Le baron de Roll, aide-de-camp du comte d'Artois
nient à revenir. J'en parlais encore avant-hier à MM. Crawfurt et Wickham. Ils m'ont dit l'un et l'antre qu'ils ne croyaient pas à de grandes expéditions sur les côtes, cette année; que la Vendée allait trop mal, que les Chouans refusaient de s'organiser, que par conséquent il fallait se borner à des renforts d'armes, de munitions, de vivres et d'argent.
Comme voue n'êtes rien de tout cela, venez nous revoir, cher papa ; venez embrasser votre enfant. Ce sera lui que vous verrez le premier ; car il est à six lieues plus près de vous.
11 viendra au-devant de vous ; il veut vous donner à dîner dans ses États. 11 viendra vous prendre à Offenbourg ; de là, le soir, il vous mènera avec lui au quartier général. La chose est arrangée ; tout est prêt, chevaux, voitures, dîner. Il ne manque que vous. Je me plais à faire touB ces châteaux en Espagno ; mais ils ne le seront pas toujours, et ils se réaliseront incessamment.
Les malheurs d'Italie ne sont pas à leur comble, mais en approchent fort.
L'armistice du Roi de Sardaigne, qui a cédé Tortone, Alexandrie et Coni aux Patriotes, ouvre entièrement le Milanais. M. de Beaulieu 1 en a déjà cédé
1. Le général baron de Beaulieu, né en Brabant, ancien aidede-camp du feld-maréchal Daun, servit avec une très-grande distinction dans la guerre de Sept ans ; et dans les premiers combats contre la République française, il obtint des succès par ses luttes avec Biron et Jourdan. En 1796, il fut opposé en Italie au général Bonaparte qui le vainquit à diverses reprises.
une portion en se retirant derrière le Pô, dans une position que I on prétend qu'il ne peut garder. Il paraît qu'il a de grands ennemis dans son armée et que la trahison y va fort. De cette manière, les Patriotes seront à Rome et à Naples avant l'hiver. Il y a eu une forte émigration de Turin, qui n'est point cependant menacé et dont l'armistice, qui sera infailliblement suivi de la paix, assure la tranquillité. Madame la Princesse de Piémont y est restée avec son mari et le Roi ; les autres Princesses sont parties. L'inquiétude que nous avons sur le sort de ma pauvre tante n'est calmée que par l'extrême amitié de la Princesse de Piémont pour elle. Elle ne l'oubliera, elle ne l'abandonnera pas ; et tant qu'elle restera, ma tante peut aussi rester.
Les Patriotes sont venus jusqu'à cinq lieues de Turin ; mais, au moment de l'armistice, ils se sont retirés à quinze, ce qui marque qu'ils n'en veulent pas à cette ville. Nous espérons des nouvelles de ma tante très-incessamment. Au moment des succès des Français, elle nous aura sans doute écrit, calculant notre inquiétude sur son sort; du moment que nous en aurons des nouvelles certaines, je vous en ferai part, ou Contye, ou mon grandpère.
Je suis aussi bien impatient, cher papa, de savoir l'effet qu'aura fait dans les pays que vous habitez l'arrivée du Roi à l'armée. Nous avons des raisons de craindre que son séjour ne soit pas de longue
durée. Cette course légère n'a pas pris à Vienne; cependant il tiendra bon autant que possible. Il a été aimable pour tout le monde, excepté pour moi, auquel il n a pas encore ouvert la bouche de la campagne de 93, tandis qu'il a trouvé des choses flatteuses à dire à tout le monde sur cet objet. J'avoue que cela ne m'a pas fait plaisir. 11 a passé l'armée en revue en trois jours; les chasseurs nobles d'abord ; ensuite la gauche, composée de quatre nouveaux régiments de Hohenlohe, de l'artillerie de Noinville'et de Tonnerre ; puis la droite hier, composée de l'avant-garde, la légion Baschy et Carneville. Je lui ai donné à déjeûner dans mon château1, et puis j'ai représenté à la tête de mon commendo. Il aura vu ainsi toute l'armée, excepté les trois mille cinq cents chevaux que nous avons du côté de Rottenbourg. Il a été étonné de tout ce qu'il a vu. Il est vrai que tout est bien à présent et que nous sommes en état de montrer huit ou neuf mille combattants bien armés, bien équipés et bien tenus. Les deux Anglais ont été aussi bien surpris; ils ne s'attendaient pas à cela, et ils ont été forcés d'avouer que c'était de l'argent bien employé.
Adieu, cher papa, votre enfant vous aime et vous embrasse de tout son cœur.
1. Le général comte de Noinville et le général vicomte de Clermont-Tonnerre.
2. Le duc d'Enghien occupait alors un château appartenant à la famille des princes de Schwartzenberg.
Du même au même.
Nonenwhir, ce jeudi 9 juin 1796.
Je ne sais, cher papa, quel malin esprit nom poursuit, nous traverse enfin dans tous nos projets ; mais le fait est que rien de ce qui paraît avoir les meilleures apparences pour nous ne peut réussir et que tout va de pis en pis.
'Nous avons été au moment de passer le Rhin et nous avions les plus belles espérances, qu'il ne serait pas prudent de détailler dans une lettre et que je ne connais moi-même qu'en très-petite partie. Deux oewt raille hommes à peu près étaient rassemblée en Brisgaw ; deux ponts de pontons et tout ce qui était nécessaire pour un passage était tout prêt au-dessus de Mulheim» Des batteries formidables élevées contre Huningue et vers le lieu du passage assuraient du moins un succès momentané. Les ordres allaient être donnés sous très-peu de jours. M. de Wurmser faisait une attaque générale, ainsi que l'archiduc ; les Patriotes n'auraient su où porter des forces. Attaqués de partout, ils n'auraient même pu faire face au plus pressé. Un malheureux courrier de Vienne force de tout abandonner. Il faut à la hâte sauver l'Italie, il faut y envoyer trente mille hommes;
enfin il faut perdre encore une campagne, paralyser tous les côtés et ne jamais faire que des âneries. Wurmser est désespéré; il se voit contraint à garder probablement la défensive. Trente mille hommes de moins dans les armées du Rhin ne laissent pas que de faire un trou difficile à boucher. Vite on abandonne tous les projets : on nous fait redescendre le Rhin, reprendre nos anciens quartiers, et les pontons retournent à leurs remises ordinaires de Fribourg.
Après cela, peut-être n'est-ce qu'une feinte ? projet remis ? reculer pour mieux sauter? Quant àjmoi, qui ne suis pas fin, je suis au désespoir, et je vois la campagne encore perdue, puisque Ton ne sait pas profiter des belles occasions que Ton a pu avec tant de peines se procurer. Je vous demande un peu si, depuis que Beaulieu est retiré, il faut qu'il attende, pour rattaquer, les secours que Ton va lui envoyer, . des armées du Rhin. Si les Patriotes n'ont pas tout le temps d'emporter toutes les richesses de l'Italie, de se retirer ensuite sans coup férir; de faire reporter toutes leurs forces de ce côté-ci et d'attaquer sur le Rhin, dont le cordon faible et dégarni ne pourra les arrêter. Dieu veuille qu'à la fin de cette campagne nous ne soyons pas au Danube. J'espère que je me trompe ; mais cela ne m'étonnerait nullement, vu les moyens aimables que l'on prend.
Vous trouverez, cher papa, ma politique bien noire ; mais avouez qu'il est douloureux pour un
commandant d'avant - garde , qui a de l'ardeur et de la bonne volonté, de se voir à trois jours d'avoir le plaisir de passer le Rhin et de s'en donner dans un bon genre, et de repartir, comme il est venu, pour rentrer dans des cantonnements où il vient de passer deux mois
Dieu sait quand nous en sortirons. Dieu sait aussi quand nous vous reverrons, cher papa. Il me semble que vous ne vous arrêtez à aucun projet de retour, que vous ne fixez aucune circonstance, aucun temps qui doive vous ramener près de nous. Comme cela, je ne vois pas de raisons pour que nous vous revoyons jamais, tant que la guerre durera. Et puisque vous n'êtes parti que pour aller à la Vendée, qu'il me paraît très-reconnu qu'il n'y aura aucune expédition de ce côté, et qu'il n'y a aucun moyen d'y aller, je ne vois pas pourquoi l'on vous retient . en Angleterre. C est une énigme pour moi, mais fort laide, puisqu'elle me prive du bonheur de vous voir.
Il y a des siècles que je n'ai eu un bout de lettre de vous ni de ce qui vous entoure. Les plaisirs de Londres vous font oublier les habitants du Brisgaw. C'est bien mal de vous en souvenir aussi peu, car ils pensent sans cesse à vous.
Le duc d'Enghien au prince de Gondé.
Ce 19 juin 1796.
Je tous rendrai compte, cher papa, des excès dans tous les genres dont nous sommes coupables. Ce n'est pas à tort que nous avons la réputation de pillards1, je vous assure, et ne le dis qu'à vous. Mais il est essentiel, instant, indispensable, de prendre les moyens les plus sévères pour arrêter ces désordres, car nous finirions par être massacrés comme des chiens enragés, et tout s'arrange chaque jour pour cela. Quatre des chevaux ont été rendus et renvoyés, les trois autres sont connus, repris par mon ordre, quoiqu'achetés ainsi que des pièces de toile et au* très objets volés par des officiers. J'en ai fait mettre un en prison, qui se vantait tout le long de la route du bon marché qu'il avait fait, et cela devant les soldats. Je devais vous en rendre compte ce soir. Les deux autres étaient achetés par des officiers, et il me semble que les officiers, qui se permettent d'a-
1. Le prince de Condé s'était vu obligé d'intercaler, dans les rangs de son armée, quelques régiments soldés. Ces régiments, en grande partie composés de déserteurs républicains ou de volontaires dont on ne connaissait pas assez la moralité, se livraient, sous la cocarde blanche, aux excès de tout genre que flétrit le duc d'Enghien.
cheter des effets volés, sont quatre fois plus coupables que les hussards. Je vous montrerai ce soir l'ordre que je donne en conséquence de tous ces excès et auquel je tiendrai la main. Je fais chercher les hussards; mais les hussards, mais les officiers qui les ont achetés font des difficultés pour les nommer. Tous les sept sont à présent rendus à Donaueschingen, etlebas officier, qui a ramené les quatre premiers, a reçu un ducat de Técuyerpour boire.
Du même au même.
Steinacb, ce 28 juin 1796.
Je suis, cher papa, l'homme le plus malheureux que la terre ait porté. Vous savez l'état des choses relativement au militaire. Mais ajoutez à l'inquiétude que j'ai pour vous, à la crainte que j'ai que vous ne trouviez que je me suis mal conduit, la douleur de voir mourir de faim et de fatigue tous les hommes et chevaux de mon avant-garde, de ne pouvoir leur procurer aucun soulagement, d'être entouré de vingt mille cercles1 qui pillent de fond en comble tous les villages à trois lieues à la ronde,
1. Le duc d'Enghien, en se servant par abréviation de cette expression do vingt mille cercles, veut dire vingt mille hommes des cercles allemands.
et qui «ont à chaque instant au moment de nous égorger, parce que mes hommes ne peuyent s'empêcher de les accuser de ce qu'ils souffrent, et qu'ils sont tous soûls de l'eau-de-vie qu'ils ont volée. Ajoutez à cela une pluie battante et au bivouac forcé, parce que les cercles occupent depuis la grange jusqu'au grenier.
Ajoutez encore que je suis persécuté par M. de Stein pour faire son arrière-garde et pour me harasser encore davantage par des dispositions qui n ont pas le sens commun. Ajoutez encore le peu d'espoir que j'ai de vous retrouver, et l'impossibilité physique de me battre, vu la fatigue excessive de tous, et vous aurez un tableau au-dessous de la réalité de ma situation depuis que je me suis retiré. Ayez pitié de moi, cher papa, s'il est possible et dussiez-vous nous faire faire trente lieues dans la journée, donnez-moi un moyen de me rapprocher de vous. H n'y a point d'argent, point de pain. Le prêt manquera ; je ne réponds pas de ce qui peut arriver, j'en deviendrai fou. Avez-vous vu le bas officier de la Légion que je vousai envoyé? J'attends son retour comme le messie.
A onze heures du matin.
Trois bonheurs à la fois! De Pradt1, du pain et
1. Le chevalier de Pradt, frère de l'abbé de Pradt, ancien archevêque nommé de Malines, ancien aumônier de l'empereur Napoléon ou du Dieu Mars, et écrivain politique infatigable.
du repos. Je suis presque heureux ; mais, d'après ma lettre, vous voyez l'urgence du cas. J'ai d'ailleurs des choses pressées, extraordinaires à vous communiquer. Rappelez-nous, je vous en conjure.
Du même au même.
Ce 8 juillet 1796, 7 heures du soir.
Oh! la cruelle commission dont vous m'avez chargé, cher papa. Je l'avais bien prévu, et si nous n'en finissons pas bientôt d'une manière ou de l'autre, il y a de quoi en devenir fou. Je serais des siècles à vous raconter toutes les petites tracasseries, les petites impertinences, enGn les couleuvres qu'il m'a fallu avaler depuis votre départ. Le général Frœhlich, dont le fond n'est pas mauvais (je crois), est un homme emporté, très-violent, manquant d'éducation et qu'on ne peut ramener que peu à peu et par une patience extrême. Imaginez qu'il me rend responsable de toutes les plaintes qu'il reçoit de l'armée; que c'est moi qu'il accuse de n'avoir point fait d'exemples, de n'avoir point donné d'ordres sévères pour empêcher le pillage, comme si c'était moi qui commandais toute l'armée. J'excuse nos fautes de mon mieux; mais il est vrai qu'il en est de criantes.
M. de Klinglin lui a écrit ce matin, et lui mande que c'est à juste titre que les paysans se plaignent, que les excès commis par le corps de Condé sont révoltants et que, depuis qu'il* est à portée de les voir, il a reconnu que tout ce que Ton disait, et ce qu'il ne pouvait se persuader, n'était que trop vrai.
Que puis -je dire à tout cela, sinon qu'on le trompe, que les paysans nous en veulent et qu'ils ne diraient rien, si c'étaient des Autrichiens et que je suis certain que vous entretenez dans votre corps toute la discipline qu'il vous est possible d'y entretenir.
Voilà ce que je réponds après que, pendant une heure, M. de Frœhlich, les yeux hors de la tête, rouge, et criant à tue-tête, m'a bien étourdi et impatienté du récit des rapports des paysans. Ce n'est pas tout.
Hier les Patriotes ont attaqué Kinsingen. Ils ont été repoussés, grâce à la valeur héroïque du régiment de Carneville qui, emporté par son ardeur, a chargé trois fois, et a été écrasé par le feu de l'infanterie dans les vignes des coteaux d'Altenheim. Il ma été impossible de les retenir; d'ailleurs ils étaient, par l'ordre du général Frœhlich, conduits à la boucherie par un lieutenant-colonel de cuirassiers qui s'en est fait un rempart pour sauver ses hommes. Damas infanterie a bien donné aussi. La cavalerie de la Légion aussi.
Eh bien! le soir, lorsque nous avons, à la nuit
fermée, eu Tordre de nous retirer dans nos cantonnements et que nous avons repassé à travers les troupes autrichiennes qui, grâce à nous, n'avaient pas entendu siffler une balle de la journée, nous avons essuyé une grêle de propos, de sarcasmes et d'injures de la part des Autrichiens. En crrivant dans nos cantonnements, les paysans ont fermé leurs portes et ont dit qu'ils ne recevraient pas des Jeanf.... qui les abandonnaient, et les mêmes propos qu'à l'ordinaire.
A Riegel, quelques voitures d'équipages ont été attaquées, fusillées parles paysans; deux hussards tués; des chevaux de volés. J'en demande raison à M. de Frœhlich ; il me répond froidement que cela ne le regarde pas, qu'il n'y peut rien, que c'est à la Régence qu'il faut s'adresser.
Je lui parle de la perte du régiment de Carneville. 11 me répond que c'est le sort de la guerre. En vérité, c'est à n'y pas tenir.
Aujourd'hui cependant j'ai pris un peu le haut ton. Je lui ai envoyé une grande note un peu sévère, mais cependant parfaitement honnête. Deslon, que j'ai envoyé la lui porter, a d'abord essuyé son premier moment de colère; puis il s'est apaisé et a fini par en être parfaitement eontent. Il a fait mettre à l'ordre de l'armée que qui que ce soit qui se permettrait ou propos ou voie de fait contre un individu de l'armée de Condé, serait puni de mort. Il a lui-même envoyé une plainte contre Riegel, tt a de-
mandé instamment à la Régence de faire ponir les coupables et a dit qu'il regardait avec le même intérêt un soldat de Condé qu'un soldat autrichien ; qu'ainsi il exigeait q*e justice prompte et sévère fût rendue. Enfin il se*t e&tasié en louanges et en marques d witérêt pour moi et a prié Deslon de me le dire .
Je vois 4 présent la manière dont il faut le prendre ; mais, dans le commencement, il tne paraissait un véritable fagot d'épines. H est vrai qu'il est bien tourmenté de tous côtés, et que cela occasionne une certaine humeur bien excusante. L'affaire d'hier neus a conté un officier de Damas Alexandre, blessé à mort, cinq tués et quelques blessés; vingt Carneville1 tués ou pris, cinq chevaux d'officiers et vingtsix chevaux d'hussards. Les Français ont aussi beaucoup perdu. Nous espérons à présent maintenir notre position. M. de Frœhlich a reçu une lettre de l'archiduc, qui lui mande qu'il part le 5 pour marcher en avant. Il date de Muhlsturzhorn.. Aujourd'hui il est donc en présence de l'ennemi. Les chasseurs Le Loup <mt dû se porter vers le Kniebis et je ne doute pas que le projet constant ne soit à l'offensive.
Je voua représente que nous manquons d'argent 4 une manière cruelle, qn« j'en suis déjà pour vingt-
1. A l'armée de Coudé, on appelait les soldats d'un régiment du nom de son chef. L'on disait les Mirabeau , les Damas , les Cameviïle, etc.
cinq ou trente louis qu'il m'a fallu prêter aux officiers de la Légion pour payer leur dîner, sans quoi ils auraient été obliges de prendre de force. Mais vous jugez où cela peut mener. Au nom de Dieu, prenez des précautions promptes et sûres, car que deviendrions- nous au milieu d'un pays armé et disposé comme il l'est, si, pour surcroît de maux, nous n'avions plus de quoi payer l'écot du dîner? C'est en honneur la seule dépense qu'ils font, mais toutes les ressources sont épuisées et les gens qu'ils ont envoyés leur chercher leur argent ne reviennent pas. Si malheureusement ils ont été arrêtés ou pillés dans la montagne, que deviendrons-nous? Les Autrichiens ne veulent rien nous prêter.
Le roi Louis XVIII au duc d'Enghien.
A Villingen, ce 13 juillet 1796.
Monsieur le prince de Condé vous instruit sans doute, mon cher cousin, de mon départ et des motifs malheureusement trop impérieux qui m'y contraignent. Il vous fait passer sûrement aussi ce que je fais mettre à l'ordre : ainsi je n'entre dans aucun détail avec vous sur ce sujet. Mais* je ne veux pas partir, sans vous dire que, indépendamment de la peine que je ressens, en me séparant de l'armée,
j'en éprouve aussi une bien vive, en m'éloignant de tous. Les droits que vous vous êtes acquis à mon estime, à mon amitié, et (mon âge et le vôtre m'autorisent à vous le dire) à ma tendresse paternelle, ne se perdront jamais, soyez-en bien sûr.
J'emporte avec moi l'espoir que les événements prendront bientôt un autre cours, et je me console
du présent, en songeant au plaisir que j'aurai à vous voir de mes propres yeux soutenir, comme vous savez si bien le faire, l'honneur de votre famille, la gloire du nom que vous portez, et l'avantage d'avoir un père et un grand-père comme les vôtres.
Adieu, mon cher cousin, vous connaissez toute mon affection.
Louis.
La princesse Louise an prince de Condé.
Augsbourg, ce 7 août 1796. %
Je commence cette lettre sans savoir où, ni comment vous la faire parvenir; mais j'espère que, sur cela comme sur tout le reste, la Providence viendra à mon secours, et je ne veux pas tarder davantage à vous témoigner mes vifs et sincères regrets de n'avoir pu passer à Memmingen comme vous aviez l'extrême bonté de le désirer. Ah ! croyez, je vous en supplie, que c'eût été pour moi un moment du
bonheur le plus réel, que celui où j'aurais embrassé un père tendre, que mon cœur ne cesse de chérir comme il le doit ! Mais cela a été impossible, tant par l'attente de votre lettre, qui, ne m'étant pas parvenue aussi promptement que je le croyais, m'a fait retarder d'un jour mon départ de Gutenzell, que par les arrangements de ce même départ pris avec Mme l'Abbesse, qui me prêtait ses chevaux pour me mener par une autre route, plus courte et moins embarrassée par les bagages des armées. J'ai senti cette privation plus vivement que je ne puis vous l'exprimer.
Ma position, sous plus d'un rapport, en impose de bien pénibles; mais dans toutes je me sens soutenue par le Dieu auquel je les offre, même celles qui le concernent uniquement : je veux dire qui tiennent aux fermes résolutions d'un cœur qui brûle de lui être consacré. Que votre tendresse ne s'alarme donc point de ce que je peux souffrir, vu l'état des choses. Ce qu'il y a de désagréable dans ce moment, est l'iétat ou d'ignorance ou d'incertitude dans lequel on se trouve ici ; et, si vous pouviez m'en tirer, cela serait bien heureux. Mais où vous prier de ra'adresser votre réponse, voilà l'embarrassant?
En attendant que je trouve jour à vous l'indiquer, je vais toujours continuer à vous rendre compte, comme je l'ai fait jusquà présent, de tout ce qui me concerne. Malheureusement pour moi, cela ne ressemble plus à tout ce que je vous mandais de chez.
mes bonnes'capucines; mais il faut hurler avec les loups, et puisque je suis rejetée pour le moment dans le monde, je me trouve obligée de penser et de parler de ce qui s'y passe. Mon voyage de Gutenzell ici a été fort paisible.
En arrivant aux portes d'Augsbourg, jeudi au soir, on m'a montré un décret obligeant du Sénat, qui n'en permet le séjour aux émigrés 1 que pour ringt-quatre heures seulement- Je suis toujours descendue à une auberge où Ton était assez mal, toutes étant pleines d'Autrichiens, disait-on, ou de je ne sais quoi. Le lendemain j'en ai été tirée par le chargé d'affaires de Munich (que je n'avais jamais tu, mais qui n'en était pas moins mon ami intime par quelques services qu'il avait rendus à plusieurs religieuses françaises). J'ai accepté un logement chez lui pour pouvoir rester ici impunément quelques jours, malgré Tordre du Sénat, et voir un peu ce qui se passait quant aux Patriotes, quant aux retraites des armées, etc., etc. Jusqu'à ce moment, je n'y avais pas gagné grand'chose, les on dit variant à l'inûni sur tout cela. J'avais appris seulement qu'on ne pouvait sortir d'ici que par le Tyrol, ce qui allongeait fort le chemin pour gagner Vienne, ou par
1. En ce temps-là, les terreurs que la Révolution armée inspirait aux rois et aux peuples étaient si vives, qu'en Allemagne on lisait sur tous les poteaux indicateurs des routes l'inscription suivante : « 11 est interdit aux vagabonds, aux émigrés et aux mendiants de séjourner ici. »
la Bavière où les ordres sont très-précis pour ne laisser non-seulement établir, mais passer aucun émigré : les passe-ports de l'agent de l'Électeur ici n'étant même pas suffisants pour cela.
Ce bon agent (M. Standinger) a écrit, dès vendredi, au ministre pour m'avoir un passe-port sous les noms d'Ecken, etc., et il est arrivé depuis que cette lettre est commencée. En conséquence, je me mets en route demain matin pour me rendre à Munich, où je tacherai de pouvoir attendre votre réponse, au cas que les Patriotes, que l'on assure être entrés dans Ulm, n'effrayent pas l'Électeur au point de se refuser à cette demande. Quant au projet sur Vienne que, par votre lettre vous m'avez paru adopter pour le moment, on m'assure que je n'y arriverai pas sans un passe-port envoyé directement de cette cour. De Munich, si l'on me permet d'y être quelques jours, comme je l'espère, j'écrirai donc à Mme Thérèse, comme vous me le mandez ; mais comme je ne crois pas qu'elle ait un fort grand crédit, je pense que si, de votre côté, vous aviez la bonté d'écrire promptement à l'Empereur (car j'aime ce qui est directcomme étant le plus sûr), cela ferait un bon effet. Vous voudriez bien dire simplement que votre fille, dans le plus réel incognito, désire se rendre à Vienne dans les circonstances présentes, sous le nom de Mme d'Ecken, et accompagnée seulement d'une religieuse, d'un ecclésiastique et d'un seul domestique. Mandez-moi si vous avez la bonté
défaire cette démarche qui, je crois, accélérerait le succès delà chose. De mon côté, j'écrirai toujours à Mme Thérèse et à Mgr l'évêque de Nancy pour les détails des noms et du lieu où le passe-port devra positivement m'être adressé. Ces détails ne pouvant guère se faire à Mme Thérèse, il faudra m'écrire à Mme d'Ecken, chez M. Albert, aubergiste de ï Aigle- Noir, à Munich. Si je ne pouvais m'arrêter dans cette ville, cet homme se chargerait de me faire tenir votre lettre dans celle que je lui indiquerais, car, malgré tous les gouvernements, il faut bien se poser sur un coin de terre. Je n'ai pas été assez heureuse pour rencontrer les religieuses qui devaient me don- . ner une lettre de vous. J'étais en peine d'elles, et j'ai été bien étonnée que vous me donnassiez de leurs nouvelles ; mais les voilà reperdues de nouveau par les éternelles courses auxquelles on force les malheureux émigrés.
Croirait-on qu'on assure que mes quatre passeports de M. deBissing, de M. deFrœhlich, de vous et du ministre impérial ici ne suffisent pas pour pénétrer dan s l'Autriche? J'avoue que je ne lecomprends pas; mais tout est étrange aujourd'hui. On affirme que vous êtes encore àMemmingen; Dieu le sait. Vous me pardonnerez la longueur des détails; je crois les devoir à la tendresse si touchante que vous voulez bien me témoigner, et que mon cœur sent bien vivement. Ah ! pourquoi n'ai-je pu profiter du rapprochement si inattendu où nous nous sommes
trouvés ! Je crois que, sans le savoir, il avait déjà existé, lorsque j'ai couché à Ravensburg, qui, sur la carte, paraît tout près de ce Wingarten dont vous me parlez; et justement dans cette ville, je m'affligeais d'ignorer où vous étiez et de n'avoir aucun moyen de vous écrire! J'embrasse mon père, je l'embrasse aussi tendrement que je l'aime.
Il me mande qu'il a versé quelques larmes en s'occupant de moi. Croit-il que je n'en verse jamais en songeant à lui ? Dieu, oui, Dieu est le témoin du contraire. C'est devant lui que je m'occupe de ce qui m'est si cher. Après-demain, le jour de votre naissance, le jour qu'il vous a créé pour l'aimer et le servir, je redoublerai mes ardentes prières. Puissentelles obtenir tout ce que je désire pour vous, que je chérirai tendrement jusqu'à mon dernier soupir !
Le duc de Bourbon au prince de Gondé.
Londres, ce 26 août 1796.
Enfin j'ai reçu votre lettre du 2 août, après avoir été privé pendant des siècles de vos nouvelles ; car, depuis une de mon fils en date du 21 juin, aucunes lettres de vous ni de lui ne me sont parvenues. Heureusement que, en allant aux informations à toutes les personnes qui recevaient des lettres de l'armée,
j'ai été proroptement rassuré sur les inquiétudes que me causait votre position dans le Brisgaw, au moment d'y être enveloppé par un ennemi infiniment supérieur en nombre, et étant aussi mal secondé que tous l'avez été par les troupes des cercles»
J'ai bien joui des éloges que j'ai entendus faire sur la conduite de mon fils et sur la manière dont l'ar*mée a soutenu la réputation qu'elle s'est acquise en toutes occasions. Qu'il est fâcheux qu'on n'ait pas suivi l'avis que vous aviez ouvert d'attaquer Moreau aussitôt après son passage ! Il n'est pas douteux que vous-Fauriez culbuté dans le Rhin, et l'Empire aurait été sauvé ; mais le destin, ou plutôt la mauvaise volonté des hommes, en a ordonné autrement, et il était dit qu'il fallait que vous eussiez encore les peines et les fatigues d'une retraite longue et pénible, après avoir eu au contraire les espérances de pouvoir marcher en avant de la manière la plus brillante. Rien n'est affreux comme cela, surtout ne pouvant malheureusement pas prévoir de changement favorable dans la situation des affaires. Au reste, on est toujours parfaitement disposé ici pour vous et votre armée; et votre union avec M. Wickham, à qui vous témoignez toute confiance, y fait un trèsbon effet.
Quels que soient les événements subséquents, soit paix de l'Empire ou autres, je suis persuadé que vous trouverez ici les plus grandes facilités pour tout ce -que vous pourrez désirer, et le gouvernement!
est dans les meilleures dispositions à cet égard. En attendant, je presse toujours pour qu'il n'y ait point de retard dans les payements qui vous sont fournis. Je souhaite que mes sollicitations fassent effet ; mais la rareté d'argent (dit-on) est extrême.
M. de Précy 1 est toujours ici et paraît content des différentes conversations qu'il a eues avec les ministres. Il est bien intéressant à entendre sur tous les événements dont il a été témoin et acteur. C'est un homme bien dévoué à la cause et qui peut y rendre de grands services, si les circonstances à venir l'en mettent à portée. La situation de la Bretagne et de la Normandie ne s'est point améliorée depuis les dernières nouvelles que je vous en ai données. L'esprit y est cependant toujours bon et porté au royalisme; mais on n'ose pas maintenant le professer hautement.
Les succès des Républicains, tant en Italie que sur le Rhin, ont produit un mauvais effet dans L'intérieur en général et portent les gens faibles au dé-
1 . Le général comte de Précy, si honorablement connu par la défense de Lyon, dont la Convention et l'armée révolutionnaire firent le siège en 1793, s'était dévoué au Roi et à la Monarchie. Il avait aidé le duc de Brissac à former la garde constitutionnelle de Louis XVI ; il était le chef de ces fameux Chevaliers du poignard t
a pour donner le transport au peuple s le feu sacré de l'imposture et de i la famille royale sortait, le 10 août devait plus rentrer, Louis XVI apermblait encore attendre des ordres, istiques : Ah I fidèle Précy î
couragement. Je crois que ce dont on doit le plus s'occuper dans la position critique où nous sommes, c'est de soutenir par tous les moyens possibles le courage des gens bien pensants de l'intérieur, afin qu'on puisse les retrouver et les rallier, si les circonstances le permettent un jour. Mais pour le moment toute explosion partielle serait, je crois,, plus nuisible qu'utile; qu'en pensez-vous?
L'accident du Roi1 nous a vivement affectés. M. d'Avaray m'en a fait part sur-le-champ et m'a heureusement rassuré sur les craintes que nous pouvions avoir pour sa vie. Nous ne savons pas encore où il se fixera; on sait seulement ici qu'il ne pourra pas rester en Saxe. Monsieur et M. le duc d'Angoulême sont en bonne santé et toujours à Edimbourg, tout aussi fâchés que moi de leur inaction. Malgré les tristes événements de la campagne du Rhin, je vous assure que je n'en ai pas moins éprouvé le regret de ne pas partager vos peines de plus près. Si vous pouvez faire pour moi ce que je ▼ous ai demandé (que mes aides de camp qui sont ici soient payés sur les fonds de l'armée), vous me rendrez un vrai service, parce que cela soulagera infiniment mes finances qui, comme vous pouvez l'imaginer, ne sont pas considérables, malgré la stricte économie avec laquelle je vis.
1. Louis XVIII avait failli être assassiné à Dillingcn, le 19 juillet 1796. La balle du régicide l'atteignit très-légèrement à la lète.
Si tous avez occasion de voir ma sœur, qu'elle se rapproche de vous (chose que je désirerais bien vivement), parlez-lui de moi, je vous prie, et travaillez avec toute la tendresse dont vous êtes capable, à lui faire abandonner son fatal projet de faire ses vœux.
La princesse Louise de Coudé au duc de Bourbon.
Vienne, en Autriche, ce 23 octobre 1796.
Cher, bon et toujours bien tendre ami de mon cœur, il n'y a pas bien longtemps que votre lettre du 4 juillet m'est parvenue. J'aurais pu cependant y répondre plus tôt ; mais conduite, dirigée et poussée par les événements, j'ai voulu attendre que je pusse être posée quelque part pour vous écrire, car à leloignement où nous sommes, ne mander que des incertitudes, inquiète et voilà tout. Mon père, plus rapproché, a été instruit (autant que possible, lui marchant toujours de son côté et moi du mien) ckes circonstances où je me suis trouvée et qui m'ont conduite ici. Je pense que vous les aurez sues par rai ou par votre fils, ce qui fait que je ne vous en parlerai que succinctement.
Partie de Saint-Maurice en Valais, vers le milieu de juillet, pour me rendre à Augsbourg, où il m'avait été offert un asile très-convenable à mes goûts et à
ma position, je ne sus qu 'en chemin l'entrée et les progrès de l'ennemi en Souabe. Je crus toujours jju'il était bon d'être hors de la Suisse ainsi cernée, «t je continuai ma route, fort confiante dans la Proyidence, très-peu dans les propos effarants ou effrayants des gens que Ton rencontrait, sans négliger cependant les démarches de prudence qui faisaient connaître la direction possible à prendre dans ce voyage. Il fut le plus heureux du monde; mais arrivée à Àugsbourg où il n'était plus possible de penser à demeurer, il fallut songer à chercher un asile (peleonqne.
Je fus à Munich; même effroi qu'à Augsbonrg des Patriotes, même attente de leur arrivée très-proehaine, disait-on. Je demandai là des passe-ports pour les États de l'Empereur à son ministre, qui me dit qu'il fallait qu'il en écrivît à Vienne. J'écrivis moi-même ; je fus à Passaw attendre mes réponses. Elles tardèrent beaucoup; pendant ce temps-là, les mêmes alarmes gagnèrent cette ville. J'y avais retrouvé quatre religieuses françaises parties de Turin, ««quelles j'avais particulièrement désiré me réunir, pour pouvoir mener avec elles une vie dans mon genre, en attendant que les circonstances me permettent enfin d'accomplir mon vœu le plus cher. On commença à prier les Émigrés (comme à l'ordinaire) de s'en aller. Je pris alors mon parti, ayant reçu le même jour un passe-port, mais qui, à la vérité, ne permettait que le passage.
Toujours confiante dans la. Providence, j'ai gagné Vienne par le Danube. On nous assurait tout le long de la route qu'il y avait de sévères défenses pour passer même par cette ville. De Linz (où j'ai eu le plaisir de voir mon ancienne amie, Mme de la Luzerne), j'écrivis à M. de Saint-Priest que je le priais de se trouver tel jour à un petit village tout près de Vienne où abordent les bateaux, voulant enfin savoir ce qui était possible ou non. Il s'y trouva, et me dit que je pouvais passer à Vienne et y rester même quelques jours, au lieu de quelques heures, et aller habiter dans un autre lieu des États de l'Empereur, qui le trouvait bon.
Dès le lendemain matin, il s'est arrangé par l'offre qu'en ont faite d'elles-mêmes les religieuses de la Visitation d'ici, que je viendrais chez elles, avec mes compagnes, et qu'elles m'y garderaient tant que je voudrais, l'Empereur y consentant : ce qu'il a fait avec bonté. Je ne l'ai point vu, et lui ai écrit seulement, en lui faisant connaître mes motifs, mon entier et absolu renoncement au monde, etc. Il m'a répondu très-bien, et tout cela s'est arrangé à merveille. Mme Thérèse*, qui m'a paru hors de la
ne de tous 1rs autres princes et princesses par ses lalheurs, et vis-à-vis de qui j'avais fait une dénarche honnête, est venue ici où elle entre assez
[. Le comte d« Saint-Priest, ancien ministre de Louis XVI. 2. Mai térèso, fille du roi Lcuis XVI et de la reine Marie-
souvent. Je n'ai pu la voir sans émotion. Elle est belle, fraîche, et ressemble à la Reine, mais en posé et sérieux. Elle dit tout ce qu'il faut dire, et bien ; elle m'a parlé de vous tous ; on l'a dit très-pieuse ; tout le monde en parle avec éloge.
Voilà où j'en suis, et ma destinée présente. Quand et comment aura lieu celle que je désire avec tant d'ardeur ? C'est ce que l'état des choses met dans l'impossibilité de dire, et ce qui fait ma plus vive peine; car, mon bon frère, mon bien tendre ami, de même que mon cœur n'a point changé pour vous, il ne change pas non plus pour mon Dieu, pour ce Dieu auquel vous me mandez vous-même que je me suis entièrement dévouée.
Oui, c'est bien vrai, je brûle de me sacrifier à lui, de m'y lier par des nœuds indissolubles. Ah! si on vous l'avait fait connaître, ce Dieu de bonté, loin de vous étonner et de vous affliger du parti que j'ai pris, vous y applaudiriez et vous vous en réjouiriez avec moi. Cher ami 1 je]ne sais si vous aurez reçu la lettre que je vous ai écrite de Saint-Maurice. Peutêtre l'aurez-vous trouvée, non pas sèche.... oh! non jamais ! . . . mais raisonnée avec une sorte de froideur. Ah! la froideur n'était pas dans mon cœur, dans ce cœur qui vous aime avec la tendresse la plus vive, la plus soutenue, la plus sincère. Quant au raisonnement, j'y étais autorisée, et l ai même cru nécessaire pour vous, d'après votre silence (car il est inouï que mes lettres seules ne vous parviennent pas
n — il
et cependant je vois que cela est). Mon bon frère, mon Dieu m'est témoin si je vous aime. Hier encore, j'ai consacré toute ma journée à prier pour vous; bien mieux, avec vous.
Oui, mon bon ami, je fais cela quelquefois ; je me présente devant Dieu, et lui dis : « Je ne me présente pas seule ; Jésus-Christ recevait et guérissait les malades qu'on lui amenait, et qui ne seraient peut-être pas venus d'eux-mêmes le trouver. Je vous amène mon infortuné frère, infortuné, non par les vicissitudes humaines dont il est la victime, mais parce qu'il ne vous connaît pas, ne vous sert pas. Mon Dieu! moi aussi, je vous ai méconnu. Je ne vous ai point servi, je ne vous ai point aimé.Etvous avez eu pitié de moi, et vous m'avez regardée, vous m'avez appelée, vous m'avez attachée à vous. Regardez-le aussi; éclairez son esprit; et touchez son cœur, son cœur bien mieux disposé que n'était le mien. Considérez, dans votre infinie miséricorde, quelle fut sa position et quelle fut la mienne ; les exemples, les secours de tout genre qui lui ont manqué, tandis que vous m'en fournissiez abondamment. Non, il n'est pas si coupable que moi, mon Dieu, et je vous prie de transporter sur lui la plus grande partie des bénédictions que vous vous plaisez à verser sur moi. »
Ensuite, mon bon frère, je vous mets de moitié dans toutes nies actions. Si je me repens de mes fautes; si je donne à Dieu quelques témoignages de
l'amour qui lui est dû ; si je me confie dans son admirable providence; si je le loue et le bénis, j'unis votre cœur au mien, et je demande ardemment à Dieu de regarder le vôtre, le vôtre que je lui présente, que je lui donne, en attendant qne vous le lai donniez vous-même ! car vous le lui donnerez un jour. Ah! j'en ai l'espoir, votre mère prie pour vous dans le ciel, la plus tendre des sœurs sur la terre, notre Dieu nous exaucera.
Vous ne direz plus alors que je vous ai cruellement abandonné. Moi !... Mon frère, jamais mon amitié ne vous fut plus tendrement prouvée que je ne le lai s aujourd'hui. Hélas ! les événements, les circonstances, nous éloignent, nous séparent; et l'on se fait un devoir de soutenir courageusement et sans se plaindre, les privations qu'ils imposent; et quand c'est Dieu, quand c'est pour Dieu, on se laisse aller aux murmures, aux gémissements. Mon bon frère, j'en appelle à votre esprit juste, au sens droit que vous avez reçu de ce même Dieu.
Je reviens à ma journée d'hier qui était toute pour tous. Je me souviens vous avoir entendu dire que vous aimiez le salut du Saint-Sacrement (quoique vous n'y fussiez pas) ; que cette petite sonnette, ce moment de silence avant la bénédiction, vous faisaient impression. Eh bien ! je vous ai mené au salut; j'y ai prié avec vous ; j'y ai reçu la bénédiction avec vous, et j'ai demandé avec larmes que vous en ressentissiez les effets. En un mot, tout a été de
moitié avec vous ; tout, la sainte communion même.
Oh! mon tendre ami! de quels biens vous vous privez. Regardez-le donc, le monde; voyez ses biens, ses honneurs, ses grandeurs, ses projets, ses moyens, ses plaisirs mêmes, et revenez à Dieu. Cherchez à le connaître, et, de vous-même alors, vous vous unirez à votre sœur pour le servir et pour l'aimer, chacun dans la position où nous sommes par la Providence. Voilà mon vœu le plus cher, mon bien bon frère, le vœu d'un cœur qui vous aime, vous aime et vous aimera toujours avec la plus inviolable tendresse. Vous m'assurez toujours de la vôtre, je vous en remercie bien, et vous embrasse de toute mon âme.
Je prends part à la satisfaction que vous éprouvez sans doute de la conduite de votre bon fils. Puisset-il remplir tous ses devoirs, comme il remplit celui que lui impose le métier qu'il exerce en ce moment !
le duc de Bourbon au prince de Condé.
Londres, ce 31 décembre 1796.
Je ne vous ai pas écrit par M. d'Hautefort, parce que j'avais l'occasion sûre de M. le chevalier d'Auteuil qui part demain pour aller rejoindre le régi-
ment de Baschy, m'en ayant demandé la permission. Il me paraît qu'il a eu la crainte que'si son absence se prolongeait davantage, Ton ne nommât à sa place un autre offlcier. Quoique je l'aie fort assuré qu'il pouvait être très-tranquille à cet égard, il ne m'en a pas moins témoigné le désir de s'en retourner tout de suite; et, comme vous pouvez croire, je n'ai point voulu le lui refuser. Au reste (quelque histoire que Ton puisse faire sur ce départ), il n'y a eu aucune scène à ce sujet entre nous deux ; et si l'on demandait s'il y a brouille avec moi, vous pourrez dire que non.
Point de lettres de vous ni de personne de l'armée depuis celles du 14 novembre, et, pour nous consoler, on débite ce matin qu'il a péri un paquebot venant de Hambourg. Les papiers anglais ont dit que vous aviez marché vers Schwetzingen pour passer le Rhin dans cette partie; nous n'en avons point d'autres nouvelles et nous ne savons pas sur qui compter à cet égard.
M. de Stahremberg1, que j'ai vu hier, m'a dit qu'il n'avait rien reçu d'officiel depuis les affaires duKreutznac; et je vois qu'il est toujours incertain si l'armée autrichienne prendra bientôt ses quartiers d'hiver.
Voilà M. de Moustier 1 qui va parlir ces jours-ci
1. Le prince de Stahremberg, ambassadeur d'Autriche à Londres.
2. Le marquis Éléonore-François-Élie de Moustier, l'un des plus
pour la Bretagne, muni de pouvoirs du gouvernement et de Monsieur pour tacher de former dans cette province une force organisée qui puisse agir militairement. Il emporte à cet effet armes et argent. Plusieurs olïiciers passent avec lui ; mais personne de bien connu. Ce départ est annoncé publiquement depuis plusieurs jours, et la Convention en est sûrement instruite à présent. Je vous avoue que, entre nous soit dit, je crains que cette publicité ne fasse mettre des entraves aux bonnes opérations que Ton pourrait tenter dans cette partie; et, si l'on m'avait consulté, on aurait tenu le cas plus secret. J'ai vu M. de Vauban, qui doit passer avec M. de Moustier. 11 m'a beaucoup parlé de la manière
habiles diplomates de son temps, émigra et fut le négociateur autorisé entre les princes français et les puissances étrangères. La mission de commissaire royal près de la Vendée militaire, dont il se chargea, n'eut pas le succès qu'on en attendait. Ce ne fut point faute de zèle et d'expérience de sa part que cette mission échoua comme tant d'autres. Par une exception qui fait honneur à la fidélité du marquis de Moustier et à la constance de ses principes, l'empereur Napoléon le maintint sur la liste des émigrés, et jusqu'à la chute de l'Empire, il vécut à Hartwell dans l'intimité de la famille royale.
Sou fils, né à Gobientz, le 2 janvier 1779, suivit les traces de son pi à dix-sept ans, il accourut prendre du service dans Chouannerie comme aide-de-camp du général de Frotté. Venu pour i à une conspiration royaliste, il so vit obligé, de sauver sa vie et sa liberté, de s'engager dans un régiment ards. Bonaparte en fit un diplomate et il épousa la fille le Laforest qui, au moment de l'assassinat du duc d'Enm , était ambassadeur du Premier Consul à Berlin et eut le rage, dans une dépêche, de protester énergiquement et élonmont contre un pareil crime.
dont les Chouans font la guerre, et elle se rapporte absolument avec les comptes que nous en ont toujours rendus les gens raisonnables. Les villages sont bons; les villes mauvaises; les grands chemins neutres; aucune force militaire rassemblée sous les drapeaux. Lorsque l'on sait que la Convention en- Yoie un convoi de vivres à quelques villes , escorté par des troupes républicaines, plusieurs villages se rassemblent, attaquent l'escorte, battent ou sont battus, et rentrent chez eux au bout de cinq ou six jours d'absence selon la distance du lieu où se porte l'expédition. Je lui ai demandé pourquoi ils ne cherchaient pas à prendre possession des villes ; il m'a répondu qu'il ne tiendrait qu'à eux de s'en emparer, mais qu'ils craindraient de ne pouvoir les garder, parce qu'aussitôt les Républicains les attaqueraient avec des forces supérieures, leur tueraient du monde et par conséquent diminueraient leurs moyens, qu'il prétend être très-considérables , si l'on peut parvenir à former une armée organisée. Mais c'est là l'article essentiel et qui me paraît le plus difficile, n'ayant ni artillerie, ni magasins, ni places. Il en sent tout comme moi la difficulté; mais il me paraît beaucoup compter sur ce que l'on pourra faire avec l'argent qu'emporte M. de Moustier, et ne doute pas que l'on ne parvienne à organiser une force armée redoutable en Bretagne.
Entre nous soit dit, M. de Vauban est un pauvre homme, et altérant souvent la vérité dans ses rap-
ports !. Il est très-connu pour cela, et en a donné des preuves dans cette dernière course; car on m'a assuré que, quand il a été à l'Ile-Dieu, il avait engagé Monsieur à passerindividuellement en Bretagne pour aller rejoindre M. de Puisaye. Et à moi, il m a dit tout le contraire, en regardant comme le plus grand malheur qui pût arriver à la province, si un prince y arrivait avant qu'il y eût une armée; parce que, aussitôt, les Républicains mettraient le pays à feu et à sang, sans qu'il fût possible de s'y opposer. Voilà l'état des choses qui, comme vous voyez, n'annonce pas la possibilité de porter de grands coups avant quelque temps. Dieu veuille encore que cela soit bien dirigé, et n'aboutisse pas à l'incendie de quelques villes ou du port de Brest. Ce qui s'est passé à Toulon n'est pas rassurant à cet égard, et si, comme l'on dit, votre armée revient à Schwetzingen, je vois toujours exister le même plan des Puissances de nous tenir en tutelle et de ne point nous laisser agir au nom du Roi.
L'Autriche tient toujours à son plan de démembrement; l'Angleterre à celui d'avoir nos îles. Voilà l'objet qui les intéresse le plus. Notre sort futur n'est pour ces deux Puisssances qu'une vue trèssecondaire. Plus on voit les choses de près, plus on se persuade cette grande vérité.
I. Le jugement porté par le duc de Bourbon sur M. de Vaubaii s est pleinement réalisé et, après avoir dénaturé la vérité dans ses rapports, il Ta complètement altérée dans ses Mémoires, écrits sous l'inspiration de la police impériale.
Le duc d'Enghien au duc de Bourbon.
MQlheim, ce l«r janvier 1797.
Une lettre de bonne année est toujours ennuyeuse, cher papa; aussi sera-t-elle bien courte, je vous le promets. Vous vous plaignez de mon silence : je pourrais vous faire le, même reproche, et ce qu'il y a de bon, c'est que nous aurions tort tous les deux. Nous avons su positivement que, pendant cette campagne, toutes les lettres avaient été arrêtées à Hambourg. Nous avons été près de trois mois sans avoir aucune nouvelle de Londres ni d'Edimbourg. Dieu merci, cela change, et elles arrivent à présent à la fois. Les lettres du 23 novembre, du 1er décembre, du 3 et du 7 sont arrivées à la fois. Vous aurez reçu les nôtres de même, et vous aurez vu que votre enfant n'a point été paresseux, et que vous n'avez pas à vous en plaindre. Toute la matinée, nous avons reçu les visites de toute l'armée. Je profite du moment de tranquillité, de l'intervalle de l'ordre au dîner, pour vous faire aussi mon petit compliment, et vous souhaiter, cher papa, toutes les prospérités imaginables. Je sais bien ce que je souhaite le plus, c'est votre retour ou la permission d'aller vous embrasser, mais je n'ose espérer ni l'un ni l'autre.
Je vous remercie des magnifiques compliments que vous me faites sur cette campagne. Elle a été, à la vérité, d'un bien grand intérêt pour qui aime son métier, et j'ai cherché à profiter autant que possible et à m instruire. Je suis heureux d'être parvenu à contenter mon grand-père. C'était mon but le plus cher, et je n'ai qu^un regret, c'est que vous n'ayez pas été à portée de partager nos fatigues.
Le prince de Condé au duc de Bourbon.
Mûlheim, ce 2 mars 1797.
Vous vous plaignez toujours, mon cher fils, de ce que l'on ne vous mande point d'ici ce qui vous intéresse ; mais vous-même, vous continuez, comme je m'en suis plaint souvent à vous, à me laisser apprendre par le public tout ce qui vous regarde. Je vous avais prévenu de la proposition qui allait vous être faite, par une de ces malheureuses victimes, d'entrer en France pour vous mettre à la tête du parti. J'apprends par tout le monde que vous avez refusé : je l'avais prévu, et j'en avais prévenu le Roi. Au reste, par l'événement, vous avez très-bien fait, cl j'en suis enchanté; mais si les espérances que Monsieur me tait confier se réalisent, il n'y aura pas à hésiter à le suivre, et même à le précéder, s'il l'exige, et si la chose est bien préparée.
Je doute encore un peu de cette entreprise, et j'en doute tant que, malgré ce que je vous ai mandé, et que je vous confirme, de ne point parler de moi où vous êtes, en cas de malheur absolu, je vous conseille de vous occuper de vous-même. Pour ce cas-là, tâchez de vous faire assurer par les Anglais une pension honnête, unehabitation où il y ait maison, jardin et chasse. Monsieur, qui va faire de même, à ce que je crois, vous secondera pour ce qui vous regarde, et s'occupera de vous en même temps que de loi et de ses enfants. Vous ferez peut-être bien de faire un petit voyage à Edimbourg, pour causer de tout cela avec lui et 1 evêque d'Arras1. Ils sont on ne peut pas mieux disposés pour vous, et tous deux très-d'avis de cette prévoyance. Dieu veuille qu'elle soit inutile; mais elle est toujours prudente.
L'Angleterre est ce qu'il vous faut ; c'est un pays dans votre genre, et je crois que vous serez de mon avis. Je pourrai bien y aller vous voir à la fin de tout ceci, mais sûrement votre fils. Les Anglais, loin de nous augmenter, cherchent à nous diminuer, et nous diminuent en troupes et en argent. Je suis dans ce moment-ci à discuter tout cela avec Robert Crawfïurt, qui est ici, et il faudra bien en passer par ce qu'il dit qui lui est prescrit. Nous serons riches
1. Louis-François de Conzié, évôque d'Arras, fut, pendant l'émigration, l'ami et le confident de Monsieur, comte d'Artois. Pitt et le gouvernement anglais eurent souvent recours à ses lumières.
en compliments, mais voilà tout, et je m'y attendais bien .
Nous sommes encore tranquilles jusqu'à présent ; d'ailleurs bien serrés et manquant de fourrages, quoique notre cavalerie soit dans les environs de Rothweil.
Je vous envoie la deuxième lettre de change, qui ne peut vous servir qn'au cas que la première ne vous fût pas parvenue: cela est d'usage dans les lettres de change.
On dit que le roi de Prusse veut garder le Rhin quelque part. Cela n'est pas encore bien clair.
L'Italie, comme vous savez, est à peu près perdue, et Bonaparte doit être en ce moment au Capitole. L'on émigré à force de Trieste, et Ton n'est pas fort rassuré à Inspruck. Peut-être notre archiduc (Charles), que nous regrettons du plus profond de notre cœur, va-t-il réparer tout cela? Lui seul en est capable.
Mandez-moi si vous avez suivi mon conseil, qui n'est dicté que par l'intérêt que je prends à vous; et par la suite vous me manderez ce que vous aurez arrangé pour vous. Si vous me rendez justice, je n'ai pas besoin de vous parler de toute ma tendresse.
Votre fils se porte bien et vient de passer son carnaval à Ettenheim ; car la gloire n'a pas éteint en lui l'amour du plaisir.
Le roi Louis XVIII an prince de Condé.
A Blankenburg, ce 5 janvier 1797.
Je cherche à me dédommager, mon cher cousin, de l'impossibilité où j'ai été de continuer à partager les héroïques travaux de ma brave armée, en lui donnant des témoignages certains de ma satisfaction, par les grâces que je vous charge de lui annoncer. Sa valeur l a fait triompher d'ennemis dignes d'elle, s'ils combattaient pour une meilleure cause. Sa générosité a plus fait; elle a vaincu des haines que l'artifice le plus profond travaillait depuis si longtemps à nourrir. Comme Roi, comme père, je lui dois donc une éternelle reconnaissance. Généraux, officiers, gentilshommes, soldats, tous l'ont méritée. Je voudrais pouvoir exprimer à chacun d'eux ce qu'il m'inspire, je remplis ce vœu en m'adressant à vous. Vous êtes à la fois leur chef et leur modèle; je ne puis choisir un meilleur organe, ni vous donner à vous-même une meilleure preuve de l'amitié dont vous savez bien, mon cher cousin, que je suis pénétré pour vous.
Louis.
Le duc de Bourbon au chevalier de Contye.
Londres, ce 8 mars 1797.
Je vous remercie, mon cher Contye, des nouvelles que vous m'avez envoyées. 11 est vrai que j'ai eu de l'humeur de l'oubli que l'on paraissait nous témoigner pendant la campagne; mais il faut être porté à l'indulgence, lorsque Ton songe à l'inquiétude que j'avais pour les personnes qui me sont chères. Ainsi, que toute querelle cesse entre nous.
Soyons amis, Contye, c'est moi qui t'en convie.
Toutes les personnes ici de votre connaissance se portent bien. C'est avec plaisir que j'ai vu qu'il n'était rien arrivé de votre côté aux personnes de notre connaissance intime. Dieu sait quand ni où nous nous reverrons; mais, de loin comme de près on n'en aime pas moins ses amis. Faites mon compliment à Damas, à Franclieu, ainsi qu'au bon chevalier le Mintier, sur leur promotion. Cela s'appelle des grâces bien placées. Vos nouvelles de Chantilly m ont fait grand plaisir. Ces noms-là mont rappelé des temps plus heureux où nous n'avions à penser qu'à nous amuser. Ils sont passés ces jours de fête, etc. Puissent-ils revenir!
La princesse Louise de Gondé au prince de Gondé.
Vienne, 17 avril 1797.
Dans la pénible inquiétude qu'éprouve mon cœur, sur la posilion et le sort d'un père que je ne cesse et ne cesserai jamais de chérir, comme je le dois, je ne puis résister plus longtemps à lui écrire, quoique j'aie lieu de croire que mes dernières lettres ne lui sont pas parvenues. C'est la seule idée qui se présente à moi pour motiver un silence prolongé, que je ne saurais attribuer à un oubli ou indifférence, qui m'affligerait de la manière la plus sensible. Non, je ne crois point que votre précieuse tendresse, dont vous m'avez donné tant de témoignages, soit altérée; mais je crois plutôt que le funeste état des choses ma seule privée du bonheur de recevoir de vos nouvelles.
Votre dernière lettre m'avait fait d'autant plus de plaisir que j'y avais retrouvé quelques étincelles de cette gaieté que j'ai vue si longtemps se soutenir en vous, par votre patient courage, malgré la multiplicité de vos peines. Rien de ce qui se passe à présent (au moins de ce que je ne puis ignorer), ne doit certainement les adoucir. Je n'imagine pas ce que vous faites, ce que vous devenez, et deviendrez sur
vos éternels bords du Rhin. On vit ici dans une incertitude pénible et dans un chaos le plus fatigant de nouvelles, de conjectures, de craintes, d'espérances dont les bases sont souvent l'intérêt particulier de chacun, et qui naissent et se détruisent de moments en moments. Je n'entrerai (parce qu'on ne le peut par lettres) dans aucun détail vis-à-vis de vous, de tout ce qui se passe relativement à la politique ou à la guerre, qui ne sont point choses de ma compétence. Quant au dernier article dont les résultats sont si ostensibles, vous en êtes sûrement encore mieux instruit que moi.
Tout ce que je puis vous dire, c'est que la maison où je suis, est toute préparée à partir en cas d'événement malheureux ; et vous croyez bien que moi plus que personne, je serais forcée de suivre cet exemple. Cependant je tâche de connaître autant que possible la vérité à travers tous les faux bruits que l'on répand, afin de ne recommencer à voyager que s'il y a une véritable nécessité. C'est aussi l'intérêt de mes hôtesses, accoutumées, comme vous le savez, à une vie stable et tranquille. Mais dans quel état aujourd'hui se trouve un pareil bonheur? Je vous assure que je crois qu'il n'y en a pas; Dieu veuille dans sa bonté ramener ces temps heureux ! Vous voyez que si vous êtes contrarié dans vos vues et vos désirs, je ne le suis pas moins de mon côté; mais vous me donnez l'exemple d'une courageuse persévérance que je ne cesserai point d'imiter et à
laquelle mon cœur est chaque jour plus disposé. J'attends les moments de mon Dieu; il a daigné attendre si longtemps les miens i....
Le duc e Bourbon an prince de Condé.
Londres, ce 16 juin 1797.
J'ai reçu vos deux lettres en date du 2 mai et du 8. Grand Dieu! quelle position que celle où vous vous êtes trouvé dans le moment des succès aussi étonnants qu'incroyables de Bonaparte, et en même temps du passage du Rhin exécuté si rapidement, et avec une si grande facilité. J étais tourmenté d'inquiétude, en regardant ma carte tous les jours, et je m'affligeais en voyant la position que vous occupiez avec des forces si peu considérables et des alliés si peu sûrs et si chancelants.
Il a été mandé ici par des lettres particulières de l'armée que si la trêve n'avait pas eu lieu, vous étiez décidé à sacrifier la moitié de l'armée, s'il le fallait, pour sauver l'autre, en vous faisant jour, 1 epée à la main à quelque prix que ce fut. On m'a demandé si cela était vrai. J'ai dit que ce fait ne m'avait été mandé par personne (et c'est très-vrai), mais que j étais bien sûr que votre vœu est le vœu de toute l'armée, dans le cas où elle se serait trouvée
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enveloppée, aurait été de prendre ce parti vigoureux plutôt que de se rendre prisonnière sans combattre. Cette idée fait frémir; heureusement cette trêve, tombée des nues comme par miracle, vous a tiré d'une aussi horrible situation, et nous a sauvé la peine cruelle d'avoir encore à pleurer la perte de bons, purs et loyaux Français, dont le nombre est malheureusement trop peu considérable.
Depuis votre lettre en date d'Engcn du 8 mai, il y a eu ici des lettres particulières qui ont annoncé que votre quartier était maintenant à Uberlingen sur le lac de Constance. Je savais que Tordre d'arrêter les dépenses d'équipement, d'habillement, de recrutement et de remonte avait été envoyé, vu les pourparlers de paix. Je conçois combien cela doit vous affliger, après tous les soins que vous vous êtes donnés, et les sacrifices personnels que vous avez faits, pour donner à cette armée l'existence et la considération dont elle jouit. Croyez que je partage bien vos peines, votre douleur, et que si quelque chose peut me faire supporter avec putience d'être en cet instant éloigné de vous, c'est de penser qu'un autre moi-même peut apporter quelques consolations à votre affliction et à l'embarras d'une posi-
iussi désagréable sous tous les
sur la mission destinée à M. le isieur ne m'en avait pas dit un de ses lettres, et avait gardé le
même silence à mon égard que Blankenbourg 1 pour tous; je n'aurai pas l'air d'en être instruit à moins qu'il ne m'en parle le premier. Le jugement porté contre les agents * prouve bien que la coalition n'afait pas des bases très-étendues et très-inquiétantes pour le Directoire. Il y aurait mis plus d'importance et de sévérité, s'il y avait eu un danger réel pour lui. En vérité (entre nous soit dif, il est fâcheux que le Roi emploie de pareils agents, et cela n'inspire de confiance à personne.
Si vous aviez vu et entendu comme moi celui qui ma été détaché ici, il vous aurait été aisé de juger du peu de fonds qu'il y avait à faire sur tout ce qu'il disait.
La manière imprudente dont ils se sont conduits, en ae livrant eux-mêmes entre les mains de leurs ennemis avec des papiers intéressants dans leurs poches, prouve bien leur peu d'expérience en fait de conjuration (si l'on peut se servir de ce terme pour une action vertueuse et permise), qu'il n'y avait aucun parti armé assez fort, ni ayant assez d énergie pour se montrer en leur faveur. Voilà donc le nouveau tiers installé, il faudra voir s'il y aura bataille avec le Directoire.
Moi, je ne crois pas que cela arrive encore si tôt ; encore moins que l'on pense à rappeler le Roi. Comme