit service, Monseigneur le prince de Condé a dit :
tf Monseigneur le duc de Berry m'ordonne de prendre la parole.
« A peine les tombeaux de l'infortuné Louis XVI, de son auguste compagne, et de leur respectable sœur, sont-ils refermés, que nous les voyons se rourrir encore, pour réunir à ces illustres victimes 1 objet le plus intéressant de notre amour, de nos espérances et de nos respects.
« Ce jeune rejeton de tant de rois, dont la naissance seule paraissait assurer le bonheur de ses sujets, puisqu'il était formé du sang de Henri IV et de celui de Marie-Thérèse, vient de succomber sous le poids de ses fers et de sa cruelle existence1. Ce n'est
1. Lonis XVII est mort, le 8 juin 1795, dans la prison du Temple. Il n'avait pas encore atteint sa onzième année. Dans un ouvrage qui restera un monument de douleur et de vérité, M. de
malheureusement pas la première fois que j'ai eu à vous rappeler qu'il est de principe que le Roi ne meurt pas en France.
« Jurons donc à ce prince" auguste, qui devient aujourd'hui le nôtre de verser jusqu'à la dernière goutte de notre sang, pour lui prouver cette fidélité sans bornes, cette soumission entière, cet attachement inaltérable que nous lui devons à tant de titres, et dont nos âmes sont pénétrées.
Beauchesne a raconté cette lamentable histoire d'un enfant (2 volumes, Pion, éditeur;. La vie si courte et l'agonie si longue de ce jeune martyr arracheront éternellement des larmes aux yeux môme les plus indifférents.
La France révolutionnaire se décernait à elle-même le titre de la Nation toujours grande et généreuse ; et, après avoir osé confier le jeune roi, qu'elle appellait le petit Capet, au savetier Simon, voici, au témoignage de sa sœur, Madame Royale, les soins que cette Nation prenait de son prisonnier. Dans le récit qu'elle a intitulé : Histoire de la captivité de Louis XVI et de la famille royale, page 288, la princesse s'exprime ainsi : « 11 était dans un lit qu'on n'avait pas remué depuis plus de six mois, et qu'il n'avait plus la force de faire. Les puces et les punaises le couvraient; son linge et sa personne en étaient pleins. On ne Ta pas changé de chemise et de bas pendant plus d'un an. Les ordures restaient dans sa chambre; jamais personne ne les a emportées pendant tout ce temps. Sa fenêtre , fermée en dedans avec des verroux, n'était jamais ouverte; et l'on ne pouvait tenir dans cette chambre à cause de l'odeur infecte. »
Un nommé Mathieu, qui se prétendait représentant du peuple français, parlant, le 2 décembre 1794, au nom des comités, avait prononcé, à la tribune, cette effroyable phrase :
e La Convention et ses Comités, étrangers à toute idée d?améliorer la captivité des enfants de Capet, savent comment on fait tomber la tête des rois; mais ils ignorent comment on élève leurs enfants. »
Le savetier Simon et ses aides l'apprirent à la Convention et à ses Comités.
a Nos vœux vont se manifester par ce cri qui part du cœur, et qu'un sentiment profond a rendu si naturel à tous les bons Français, ce cri qui fut toujours le présage comme le résultat de vos succès, et que les régicides n'ont jamais entendu sans stupeur comme sans remords.
« Après avoir invoqué le Dieu des Miséricordes pour le Roi que nous perdons, nous allons prier le Dieu des armées de prolonger les jours du Roi qu'il nous donne et de raffermir la couronne de France sur sa tête, par des victoires, s'il le faut, et plus encore, s'il est possible, par le repentir de ses sujets, et par l'heureux accord de sa clémence et de sa justice.
« Messieurs,
« Le roi Louis XVII est mort.
« Vive le roi Louis XVIII ! »
« Et le cri de : Vive le Roi ! a été répété plusieurs fois dans tout le camp.
Et le discours prononcé par Mgr le prince de Condé étant, ainsi que le cri de Vive le Roi qu'ont répété tous les Français réunis sous ses ordres, le premier hommage de fidélité rendu à Sa Majesté très-chrétienne Louis XVIII, roi de France et de Navarre, par un rassemblement, tant de la noblesse française, que d'autres Français restés fidèles à leur devoir, il a été du tout fait et dressé le procès -verbal pour ser-
virde témoignage en des temps plus heureux.
« Et sera ledit procès verbal, après avoir été revêtu, des seings des signataires, clos et cacheté de leurs sceaux, pour <Hre ensuite déposé en lieu sûr *.
« Charles-Ferdinand d'Artois.
« Lolis-Henri-Joseph de Bourbon.
« Le Comte de Mazancourt.
« Le Comte d'Ecquevilly,
Maréchal des logis de cavalerie.
« Louis-Joseph de Bourbon.
« Louis-Antoine-Henri de Bourbon.
« Le Comte de Mellet.
a Le marquis de Bouthillier,
Major général. »
Le duc d'Enghien au duc de Bourbon.
Mulheim, ce dimanche, 28 septembre 1795.
M. Crawffurd' envoie un staflette à son frère, mon cher papa; je profile de cette occasion pour vous écrire. Ledit stafFette part tout à l'heure; aussi je me dépêche autant que possible. Mon grand-père vient de m'envoyer chercher et me charge, comme il
1. Cette pièce historique, avec les huit signatures qui précèdent, est renfermée dans une double enveloppe avec les huit cachets en cire noire des princes et généraux signataires.
2. Le colonel Crawffurd, commissaire anglais près de l'armée ce Condé.
DE LA MAISON DE CONDÉ. u5
n'a pas le temps de vous écrire longuement, de vous mettre au fait de ce qui se passe par ici.
J'ai du bon et du mauvais à vous apprendre. 1' Ce qui est fort mauvais; je n'ai point reçu de vos nouvelles depuis le 31, et je n'en espère/ suivant mon calcul , que du 24 au 30 , d'Yarmouth ou de tondres. C'est un mois d'inquiétude, car je ne serai tranquille que lorsque je vous saurai réuni à lord Moira 1 , ou du moins heureusement débarqué en
1. Lord Moira, l'un des noms les plus honorables et les plus nonorés de la Grande-Bretagne, avait voué aux Émigrés et aux Yendéens une affection qui ne se démentit jamais et qui souvent lut très-utile à leur cause. Ami de Pitt et son collègue dans le fouvernement, lord Moira avait, encore bien jeune, commandé une division de l'armée anglaise durant la guerre d'Amérique, la jour il se vit obligé de rester acculé à la côte et de demander aile à un vaisseau français qui stationnait dans ces parages «*nme auxiliaire des Insurgents. Lord Moira et ses compagnons forent recueUIis par ce vaisseau dont le capitaine était le comte de Vaugiraud. Le gentilhomme français et le gentilhomme an- Paisse lièrent d'une étroite amitié, et, arrivé à Brest, Vaugiraud dit à son prisonnier : « Je ne puis qu'adoucir votre captivité ; permettez-moi donc de mettre à votre disposition mon petit manoir de Touvent en Bas-Poitou. Vous en serez absolument le battre; et, à la paix, je serai heureux de vous y visiter. »
lord Moira passa deux ou trois années dans ce castel, situé Pfes des Sables - d'Olonne , s'efforçant de conformer ses habites de luxe britannique aux simples proportions de l'hospitalité ^odéenne. La paix de 1783 lui rendit la liberté et, dix ans après, lord Moira accueillait à Londres comme un frère, le chef d'esémigré. Lord Moira ne s'en tint pas là ; il voulut, que chaque jour, le comte de Vaugiraud invitât à sa table trente proscrits e tout rang. p0Ur se présenter décemment à l'hôtel Moira , ces heureux émigrés se voyaient réduits à s'emprunter mutuellement leurs habits les plus propres, de sorte qu'à cette table si ^nereusement hospitalière on voyait chaque jour changer les ^ages des convives, mais non les vêtements.
Angleterre. Votre première lettre m apprendra cette heureuse nouvelle; Dieu veuille qu'elle ne se fasse pas attendre longtemps !
Les Patriotes ont passé le Rhin, comme vous le savez sûrement, entre Dusseldorff et Duisbourg. Ils sont maîtres de cette première ville, ils occupent le charmant Eberfeld et marchent, en suivant les Autrichiens vers la Lahn. Ce passage s'est effectué sans un coup de fusil, à raison de la ligne de démarcation, en passant sur le territoire prussien, ce qui fait qu'ils sont tombés sur le flanc des Autrichiens, comme la foudre, et que six compagnies ont été écharpées. Aussitôt la terreur a été générale dans l'armée autrichienne.
Clairfayt marche avec trente mille hommes et des troupes des cercles qu'il ramasse en chemin. Il doit être aux prises avec eux vers les bords de la Lahn. On assurait, ce matin, qu'il les avait battus. Tous les projets offensifs me paraissent abandonnés, il a redescendu beaucoup de monde. Ils ont sommé Manheim de leur livrer le passage. On a envoyé à Munich , en attendant.
Les batteries de bombes sont prêtes, et si la réponse est négative, la ville est brûlée le lendemain. Les Autrichiens ont fait dire que si la ville accordait le passage, ils la brûleraient aussi, ce qui fait qu'elle sera irrévocablement en cendres avant huit jours. Neuf bataillons autrichiens marchent, je crois, pour en prendre possession, comme garnison. On
doute qu'ils trouvent les portes ouvertes ; ils doivent être arrivés aujourd'hui. Quant à moi, je ne doute pas que les Palatins ne consentent à leur faire place.
Wurmser me croyait avec vous; il a été fort étonné de me voir. Avant-hier nous avons dîné à Fribourg. Les esprits y sont à la défensive, même le sien.
Nos chevaux meurent toujours de faim. Si ce n'est l'avoine, c'est le foin qui manque. Une insurrection assez importante vient d'éclater dans le Porentruy 4, à l'occasion de quatre prêtres qu'on voulait arrêter. Les paysans se sont armés et les ont enlevés à la gendarmerie, qui les emmenait.
Le lendemain, un bataillon a marché; il a été détruit et son canon pris. Les insurgés sont maîtres du petit château-fort de Blamont, et sont au nombre de dix mille armés. Cela prendrait-il tournure ici?
1. La Révolution française s'était emparée de la Suisse et les violences ne faisaient, comme partout, que précéder les spoliations et le pillagei On lui donna, un peu plus tard, des commissaires républicains, qui furent chargés d'organiser et de légaliser tous ces vols prétendus fraternels. Par une coïncidence au moins significative, ces commissaires portaient des noms très-peu rassurants, mais bien dignes de leur emploi. L'un s'appelait Volant ; l'autre, Forfait; le troisième, Grugeon ; le quatrième, Rapinat. Ces quatre noms provoquèrent en France toute espèce de calembours et de jeux de mots, et, en Suisse, des terreurs et des haines bien justifiées. Une de ces épigrammes a survécu. Elle disait :
Les pauvres Suisses qu'on ruine Voudraient bien qu'on examinât Si Rapinat vient de rapine , Ou rapine de Rapinat.
Les tant mieux n'en doutent pas. Si on voulait soutenir, je l'espérerais aussi; mais on ne soutiendra pas. Voilà l'état général des choses, bien en abrégé, mais mon grand-père me presse.
Le duc de Bourbon an prince de Gondé.
Stade, ce 30 août 1795.
Nous partons dans le moment pour nous embarquer sur cette frégate, qui était destinée pour les transports, mais qui s'offre de me mener avec six personnes jusqu'à Yarmouth. Quoique j'aie de la peine à me séparer des personnes que j'ai menées avec moi, puisqu'il faut que j'en laisse plusieurs ici, ne pouvant refuser à MM. de Vaudreuil et de Sennevoy de les prendre avec moi. Le vent est bon; et je quitte la ville de Stade, où je m'ennu vais infiniment d'être cloué depuis si longtemps.
Les gazettes annoncent de nouveaux projets d expédition. On dit même un débarquement d'émigrés d< jù fait vers Noirmoutier; Monsieur parti sur une gâte de Spitbead pour une expédition secrète. Je •Ouhaite que toutes ces bonnes nouvelles se réaut, et nous mènent au but désiré; mais vous savez que je n'ai jamais eu grande confiance à ces entreprises formées par petits paquets de trois ou
quatre mille hommes. Jusqu'à présent, mes craintes ne se sont que trop vérifiées.
Je désire que celle-ci soit mieux concertée; si toutefois elle a lieu, car bien des gens croient encore que le véritable but de l'expédition est dirigé vers les Iles, etc., etc. Je n'en dirai pas davantage; nous sommes trop loin pour juger. Je pars sans savoir quand, ni où je vous reverrai; ayant eu le malheur que les circonstances aient paru exiger que je me sépare de vous et de l'armée à laquelle j'étais attaché de coeur et d'âme. Tout mon désir est d'avoir des occasions de vendre cher ma vie, à laquelle je ne suis attaché qu'autant qu'elle pourra être utile à mon Roi et à ma patrie.
Si je débarque à Yarmouth , je traverserai l'Angleterre parterre; ce qui sera plus coûteux. Je passerai incognito à Londres. Je tâcherai seulement de voir le duc d'Harcourt et ensuite d'arriver le plus tôt possible à Spithead.
Si vous ne faites pas une diversion de votre côté; je regarde toutes les entreprises que l'on fera sur la côte comme inutiles. Mais le pourrez-vous? si les Patriotes menacent de passer le Rhin du côté de Dusseldorff.
La Providence en décidera. En attendant, je vous embrasse aussi tendrement que je vous aime. Je m'embarque dans la minute pour aller rejoindre la frégate qui partira aussitôt, si le vent continue à être bon ; et vogue la galère.
Du même au même.
Londres, ce 22 septembre 1795.
Je recois dans le moment votre lettre du 6 septembre, qui m'a été remise par M. de Sapinaud. Vous dire à quel point elle m'afflige, ce serait renouveler votre douleur. Non je n'aurais jamais cru que ma sœur prendrait un 'parti aussi violent, aussi dénaturé, si on osait le dire, car, en vérité, il y a de la barbarie à s'arracher des bras de ses parents malheureux, et n'ayant d'autres consolations que dans leur union pour aller s'enfermer dans un couvent; et les abandonner pour toujours. Jamais Dieu ne lui saura gré d'une pareille démarche.
Ce Dieu juste et bon peut-il lui ordonner de mettre le poignard dans le cœur de tous ses parents et de ses amis : mais j'espère encore que son parti n'est pas pris irrévocablement; qu'elle sentira combien elle nous rendrait malheureux, combien une séparation aussi cruelle ferait le désespoir de notre vie. Enfin, vous y emploierez sûrement tous les moyens qui sont en votre pouvoir. Mes prières et mes conseils à une distance si éloignée ne peuvent faire grand effet; je suis réduit à gémir et à la pleurer comme vous, s'il faut s'en séparer. Je me lais
parce que je sens que je renouvelle votre douleur. Puisse le ciel venir à notre secours pour notre bonheur commun !
Je pars demain matin pour Portsmouth, où j'achèverai ma lettre.
On m'a dit que mon traitement ne serait déterminé qu'à mon arrivée auprès de Monsieur. Entre nous soit dit, je crains que cela ne soit pas brillant; d'après ce qui m'est revenu sur les moyens qu'a Monsieur lui-même, là-bas. Dans celte incertitude, j'ai pris le parti de demander ici à M. Pitt, la somme de mille livres sterling; ce qui m'a été accordé avec toute la grâce possible de sa part; et comme il y avait des lenteurs dans les formes pour le payement, M. Windham, à qui j'avais eu occasion de parler pour d'autres affaires, les a fait lever sur-le-champ, et j'ai touché la somme hier. Milord Haw kesbury m'a marqué aussi beaucoup d'amitié et d'intérêt en cette occasion.
Portsmouth, ce 23, à cinq heures du soir.
Me voilà arrivant à Portsmouth ; ayant fait la route de Londres ici, en neuf heures de temps, avec quatre chevaux, deux postillons, une voiture légère à trois places; un train d'enfer. 11 est vrai que mes chevaux étaient commandés sur la route; je n'avais avec moi que Vibraye et Brunet ; Guy, à cheval. Tous ces messieurs sont partis, ce matin, à cinq heures
par une diligence, et sont arrivés à sept. Ainsi, noua sommes en ce moment tous rassemblés.
Nous nous attendions à mettre à la voile demain, mais le capitaine du Robuste, M. Thornborough, est venu chez moi, à mon arrivée; et nous a annoncé que le vent étant mauvais, il était impossible de partir encore. Du reste, le vaisseau est tout prêt et doit convoyer dix bâtiments de transport, ce qui ne hâtera pas notre marche. On a des nouvelles par un bâtiment parti le 1 6 de Houat, qui annonce que Monsieur avait mis à la voile pour se porter vers Noirmoutier, mais que la descente n'était pas encore effectuée. La même nouvelle que I on cherche, je crois, à cacher ou qui peut-être n'est pas vraie, porte que Charette a été repoussé de la côte, dont il avait voulu se rendre maître; et est rentré dans l'intérieur des terres. La même personne qui rapporte cette nouvelle annonce avoir entendu une canonnade très-vive vers la côte, dont elle ignore le sujet et le résultat.
Si cela se confirme, il est bien à craindre, vu l'avancement de la saison , que l'expédition ne soit manquée pour cette année : mais il faut toujours vivre dans l'espérance, suivant notre usage ordinaire, et désirer que ces mauvaises nouvelles se démentent par le prochain courrier. En général, l'opinion n'est pas favorable à l'expédition; et il est sûr qu'elle a été entreprise contre le gré général qui ne trouvait pas le moment favorable depuis le désastre de Quiberon. Je suis fâché de voir que vous ne faites
rien de votre côté; car la diversion serait absolument nécessaire; mais ce passage du Rhin des Patriotes dérange tous les calculs. Toujours de vos nouvelles le plus souvent possible ; je vous embrasse et vous aime de tout mon cœur.
Le duc d'Enghien au duc de Bourbon.
Bûhl, ce 30 décembre 1795.
Une lettre de bonne année est une bêtise sans doute, cher papa, lorsque ce ne sont que des mots et des compliments, les uns au bout des autres; mais la mienne est d'un cas différent, et tous les vœux, que je fais pour vous, sont formés dans le fond de mon cœur. J'espère que vous en écouterez l'expression avec bonté. 1 795 a été assez sévère pour nous, pour vous éloigner de moi. C'est une vilaine année; j'en avais eu meilleure opinion et je regrette tout le bien que j'avais pensé sur son compte. 1796 sera plus aimable; il nous réunira, vous me le promettez, n'est ce pas, cher papa?
L'établissement de Monsieur en Irlande 1 va vous donner la liberté de partir; vous n'aurez plus ses
1. Le comte d'Artois n'a jamais résidé en Irlande, mais en Écosse, a Édimbourg, dans le vieux château d'Holy-Rood mis à sa disposition par le roi d'Angleterre.
affaires à traiter ; il pourra les traiter lui-même, étant sur le continent. Mais pardon, je n'écoute en cela que mon désir et je ne pense pas que Londres vous plaît, que vous vous y amusez. Je ne pense pas que nous ne faisons rien par ici, que de tout l'hiver nous n'avons aucun espoir de rien faire, que peut-être làbas il y a des projets pour le printemps. Que de raisons, bon Dieu ! pour vous ôter l'envie de revenir. Je le vois bien, il faut gémir et se taire.
La dernière lettre que j'ai eue de vous est datée du 34 novembre. Un mois et trois jours se sont écoulés depuis, et pas un mot de vous ni de votre suite. Cela est triste, bien triste, et, sans l'irrégularité de cette mer, cela serait inquiétant; mais, avec elle, on ne peut pas compter sur l'exactitude.
Je n'ai rien de bien intéressant à vous mander en fait de nouvelles. Le maréchal de Clairfayt a eu de grands succès et a poussé jusqu'auprès de Trêves. Le triangle que forme cette rive de la Moselle avec le Rhin est entièrement évacué, excepté Coblentz où les Patriotes ont un camp de dix mille hommes, à la Chartreuse, et Trêves qu'ils occupent encore. Wurmser n'a pas fait un pas. Il occupe Spire, Schwegenheim, Neustadt, Kaiserslautern et vient se réunir à la gauche de Clairfayt.
Vous pensez que cette position est aussi anti-militaire qu'il se puisse, et qu'à moins d'un armistice de trois mois, dont on parle, on ne peut la garder. Pichegru a reçu des renforts sur la Queich. Il attaque
souvent, tue du monde et fatigue les Autrichiens. Wurmser se plaint déjà d'avoir perdu plus de monde depuis la neige que pendant, et cela lui donne une juste humeur. On travaille à force à un énorme camp retranché devant Manheim, qui embrasse une étendue de pays de plus d'une lieue. Ce camp sera défendu par des redoutes et des flèches, et un fossé plein d'eau courante qu'on détourne du Rhin. Le tout sera terminé par une grande inondation que Ton pourra lâcher ou retenir à volonté. Le camp pourra contenir cinquante mille hommes à l'aise. On ne conçoit pas quel peut en être le projet, car, en passant le Rhin au-dessus ou au-dessous de Manheim, l'armée française obligera toujours facilement Vannée autrichienne d'évacuer son camp retranché, qui alors défendu par trop peu de monde, sera facile à emporter. Ils n'ont calculé en cela que le moyen de mettre les Patriotes hors de portée de bombarder Manheim de la rive gauche par cette immense tête de pont. On parle du départ du maréchal de Clairfayt, qui a, dit-on, demandé un congé de trois mois pour réparer sa santé. 11 n'était pas parti il y a quatre jours ; il n'était pas non plus question de l'armistice à son quartier général.
Voilà la position des choses. Quant à nous, nous sommes toujours arrêtés à Biihl jusqu'à nouvel ordre. Je ne vois pas d'apparence que nous passions, puisqu'il paraît positif que l'on cherche à rester tranquille jusqu'au printemps. Quoi qu'il en soit,
Fétendue et l'inutilité de notre position me fait pré sumer que Ton n'a pas le projet de nous faire passer ici l'hiver. Nous nous équipons lentement, mais peu à peu. Les hommes sont ce qu'il y a de moins rares. Si les armes, selles, etc., allaient aussi vite, nous serions facilement dix mille au printemps. La désertion chez nous n'est pas très-forte, et elle est énorme chez les Patriotes. Il est malheureux que nous ne soyons pas à portée de leurs postes, il nous passerait hien du monde.
Du même au même.
Bûhl, ce dimanche, 17 janvier 1796.
Des voyages à Carlsruhe, coup sur coup, des bals, des concerts et des dîners, des promenades arrangées d'avance et allongées par la lenteur de la marche de M. le duc de Berry1, des courses à cheval qui s'étendent depuis Bade à travers les montagnes jusqu'à Oppenau; autant d'objets d'absence, de fatigue, m ont fait rester un siècle sans écrire à mon
1. Le duc de Berri était arrivé depuis quelques mois à l'armée de Condé, et plus jeune de six ans que le duc d'Enghien qui avait déjà conquis une véritable gloire, le duc de Berri se montrait animé d'une singulière émulation pour suivre l'exemple de son cousin. Cette émulation se trahit souvent dans ses lettres au prince de Condé.
cher papa. Il est certain que, depuis un mois, je ne sais ce qui a pris à M. le duc de Berry, mais il ne peut rester un moment chez lui, et pour vous donner une idée des courses de tout genre qu'il nous fait faire, hier il nous a fait aller à la tour de Steinbaeh, de là à Baden par la montagne et revenir par la grande route, ce qui compose six ou sept lieues, le tout à pied et suivi d'un bon dîner et d'un punch. Le bonhomme Damas s était fait prudemment suivre d'un cheval, qu'il a enfourché de bonne heure. Concevez-vous ce changement; il prétend me crever, il a pris là une tâche un peu forte.
Do reste, cher papa, le séjour de Buhl est à peu près celui de tous les quartiers généraux. La ressource de la belle comtesse nous manque, mais elle finira par quitter son séjour de Carlsruhe où elle prétend s'ennuyer à la mort, et nous revenir; mais les gîtes manquent. Après la revue que nous allons passer au commencement du mois prochain, il y en lura quelques-uns de vacants.
Rien de nouveau dans nos environs. Cette trêve De paraît plus un préliminaire de paix. On croit à une campagne encore et je ne seraiB pas éloigné de cette façon de penser qui devient général. Nous entendons tous les jours le polygone de Strasbourg qui fait trembler nos vitres, mais pas nos personnes. On dit que dedans cela va toujours de mieux en mieux. Dieu le veuille, mais que de fois nous avons été trompés.
11 paraît que le Margrave travaille avec ardeur pour nous faire partir d'ici. Les Autrichiens seraient bien tentés de nous envoyer à Rottenbourg, et je vous avouerai que je vois peu de moyens de l'éviter* Quand ces choses-là traînent, vous savez qu'elles finissent toujours par arriver; c'est comme l'an passé. Mais Dieu sait si nous en reviendrons cette année. Je tremble de quelque grand projet contre ce corps-ci, qui se renforce et s'augmente chaque jour. On l'écrasera avant d'avoir à le craindre. Aussi votre crédit là-bas peut-il nous être d'une grande utilité, cher papa. Ce sera à vous à nous sauver du naufrage.
J'espère être peut-être le premier à annoncer à Franclieu la bonne nouvelle de l'heureux accouchement de sa femme. C'est dans la nuit d'hier, à trois heures du matin, qu'après quelques heures de souffrances assez fortes, ce rejeton mâle de sa race a paru dans ce monde. La mère et Penfant vont aussi bien que possible. Aujourd'hui se fait le baptême. Je suis parrain à votre défaut, et j'ai pris Mme de Reinach pour ma commère. Sérent, est chargé de ma procuration, représente à ma place, n'étant pas d'usage que nous représentions nous-mêmes dans ces sortes de cérémonies hors des chapelles de nos châteaux. Faites, je vous prie, mes compliments au papa; cela doit lui faire grand plaisir. Ce qui m'en fait moins, c'est qu'on dit que je ne pourrai m'en tirer qu'à raison d'environ dix louis. L'affaire ne me paraît nullement plaisante.
LBTRI AUTOGRAPHE DO DOC D'fNGBIÏN AU PRIHCK DB COKLE
f fi ^7 UyCA^K. 43C±~
Ain***?
a^,tC ,^.-Jy<~> , ^ 5
S tic*.- ot. c)&%cC U.cr%+*
. - ^ - ,/ if ^
/} . > . .• ": ' r CL -': '"^ /'
Le duc d'Enghien an duc de Bourbon.
Bûhl, ce jeudi 11 février 1796.
En vérité, cher papa, je crois qu'il y a toujours un sort jeté sur les lettres que Ton envoie par des occasions. Elles sont des siècles en route et finissent quelquefois par vous revenir comme vous les avez lait partir. Je viens d avoir la preuve de ces deux faits que j'avance. La lettre dont vous avez chargé Cheffontaines1, m'est arrivée tout essoufflée hier au soir et encore pas par lui, qui est resté malade à Hambourg, ni par la personne qu'il en avait chargé, qui est restée à Francfort et a fini par la mettre à la poste. Le second exemple est une lettre que je vous écrivis de Mulheim, qui vient de me revenir avec la personne qui s'en était chargée et qui n'a pas été plus loin que Brunswick. Aussi je renonce à jamais aux occasions, il n'y a rien de pire.
Nos environs ne nous fournissent rien de saillant à vous dire. Pas la plus petite nouvelle, des on du sans fondements sur la campagne prochaine. Ceux qui paraissent le plus vraisemblables sont le retour de M. de Clairfayt très-prochain, l'entrée en Alsace
1. Le vicomte René de Cheffontaines aide de camp du duc d'Enghien.
et dans le pays de Trêves et de Luxembourg, les opérations prussiennes sur la Hollande etc. Ce qu'on dit depuis si longtemps et ce qu'il y a à parier qui arrivera enfin.
Du reste tout est dans la même position. Nos cantonnements sont fort étendus depuis les environs d'Oftenbourg en passant par Oberkirck, Oppenau, Reussen, Salsbach jusqu'à Buhl et Steinbach. Nous ne bougerons plus de l'hiver, jele crois, malgré l'humeur du margrave1 qui persiste à ne faire aucune petite réparation à mon grand père ; qui de son côté persiste à ne pas mettre les pieds à Carlsruhe. Je me trouve le dindon de l'aventure et tous mes beaux projets me paraissent plus reculés que jamais. Faut bien se soumettre à la circonstance, mais j'avoue que j'aurais peine à y renoncer «tout à fait.
1. Comme tous les petits princes allemands, le margrave on grand-duc de Bade, qui avait le voisinage en plus, éprouvait des frayeurs d'enfant au seul bruit des armées françaises. Il faisait expier ses paniques au prince de Condé et aux émigrés. Mais Louis-Joseph de Bourbon avait à sauvegarder sa propre dignité et celle de son nom. Il se vit donc obligé, plus d*une fois, de se montrer sévère envers ce margrave et ses semblables, se mettant à deux genoux devant la force et se confondent en lâchetés pour obtenir un satisfecit de la Révolution.
Du même au même.
Ce lundi, Ik mars 1796.
Vous savez, cher papa, que l'espoir n'abandonne jamais la Condeich, et qu'il est de son essence de ?oir toujours tout en beau. Nous nous croyons donc incessamment de l'autre côté du Rhin; nous voyons une campagne offensive couronnée par de brillants succès; nous voyons un plan d'attaque en haute Alsace dont nous serons, et une autre partie agissant sur Luxembourg. Tout cela nous paraît fort aisé, et nous discutons sur les moyens, sur le temps, sur les probabilités ; mais nous nous accordons sur la possibilité, et c'est précisément selon moi, la pierre d'achoppement. Sur quoi toutes ces belles espérances sont-elles fondées? Primo : sur l'arrivée de dix-huit chariots d'armes que nous sollicitons depuis des siècles et qui arrivent. Carabines, pistolets, sabres, enfin tout ce qui nous manquait, nous l'aurons dans trois jours. Puisqu'on nous donne des armes, on veut donc que nous nous en servions. Secundo : sur le dire des officiers du régiment de Cavanac, qui prétendent être destinés à faire partie de la division de l'armée, sous les ordres de monseigneur, cette campagne, et dont les cantonnements sont enclavés
ia2 fflSTOIRE DES TROIS DERNIERS PRINCES
pour le momeutdans les nôtres. Tertio : sur le dire des officiers d'un bataillon autrichien, passant à Buhl et remontant le Rhin et disant qu'il allait en Brisgaw, que nous ne tarderions pas à le suivre et qu'il était destiné à passer le Rhin du côté d'Huningue avec la Condeich.
Voilà de belles autorités comme vous voyez. Mais n'importe; cela nous contente et nous le gobons avec joie. Le plus sûr c'est que nous sommes à Buhl, que nous n'avons aucun ordre pour en bouger, qu'il fait un ciel serein et un temps superbe, et que je profite avec plaisir de ces beaux jours pour célébrer dignement la guérison de mon pied.
Franciieu nous a dit que vous ne comptiez emmener personne dans ce voyage d'Édimbourg. Mais les voleurs? Vous aurez fait leur bourse d'avance; on dit que c'est le meilleur moyen d'en être quitte.
Adieu, cher papa, on fait un bruit indigne dans ma chambre, Jonville et Cheffontaines s'y battent à outrance. Je crie après eux et n'en puis rien obtenir. Je vais procéder avec ma canne à les séparer. lis me chargent de vous présenter leurs hommages respectueux, et sont bien reconnaissants que vous vous souveniez d'eux aussi souvent. Votre enfant vous embrasse et vous aime de tout son cœur.
L'impératrice Catherine de Russie an prince de Condé.
Monsieur mon cousin, la lettre que votre Altesse Sérénissime a bien voulu m'écrire, le 1 7 novembre de Vannée passée, ne m est parvenue que depuis quelques jours. Je serais bien fâchée si ce retard avait contribué à entretenir le doute qu'Elle m'y témoigne sur la constance des résolutions que je lui avais annoncées précédemment par rapport à sa personne, à sa famille et au corps de noblesse, qui s'est attaché à Elle. Je la prie de se rassurer à cet égard, et d'être bien persuadée que mes intentions une fois déclarées sont irrévocables, et que j'aurai autant de plaisir à remplir les espérances que je lui avais données, que de regrets de la voir dans le cas d'y recourir ; ce dernier ne répondant guère aux vœux que j'ai toujours formés pour le bonheur de la France et celui de votre Altesse Sérénissime. Mais si la Providence en ordonne ainsi, votre Altesse peutêtre assurée qu'elle me trouvera empressée à lui rendre, à lui offrir toutes les consolations dont je serai capable et à lui procurer des avantages dignes de sa naissance, de son courage et de ses autrw vertus.
Je suis avec une parfaite estime et une sincère bienveillance,
Monsieur mon Cousin, de Votre Altesse Sérénissime, la bien affectionnée cousine,
Catherine.
Saint-Pétersbourg, le 20 avril 1795.
Le duc d'Enghien au duc de Bourbon.
Nonenwihr, ce jeudi 12 mai 1796.
Le baron de Roll 1 part incessamment pour l'Angleterre, cher papa, peut-être après-demain, peutêtre dans trois jours. Je crains de manquer cette occasion de vous écrire et j'aime mieux le faire un peu d'avance. Je commencerai par vous parler de mon bonheur. Les lettres de Londres 'et l'avis que vous avez fait donner au chevalier de Fmnclieu de ne pas venir vous joindre me font espérer votre retour prochain. J'aurai tant de plaisir à vous revoir, je serai si heureux de cette réunion, que j'avoue que je ne calcule pas la brillante carrière dont il est possible que vous vous éloigniez. D'ailleurs il est possible, si les choses tournaient bien, d'y retourner. D'après cela, il n'y a pas le plus petit inconvé-