‹ Histoire Des Trois Derniers Princes de la Maison de Condé Prince de Condéduc de Bourbonduc D'EnghienChapitre 18 sur 40 · Résidence de Louis XVIII · texte numérisé non relu

Résidence de Louis XVIII

1. Ces agents royalistes dont le procès venait d'être jugé à Paris, étaient l'abbé Brottier, la Villeheurnois, de Presle, etc.

vous dites fort bien, si Ton en vient là, ce ne sera pas tout à l'heure, et puis cette manière de remettre le Roi sur son trône, vous plairait-elle? Pas plus qu a moi, je crois. On lui dicterait les conditions qu'on voudrait, ce serait un fantôme de Roi, comme Louis XVI l'était aux Tuileries.

J'entends tous les jours des gens, à commencer par le baron de Breteuil1, qui disent, quand on offrirait au Roi une royauté grande comme le petit doigt, il faudrait qu'il l'accepte; bientôt il trouverait le moyen de l'augmenter, et de ramener l'ancien régime. Moi, je ne suis pas de cet avis-là, et je le dis tout haut. Un roi, qui ne régnerait que par le vœu populaire, et qui n'aurait d'appui que la force armée du peuple, ne serait pas plus solidement sur son trône que celui des cinq Directeurs dont le peuple aurait la fantaisie de se défaire.

Le mot de popularité en question est cependant le mot à la mode, et j'en ai ici les oreilles bien fatiguées et bien ennuyées; aussi vais-je le moins qu'il m'est possible dans les sociétés françaises très-nombreuses; je me plais davantage dans celles dont vous me parlez.

Il n'y a aucun louche dans les paroles, ni dans les

1 . Louis-Auguste Le Tonnelier, baron de Breteuil, ministre du roi Louis XVI et son fondé de pouvoirs, auprès des puissances étrangères au commencement de la Révolution. La politique et les vues de Breteuil ont été souvent attaquées par les différents partis; mais le dévouement et les talents qu'il a déployés sont incontestables. Il est mort en 1807.

actions de ce côté là1, et c'est du pur royalisme. Ceux-là ne rentreront jamais en France sous le régime républicain, et seront toujours aussi invariables que nous dans leurs principes. Je peux vous en répondre, en même temps que je peux vous certifier que ce n'est pas commun par le temps qui court. Ils comptent rester dans ce pays-ci jusqu'à ce que les affaires de Saint-Domingue soient réglées, et il est bien à craindre pour eux qu'ils n'y perdent entièrement leur fortune, car il n'est pas vraisemblable que les Anglais puissent conserver Saint-Domingue à la paix. Mais, quoi qu'il arrive, je ne crois pas qu'ils aient la volonté ni la possibilité de s'établir en Angleterre, où la vie est beaucoup plus chère que partout ailleurs. Pour dire la vérité, ils ne peuvent avoir aucun projet arrêté pour l'avenir, dans la position pénible où ils sont. Si par les événements ils se trouvent destinés à habiter un pays voisin de celui où je serai, je mentirais si je vous disais que je n'en serais pas fort aise; et je rechercherai toujours avec empressement les occasions de les voir, parce que, depuis que je suis ici, j'y ai passé ma vie d'une manière infiniment agréable, et qu'ils ont contribué par tous les moyens possibles, par les charmes d'une société douce et aimable, à adoucir l'amertume de la position inactive à laquelle Je sort m'avait dévoué.

1. Le Prince fait allusion à quelques familles émigrées qui, comme celle de Gallifet, possédaient de grands biens aux colonies françaises.

Quant à mes affaires de finances, le temps est dur à passer. Non-seulement, je n'ai rien de fixe, ni d'assuré, mais encore on me fait éprouver des retards de trois, quatre et cinq mois, pour ce que l'on m'avait promis de me payer tous les trois mois. Jugez si je dois me trouver embarrassé, n'ayant pas d'autres ressources et n'ayant fait aucun emprunt.

Heureusement pour moi, j'ai eu le bon esprit de prévoir ce sinistre événement, et j'ai toujours vécu avec la plus grande économie; ce qui m'a tiré d'affaire jusqu'à présent : mais cela ne peut pas toujours durer comme cela. Les fournisseurs ne me tourmentent pas parce qu'ils ont confiance en moi, ayant été payés jusqu'à présent tous les mois; mais si nous changeons de méthode, ils me feront payer plus cher et me traiteront, comme ils disent, à l'anglaise; c'est-à-dire que la plupart des seigneurs anglais ne les payant qu'à la fin de Tannée, ils fournissent à peu près le double plus cher que lorsqu'on les paye tous les mois.

On assure que Monsieur éprouve le môme retard pour le payement. Cela m'afflige, mais ne me console pas, parce qu'il a plus de ressources pécuniaires que moi, qui ai absence totale de ce qu'on appelle un fonds de cassette. Enfin vous pouvez croire que je fais de mon mieux pour subsister tant bien que mal jusqu'à ce que nous sachions sur quoi compter, et que ma seule dépense est absolument employée au nécessaire. Je n'ai point de chevaux, point de lo-

ges aux spectacles ; je ne joue pas gros jeu ; je ne tiens pas ce qui s'appelle une maison, puisque je n'y reçois que de loin en loin mes amis, et encore en très-petit nombre. N'ayant habituellement à dresser que cinq couverts à dîner de fondation, que j'y sois ou que je n'y sois pas, MM. de Vibraye, de Quesnay, de Marans et de Franclieu mangeant tous les jours chez moi. Quand j'y dîne, j'ai ordinairement une ou deux personnes de plus, ce qui n'augmente jamais le dîner, qui est fixé à deux entrées, unrelevé de potage, un plat de rôt et deux entremets, sur quoi il faut qu'il reste de quoi dîner pour MM. de Gatigny1 et Philibert. On ne peut calculer la dépense de ce pays-ci avec celle de l'Allemagne, parce que tous les comestibles y sont d'une cherté excès si?e, et ont augmenté encore de prix par la durée de la guerre.

Je m'en rapporte entièrement à ce que vous croirez devoir faire pour mon fils, en calculant avec votre sagesse ordinaire et votre tendresse pour nous, ses intérêts et ses goûts particuliers. Si nous pouvons le marier, tant mieux ; j'attends sur tout cela avec confiance ce que vous me manderez, vos espérances et la réussite de vos négociations. Lorsque I on vous connaît, il est aisé de se figurer le plaisir que vous éprouveriez d'embrasser des petitsenfants qui vous aimeraient sûrement autant que

1. M. de Gatigny, toujours fidèlement attaché à la Maison de Coudé, est mort vers 1827, intendant général du duc de Bourbon.

Digitced by G©Ogle

leur père et grand-père vous chérissent. Et dans quelque pays que cela se passe, tous ne feraient jamais qu'un pour contribuer de tout leur cœur au bonheur de votre vieillesse. Quant à entrer au service d'une puissance étrangère, la position serait peut-être embarrassante pour mon fils, si cette puissance, par la bizarrerie de la politique, devenait l'alliée de la République Française. Alors il se trouverait dans le même cas que les officiers français qui sont maintenantau service de l'Espagne ctqui, d'un moment à l'autre, peuvent être obligés de tirer des coups de fusil à leurs frères et amis qui sont dans les régiments de Castries et de Mortemart. D'ailleurs pourrait-il quitter ce service pour se porter dans l'intérieur de la France, s'il y était appelé par quelque commotion imprévue, et qui peut arriver au moment qu'on s'y attendra le moins.

Vous aurez fait toutes ces réflexions en même temps que moi; ainsi ce que vous déciderez sera pour le mieux.

La nouvelle de votre grand coup de tête est entièrement loml>ée; et comme j'ai toujours assuré que je y croyais pas, on n'en a plus reparlé. J'ai pensé devais toujours vous instruire du bruit qui •t égard; personne n'aurait peut-être osé mander.

vous remercie de la confiance avec laquelle me parlez sur d'Autichamp1. Vous pouvez être Le général marquis d'Autichamp était l'un des officiers les

sûr de ma discrétion sur cet article de votre lettre, comme sur tout le reste de ce qui y est contenu. Qui que ce soit n'a part à ce que vous me confiez et dont l'indiscrétion7 pourrait nuire à vos intérêts, qui sont les nôtres, ceux de notre famille. Si nous nous étions toujours parlé comme cela toute notre vie, nous aurions été plus à notre aise ensemble. Vous me direz : à qui la faute? Je répondrai : à moi, sans doute; mais, comme disait le bon Damenzago : « Vous êtes tous les deux froids comme une chaîne de puits; allons, embrassez-vous donc. Vous vous aimez tous les deux, et vous avez l'air de vous méfier l'un de l'autre. »

11 avait raison. Nous avons tous les deux un bon cœur, un cœur aimant; mais nous avons le défaut d'être un peu méfiants, parce que tous les deux nous connaissons bien les hommes, et qu'il y en a beaucoup dont il faut se méfier. Certainement Ton a bien fait ce que Ton a pu pour nous mettre mal ensemble; mais je peux vous jurer partout ce qu'il y a de plus «acré, que, malgré tous les torts de devoirs, de conduite, enfin tous les torts possibles que j'ai eus, et quej'ai apparence d'avoir vis-à-vis de vous, jamais,

plus distingués de la cavalerie française. Né en 173S, il fit avec honneur toutes les campagnes de la guerre de Sept ans ; puis, au moment de la Révolution, il ne recula devant aucun des devoirs et des périls que la situation lui imposait. Depuis longtemps attaché au prince de Condé, il émigra avec lui, fut persécuté comme lui par les dénonciations de l'Assemblée nationale et développa, dans toutes les occasions, un courage que rehaussait encore ses talents militaires.

186 HISTOIRE IJfS TROIS DERNIERS PRINCES

jamais mon cœur n'y a été pour rien, et que je vous ai toujours aimé avec la même tendresse en tout temps, en toute occasion. Il y a longtemps que je désirais vous ouvrir mon cœur sur cet objet si important pour le bonheur de ma vie. Je suis trop heureux que \ous m en fournissiez l'occasion par la confiance que vous nie témoignez, et jamais je n'ai éprouvé une plus grande jouissance.

Pour en revenir au d'Àutichamp, je me suis bien douté que sa présence vous aurait été désagréable là-bas; et je me suis bien gardé de lui conseiller de vous presser pour qu'il s'y rende. Je pense tout comme vous qu'il est très-intrigant; mais il est adroit, et, dans toutes les plaintes qu'il m'a faites sur la manière barbare dont vous le traitiez, toujours il finissait par des protestations de son attachement et de son dévouement à votre personne. Il est vrai que, dans le temps qu'il vous a quitté, il a cherché à nous persuader, à mon fils et à moi, qu'il était victime d'intrigues particulières, qu'on l'avait perdu dans votre esprit. Enfin, comme vous savez, dans ce temps-là, il allait pleurer à toutes les portes, et trouvai h m >\ n d'intéresser beaucoup <lo gens * d;irs la maison) en sa faveur.

ions sans doute dû 'moins l'écouter; mais ne nous parlait jamais de vous qu'avec sans aigreur, il était plus difficile de s'en JÉser. Au reste, ce qu'il y a de sûr, c'est que k Gis ni moi n'avons eu l'intention de vous

déplaire, et si nous avons eu ce malheur, nous en sommes bien certainement aussi affligés l'un que l'autre. Soyez bien convaincu de cette vérité; croyez que nous n'avons rien de plus à cœur que de vous donner des preuves de notre tendresse pour vous, et que nous en rechercherons toute notre vie avec empressement les occasions. Je peux répondre de sa façon de penser à cet égard autant que de la mienne. Les bons exemples et les bons conseils que vous lui avez donnés n'auront fait que l'affermir dans cette résolution.

M. de la Trémoille ne m'a point fait part de ses grands projets. Il m'a seulement dit, au moment de de son départ, qu'il allait à Paris avec la permission du roi pour se rallier au parti royaliste lorsqu'il se montrerait ouvertement; mais il ne m'a point dit qu'il est chargé en chef d'une grande besogne. Àureste, il est, dans ce moment-ci, citoyen passif de Londres comme bien d'autres. 11 paraît certain aujourd'hui que c'est lord Malmesbury qui va retourner à Paris pour y négocier des propositions de paix. Je crois qu'on lui donnera des choses dures à digérer. Enfin, il faut voir.

Sans contredit, lorsque je quitterai l'Angleterre, j'irai prendre congé de Monsieur à Edimbourg; mais il y a des gens ici qui croient qu'il sera stipulé dans les articles de paix qu'il ne restera pas de prince de la maison de Bourbon en Angleterre.

Je n'ai encore aucune notion à cet égard. On dit,

comme bruit vague, que le Roi ira à Naples et non en Russie. Je n'ai fait aucune démarche directe pour ce qui regarde l'armée auprès des ministres; mais je me suis occupé d'entretenir et de stimuler les bonnes dispositions dans lesquelles on paraît être pour les individus, en cas de licenciement. J'attends de vos nouvelles avec impatience sur tout cela, non pas sans crainte d'en recevoir de bien tristes et bien affligeantes.

N'oubliez pas, je vous prie, dans les arrangements qui vont avoir lieu à la suite de tout ceci, MM. de Marans, de Quesnay et de Franclieu, ainsi que Vibraye, qui a bien envie d'aller rejoindre sa femme et qui (je dis cela pour vous seul) se démène comme un diable pour trouver un moyen de rentrer en France. Il est bien ennuyé et dégoûté du système de l'émigration.

La princesse Louise an prince de Condé.

A la Visitation de Vienne, ce 1er août 1797.

Votre dernière lettre m'a fait d'autant plus de plaisir, que j'y ai vu les mouvements d'espérance, sur l'approche d'un heureux changement dans les affaires que je désire bien vivement voir réaliser, pour le repos et le bonheur d'un père, que mon cœur ne cesse

de chérir bien tendrement. Les petites images qu'il a eu la bonté de m' envoyer mont fait grand plaisir, et je lui en fais tous mes remerciements. J'ai, en effet, été un peu étonnée de tant de connivence avec les religieuses (pour le moment au moins), car je vous assure que dans le fond, j'ai toujours vu que vous ne les haïssiez pas. C'est une idée dont il est doux de me pénétrer maintenant, et que je vous prie de ne pas détruire. Je vois que, de votre côté, vous avez fort bien réussi vis-à-vis de celles d'Engen. Quaurait-ce donc été, si vous leur aviez fait connaître tous vos talents en fait de préface \ dite missa est, du Motet : Cœli enarrant gloriam Dei, etc., etc.

11 me paraît que le licenciement que vous paraissiez craindre n'a pas lieu. Je n'entreprendrai pas, dans ma position, de raisonner sur tout cela, n'étant plus guère au courant des choses de ce monde. Je me contente de dire avec vérité que je fais des vœux bien sincères pour tout ce qui peut procurer le bien dont on s'est si fort éloigné dans ces malheureux temps et que je sais être votre unique but, dans la juste cause que vous défendez avec un courage si patient.

Maintenant il faut que je vous parle de moi, dont la destinée, si différente de la vôtre dans son objet, éprouve tout autant de contrariétés et de difficultés.

I. Comme Charlemagne qui s'honorait d'aller chanter au lutrin les louanges de Dieu, le prince de Condé aimait beaucoup les chants d'église.

Beaucoup plus peinéc que je ne le puis dire des obstacles insurmontables que j'ai trouvés jusqu'ici à la détermination de mon sort, et des voyages multipliés auxquels m'ont contrainte (c'est à la lettre) l'empire des circonstances, je me trouve à la veille d'en entreprendre de nouveaux pour me tirer d'un pays où existe l'impossibilité d'accomplir mes vifs et invariables desseins. J'y suis venue comme je vous l'ai mandé, absolument poussée par les événements, et non avec projet, sachant en gros, qu'il y avait ici, et dans les pays adjacents, peu de ressources pour l'objet qui m'occupe.

Ces mêmes événements, et leurs suites, m'ont fermé longtemps le passage pour retourner sur mes pas ; il a donc fallu rester. Je sais bien que vous ne comprendrez guère comment, avec l'envie d'être religieuse, on ne se la fait pas dans le premier couvent que l'on trouve; et, dans votre position, je ne suis nullement étonnée que vous pensiez ainsi. Mais il n'en est pas moins vrai que pour la personne qui est appelée à cet état, surtout pour une personne de mon âge, à qui un mouvement de ferveur ne suffit pas our embrasser un tel parti, sans examen et sans , il n'en est pas moins vrai, dis-je, que plus important pour la tranquillité de sa . la paix de son âme et l'assurance de son Q le choix d'un ordre et d'un monastère qui it les idées qu'elle a conçues de l'état et de religieux. Ces deux choses devraient sans

doute être inséparables dans tous les couvents : mais, dans ce siècle, il n'en est pas ainsi; et la secousse donnée à la Religion par la philosophie est telle que, dans plusieurs de ces sanctuaires même, elle s'y est fait ressentir avec plus ou moins de force, et d'une manière plus ou moins frappante; mais qui ne peut échapper à qui en a vu trop longtemps, et de trop de près, les funestes inconvénients.

Dans tous ces pays-ci, où la Religion en général est dans un état déplorable, attaquée, et, pour ainsi dire, sapée jusque dans ses fondements, il n'existe plus de monastères, que ceux qui contribuent à l'éducation de la jeunesse, ce qui nécessite de grands rapports (toujours nuisibles) avec le monde. Les religieuses y deviennent des gouvernantes d'enfants, des maîtresses de pension, etc. Je ne me sens nullement disposée à exercer ce métier. Encore ces monastères ont-ils été forcés, pour pouvoir se maintenir, à faiblir sur beaucoup de choses, et à bien des condescendances qui altèrent et changent le caractère de sainteté de leur primitive institution. Leurs motifs sans doute ont été louables, et Ton doit plus les plaindre que les blâmer. D'ailleurs presque toutes les religieuses, embrassant cet état, étant extrêmement jeunes, ne sont pas susceptibles d'apercevoir et de juger ce que l'on aperçoit et juge dans un âge plus

Le duc d'Enghieu au duc de Bourbon.

Uberlingen, sur le lac de Constance, ce samedi, 5 août 1797.

Une course d'un mois que je viens de faire dans les hautes montagnes de la Suisse, purement pour mon plaisir, m'a empêché, cher papa, de vous rendre compte des détails de l'ambassade de Russie. Je sais que mon grand-père a pris ce soin et vous a envoyé un gros paquet, qui vous aura mis au fait de tout. Cette disposition de l'empereur de Russie est une grande consolation pour nous particulièrement et pour les Émigrés qui seraient encore disposés à ne rentrer en France qu'avec leur Roi et à ne jamais se soumettre à la République. Quoique le nombre en ait certainement beaucoup diminué, depuis six ans, il en reste cependant encore beaucoup plus qu'on ne croit. Cet asile, qui nous est assuré, et la certitude de rester corps de Condé, armés et libres de nos actions est, selon moi, un grand bonheur pour nous. Du moins nous pourrons attendre, et nous savons en quel lieu . Passé le mois de septembre, que serionsnous devenus? à présent nous sommes sûrs de vivre, de rester ensemble et d'être toujours militaires. Qu'importe la distance? on revient de partout.

Mon grand-père, comme il vous l'aura mandé sans doute, attend des réponses intéressantes et décisives dans les premiers jours de septembre. Je vous instruirai de ce que j'en saurai. Jusqu'à cette époque, je vais encore faire une absence du quartier général; le vieil Ettenheim en est le but. J'y vais toujours rabâcher avec plaisir, attendant que le devoir m'attache ailleurs. Mon grand-père paraît beaucoup s'occuper de ce dernier article. Jusqu'à présent ses vues se tournent sur une sœur cadette de Caroline, appelée Frédérique, très-protégée par la Russie, qui en a fait le voyage avec celle qui y a été mariée, et capable de plaire, je crois en tous points, mais sûrement en tous ceux qui me sont connus. Il m'a tâté plusieurs fois sur cet article, je ne lui en ai jamais montré d'éloignement, ni pour la chose, ni pour l'objet, de sorte que si, au mois d'octobre, il faisait un voyage soit à Pétersbourg, soit qu'un autre voyage le mît à portée d'en écrire ou parler, je crois qu'il

pourrait bien attaquer cette affaire.

Mon voyage en Suisse, dont je vous parle au commencement de ma lettre, m'a extrêmement amusé. Mon grand-père a eu de la peine à m'accorder la permission de le faire et effectivement peut-être pouvait-il y avoir quelque espèce de danger, s'il avait été public. Il a été tout au contraire tout à fait incognito, et l'on n'a su que j'y étais que lorsque j'en ai été revenu.

Figurez- vous le duc d'Enghien en rédinfrac gris,

le chapeau rond, la bottine anglaise, les cheveux rabattus sur les yeux . le reste à l'avenant, suivi de Seront, de Cheffontaines et de Charles de Mellet dans le même équipage; un domestique avec un petit cheval portant un seul porte-manteau pour eux quatre, voyageant à pied le long des routes et faisant leurs huit et dix lieues par jour. Voilà notre caravane, et c'est ainsi que nous avons fait une tournée de cent soixante lieues. J'ai vu des choses que je n'avais jamais vues et j'en ai revu avec plaisir que je connaissais. Voici notre route : à Constance, à Frauenfeld, à Zurich, à l'Albès, à Zug, à Lucerne, à Engelberg, par les glaciers et les montagnes de neiges, au Joch, dans la vallée d'Hasli, à Meyrengen, au Rechenbach par le Scheidek et le Schreckhorn, au Grindehvald, à Thun, à Berne, à Mûri où est Mme de Monaco, à Lucerne, à Altorf, au Saint- Gothard, où j'ai revu nos noms et le même capucin. De l'hospice au sommet de la pointe de droite du Saint-Gothard, vue magnifique. Revenus par Lrseren et le pont du Diable, à Altorf, à Schwitz, par le Harth, montagne, à Notre-Dame des Ermites, Ensiedeln, à Rappersweil et retourné par Frauenfeld, à Constance.

Vous verrez, si vous le voulez, sur la carte, cher papa, que le tour est assez bon ; nous avons parfaitement soutenu cette tournée. Aucun de nous n'a eu que momentanément les pieds écorchés, et on s'est toujours guéri en continuant à marcher. Nous

avons quelquefois fait jusqu'à douze lieues par jour cl forcés à le faire pour trouver une habitation dans les hautes régions que nous avons parcourues en partant la première fois de Lucerne. Le bivouac n'y eut pas été commode.

Mon grand-père m'assure, cher papa, que vous suivrez notre sort. Je serai bien heureux quand vous m'en aurez assuré vous-même. Je tremble toujours que moitié les ordres du Roi, moitié les charmes de ce Londres ne vous retiennent encore longtemps séparé de votre enfant. Je fais tous les jours des vœux pour que quelque circonstance vous ramène près de nous et je m'abonnerais bien qu'ils fussent exaucés au mois d'octobre.

Le duc d'Enghien au prince de Condé.

Ettenheim, ce jeudi, 21 septembre au soir 1797.

Pelier vient de m arriver cette après-midi, cher papa, il m'a remis votre lettre. Je vous remercie extrêmement des détails que vous voulez bien m'y donner sur votre voyage et sur les nouvelles opérations qui vont avoir lieu. Mais permettez-moi de vous témoigner surtout toute ma sensibilité des expressions tendres et bonnes, dont elle est pleine pour un fils qui, j 'ose le dire (quoiqu'il cause en ce

moment du chagrin à l'être qu'il respecte et aime de toute son âme) , n'en est cependant pas moins digne de cette même tendresse et de cette bonté.

Je n'ose entrer de nouveau dans les détails des raisons qui me font espérer que vous n'exigerez pas de votre enfant de commander votre armée, pendant la route qu'elle est au moment de faire. Elles vous ont déplu, elles ont irrité contre moi un père que j'adore, et que je voudrais voir jouir sans cesse d'un bonheur non interrompu. Je me tais, mais je lui renouvelle encore avec l'instance la plus pressante, la prière la plus vive de ne point me donner un ordre, que je tremble avec juste raison de recevoir. Je le supplie de m'emmener avec lui dans la route qu'il va faire, de ne point me séparer de lui, de ses conseils, qui me sont nécessaires; de ne point m'en vouloir de l'entêtement condamnable qui me fait résister à ses désirs, de me pardonner en père tendre, et de ne pas me retirer les bontés dont il m'a jusqu ici comblé, et dont ma reconnaissance égale ma respectueuse tendresse pour lui.

Les papiers publics viennent de nous apprendre la déportation de ma mère en Espagne, avec cinquante mille francs pour sa route. Sans doute, il y a d'avance un arrangement de fait pour son séjour dans ce pays; mais jusqu'à ce que nous en ayons la certitude, cet arrangement est un objet de grande inquiétude pour moi, car elle se trouve au moment

de retomber dans l'affreuse misère où elle a été à Marseille, pendant sa détention.

Le duc de Bourbon au prince de Gondé.

Londres, ce 28 septembre 1797.

Je profite de l'occasion de M. de Calonne fils, qui va rejoindre l'armée, pour vous demander de vos nouvelles, et vous témoigner toute mon affliction des malheureux événements, qui viennent de se passer à Paris 1 . Si cela ne détruit pas entièrement nos espérances, au moins cela les retarde beaucoup, et il est bien à craindre qu'il n'arrive encore de grands malheurs dans l'intérieur de la France, avant que

1. Les malheureux événements auxquels le duc de Bourbon fait allusion, dans cette lettre, sont les proscriptions et les déportations de fructidor. Après avoir abusé de la guillotine sanglante, la Révolution essayait d'établir a Cayenne la guillotine sèche, et elle y envoyait tous les hommes de talent, d'indépendance ou de vertu dont elle n'avait que faire. Pichegru, Willot, Delarue, Murinais, Barthélémy, Ramel, Barbé -Marbois, Tronson-Ducoudray, furent au nombre de ces proscrits auxquels, par une dérision d'atroce égalité, on adjoignit d'anciens représentants du peuple, tout couverts de sang et de crimes, tels que Collot-d'Herbois et Billaud-Varennes.

Le climat homicide de la Guyane eut bientôt fait son œuvre. Quand l'honnête et courageux Murinais se sentit frappé à mort, il dit devant ses compagnons d'infortune, réunis autour de son pabat : t Plutôt mourir à Sinnamary sans reproche que de vivre coupable à Paris. •

nous puissions y apporter remède. On nous annonce plusieurs départements en insurrection contre les opérations des Directeurs; mais je ne vois jusqu'à

présent ni énergie, ni ensemble dans les désirs et les volontés des gens bien pensants. Peut-on se figurer que cent cinquante hommes d'escorte aient suffi pour traverser le royaume, sans obstacles et emmener à leur destination les membres des conseils qui ont été arrêtés ; que personne ne se soit montré pour tacher de les délivrer, c'est une chose incroyable. II n'est pas douteux que cet événement a hâté la rupture des négociations pour la paix, et le retour de milord Malmesbury. On s'attend aussi à une rupture avec l'Empereur du côté de l'Italie, mais on n'avait point encore, ce matin, de nouvelles officielles à cet égard.

J'ai vu une lettre de Pétersbourg (de Mme de Tarente), qui annonce que M. de Larochefoucauld en est parti pour retourner à l'armée, et qu'il vous rapporte des choses satisfaisantes. 11 faut convenir que, dans la position où nous sommes, cela ne peut qu'arriver très à propos pour nous aider à supporter les malheurs qui nous accablent de toutes parts, et semblent nous poursuivre dans toutes les occasions, depuis le comm» nent de cette infernale révolu-

ste îi Blankenbourg, ainsi qu'à paraît cependant pas découragé, s espérances sur l'intérieur.

M. de la Chapelle 1 est parti avant-hier pour Blankenbourg; il est chargé des affaires qui étaient du district de M. de Flachslanden *. Le baron de Roll est ici : le duc de Maillé, qui avait été à Paris, est arrivé à Douvres aujourd'hui. Il revient beaucoup de Français, hommes et femmes; et Ton nous assure que l'émigration est encore plus considérable de votre côté, depuis les événements du 4 septembre. Je viens de voir dans le moment le duc d'Harcourt qui avait eu audience de milord Granville, lequel lui a dit n'avoir aucune nouvelle importante à lui communiquer. Le duc d'Harcourt m'a dit avoir encore appuyé pour engager les ministres à se décider à reconnaître publiquement le Roi de France; mais on n'obtient jamais de réponse favorable, lorsque I on traite cet article. On s'arrête beaucoup sur les difficultés qui en résulteraient, et l'on passe légèrement sur les avantages énormes qui résulteraient de la seule démarche que les puissances aient maintenant à faire pour se garantir elles-mêmes d'une raine totale.

Les papiers d'aujourd'hui nous annoncent la mort de Hoche, c'est un grand scélérat de moins*. D'au-

1. Le comte de la Chapelle, ministre in partibus du roi Louis XVIII.

2. Le général baron de Flaschlanden, très- activement mêlé à tontes les affaires de l'émigration.

3. Aux yeux des Émigrés, le général Hoche a toujours passé pour l'instigateur secret des massacres qui suivirent le désastre de Quiberon. Nous avons, dans YHistoire de la Vendée miktain,

très disent Bonaparte fort malade. Si celui-là venait aussi à mourir, peut-être pourrait-on semer la division dans son armée, qui, dit-on, est composée de gens de toutes les nations. Enfin, nous sommes dans l'attente de grands événements. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'un gouvernement aussi monstrueux et aussi tyrannique que celui qui existe en France, ne peut pas subsister longtemps comme cela. 11 y aura donc des changements, et ces changements bien dirigés pourront produire de bons résultats.

Le duc d' Enghi en an duc de Bourbon.

Eltenheim, ce 30 septembre, dimanche matin, 1797.

11 y a des siècles, cher papa, que je n'ai reçu un petit mot de vous. Marans, auquel j'ai écrit, prétend aussi que je ne lui réponds pas. Je crois que M. Thouvenay ne me protège plus, et ne fait passer ici ni mes lettres ni les vôtres, cela est désespérant; surtout dans le moment présent, où je brûle de sa-

scrupuleusement étudié ce point d'histoire si controversé ; et il est résulté de nos recherches qu'après la victoire Hoche, soupçonnant ce qui allait arriver, nflfi^A^ ra des chouans du chevalier de Tinténiac. 11 laii HÉtKf le office d'exécuter les orti ,nc ras directement JggtfUfid Auray.

voir le parti que vous prenez. Dans les détails que je vous ai faits de nos nouvelles et de notre départ, je vous mande que mon grand-père m'emmène avec lui. Tout est changé ; aujourd'hui j ai ordre de rester et de conduire l'armée jusqu'à destination. Cette route de deux mois et demi ne sera pas très-gaie; au reste, mon parti est pris. L'arrivée de. M. d'Alopeus a été très-retardée; il n est pas encore au quartier général. Le départ n'en est pas moins fixé du 10 au 15; et tout se prépare au grand voyage. Les intentions de mon grand-père sont les mêmes ; il vous a écrit aussi, et vous donne les mêmes détails que moi. Vous l'embrasserez avant d embrasser voire enfant. Où le joindrez- vous? A Pétersbourg, sans doute. J'espère que vous ferez la course en Pologne avec lui, afin d'avancer d'un mois le bonheur de vous revoir. Rien de changé aux grandes dispositions. On assure ici que la paix est bien faite, je n'y crois pas tout à fait encore.

Quel licenciement! l'Angleterre ne nous a pas magnifiquement partagé. En conscience, nous pouvions nous attendre à mieux d'après nos services. Mais qu'importe? En politique, il n'y a pas de reconnaissance et nous leur pardonnons.

Le prince de Condé an duc d'Enghien.

A Feuchtwang, ce \k octobre 1797.

Mon cher ami, j'ai calculé que cette lettre, à partir d'Aaspach, vous parviendrait à votre passage à Ratisbonne. J'espère que je ne me serai pas trompé. Je pense, d'après le désir que j'ai de recevoir de vos nouvelles, que vous serez peut-être bien aise de recevoir des miennes. J ai couché le 1 1 à Biberach, et j'y ai visité l'hôpital, le lendemain matin. Tout y était en bon ordre; de là j'ai passé à Ulm, où Ton travaille toujours, et je suis venu couchera Heidenheim. J'ensuis parti hier malin; j'ai déjeuné trèsbrièvement à Elwangen, et jusque-là j'avais trouvé les plus beaux chemins du monde. Je comptais coucher hier à Anspach ; mais j'ai trouvé des chemins affreux, et de plus j'ai été fort retardé par l'immense quantité de convois et de pontons autrichiens que j'ai rencontrés, et qui sont en retraite sur Guntzbourg. Je crains que cela n'apporte aussi quelque gêne à vos derniers cantonnements au Danube. Je ne sais jusqu'où j'irai aujourd'hui. Je serai bien heureux si je peux pousser jusqu'à Nuremberg, attendu que je serai obligé d'attendre à Anspach la fin de l'entrevue de la Laurencie avec sa femme, et je m'at-

tends que cela sera chaud et long, vu la tête de cette dernière (que cela ne vous passe pas). Jusqu'à présent nous n'avons éprouvé aucun accident, au moyen des petites réparations toujours indispensables, aux couchées.

J'espère, mon ami, que vous avez le bon esprit de sentir que la valeur n'est pas la seule qualité qui suffise dans le monde à un prince de vingt-cinq ans; qu'il faut, non-seulement, le courage de savoir supporter des contrariétés nécessaires qui se présentent souvent dans la vie, mais même celui de ne pas laisser apercevoir qu'on est contrarié par des démarches convenables et décentes. Quand une fois on a pris son parti, il faut s'y livrer tout entier et faire de la meilleure grâce possible tout ce qu'il y a à faire; qu'il ne faut pas toujours se livrer au présent agréable; qu'il faut réfléchir auparavant si cette satisfaction du moment ne peut pas nuire à un ayenir qui peut être long à supporter et qu'on aurait rendu heureux, en se privant d'un plaisir momentané. Dieu veuille, mon cher ami, que vous vous accoutumiez à réfléchir et à croire les conseils de l'expérience, avant de vous décider pour les démarches de votre vie publique. C'est tout ce que je vous demande, au nom de ma tendresse pour vous.

Faites bien des amitiés de ma part au prince de Gortschakoff, et songez que votre bonheur, votre existence peut-être pour le reste de votre vie, dépend du bien ou du mal qu'il va mander de vous, à Péters-

bourg. Bien des choses à la Rochefoucauld, à Bouthillier, à Jobal. Remettez votre lettre et celles qu'on veut nous écrire à tous cinq à M. Alopeus, qui se chargera de nous les faire passer.

Du même au même.

Blankenbourg, ce 24 octobre 1797.

Je ne sais, mon cher ami, si cette lettre vous parviendra; je crois cependant en prendre le plus sûr moyen. Je suis arrivé ici, avant-hier, sans accident, mais avec une lenteur incroyable. Mes journées ont été souvent de douze lieues en douze heures, vu les mauvais chemins depuis Erlangen. J'ai été reçu par le Roi avec toute la bonté possible. Je ne pourrai pas partir d'ici avant samedi 29, et Dieu sait quand j'arriverai à Pétersbourg. J'ai d'autant plus d'impatience d'y arriver, que ce ne sera que là, ou tout au plus à Riga, que je recevrai de vos nouvelles et de celles du corps. Malgré tout ce qu'on aura pu vous dire à Vienne, si vous y avez été, on croit encore à la paix, au bout de la trêve qui se prolongera, dit-on, de mois en mois, jusqu'à la fin de l'hiver, pendant lequel on négociera toujours, soit ouvertement, soit tacitement. On dit même que les Anglais, malgré la grande victoire navale, qu'ils viennent de remporter

sur la flotte hollandaise, à laquelle ils ont pris neuf vaisseaux, négocient toujours secrètement avec le Directoire. Vous trouverez ci-jointe une lettre de votre père, et une de M. le duc de Berry à du Cayla, à qui vous la remettrez. On passe ici presque toute la journée avec le Roi, et à peine ai-je le temps de trouver le moment de vous écrire ce petit mot. J'ai obtenu pour Jonville 1 ce que vous m aviez recommandé; Cheffontaines a aussi ce qu'il désirait. Je vous recommande, mon ami, de l'aménité dans vos manières, de la réflexion dans vos démarches, et surtout de ne pas vous livrer sans réserve aux plaisirs du moment, sans songer si cela ne peut pas nuire au bonheur de votre avenir. Je vous embrasse de tont mon cœur.

Le duc d'Enghien au prince de Condé.

Streitberg,ce lundi 23 octobre 1797.

M. de Struve, qui est venu nous joindre au lieu de notre embarquement, m'a remis, cher papa, une lettre de vous d'Anspach en date du 1 4, dans laquelle vous me mandez que vous espérez que je vous trouverai à mon passage à Ratisbonne. Nous n'avons

Page 1