Le comte de Jonville, aide de camp du duc d'Enghien
pas fait une si grande diligence. Je vais vous rendre compte, comme vous me l'ordonnez , de la manière dont notre route s'est passée jusqu'ici et de la position des choses.
Vous savez la manière précipitée que le prince Gortschakoff a de traiter les affaires les plus sérieuses. Ces manières, auxquelles nous ne sommes pas accoutumés, nous servent quelquefois, mais nous causent aussi de l'embarras. Tant que nous avons été en Souabe , tout a été tout seul , à l'exception de
quelques voitures de réquisition que l'on n'a pas payées et de quelques plaintes de chasse. Nos couchées ont été jusque à Dillingen les mêmes qui étaient décidées avant notre départ. Le dénûment total de tout , le manque de chevaux , enfin l'état pitoyable où se trouve le corps à l'époque d'un double licenciement, suivi d'une route pénible et cruelle, n'ont pas permis de voyager fort ensemble. La gratification de l'Angleterre a servi à se procurer dos voitures, et le corps s'est trouvé rendu en totalité à peu près, — chaque individu ayant fait sa route à part, — au point de rembarquement à l'époque indiquée. Le prince Gortschakoff n'a pas paru mécontent de ce décousu que nous avons fait notre possible pour lui cacher. J'ai fait les neuf journées tantôt dans ma voiture, tantôt dans la sienne. Je n'ai pour ce qui me regarde qu'à me louer de ses procédés honnêtes et prévenants. J'ai logé chez le grand commandeur à Alchvangen, chez les comtesses de Waldsée,
chez leur sœur, la comtesse de Weissenhorn , qui a été si utile à nos dépôts, lors des tapages de la retraite dans la campagne dernière, et à laquelle vous a?ez écrit une lettre de remercîments à ce sujet. Cette bonne femi&e est intéressante par son bon cœur et la naifeté de ses récits. J'ai été pour elle le plus aimable qu'il m'a été possible. Nous n'avons eu qu'un seul jour de pluie. Le reste beau. Des brouillards ; mais n'importe , beau chemin et bon temps pour la marche.
Le lieu de rembarquement n'était pas à Gundelfingen, ainsi qu'il était dit dans l'ordre de marche; mais à trois lieues plus loin, au delà du Rein, sur une plage marécageuse, écartée de tout village , de sorte que la dernière journée a été très-forte. Le quartier général a été à Rein, à une lieue de Gundelfiagen et précisément à l'embouchure du Leck : la plupart des bateaux n'étaient pas prêts. 11 a fallu y faire travailler jour et nuit, ce à quoi le prince Gortschakoff s'est employé avec une ardeur incroyable. De concert avec les commissaires bavarois, lents et difficultueux, il a fallu faire ou rectifier les marchesroutes des deux colonnes , arrêter un prix pour les denrées, chevaux et voitures de réquisition, couchées, logements , etc. , ce prix a été porté très-haut. Le prince a décidé qu'au nom de son souverain il ne marchandait avec personne. Dans plusieurs discussions qu'il a eues avec ces messieurs, il leur a parlé de manière à leur imposer presque silence , pous-
sant même la chose jusqu'à leur demander si Son Excellence l'Électeur de Bavière avait la prétention de se mesurer avec l'Empereur, son auguste maître. Les arrangements pris et arrêtés, nous n'avons souffert aucun retard ; et parmi ces commissaires , un s'est distingué par son bon ton , son honnêteté et sa manière franche et simple de traiter d'affaires , c'est le baron d'Aretin *. Je reviens au Danube.
Ce fleuve, dans cette saison, est difficile, vu les bancs de sable et les écueils dont il est rempli. Les eaux sont basses et les bateliers ne veulent naviguer que de jour, et lorsque les brouillards (très-communs) ne sont pas fort épais. Ce qui fait que les couchées, ni la longueur de l'embarquement ne peuvent être arrêtées d'avance. Il a été arrêté à la demande des Bavarois et des bateliers que le corps voyagerait sur quatre colonnes d'eau , et qu'il s'en formerait une cinquième de terre , composée de tous les chevaux d'attelage et de selle, ce qui se montait encore à plus de cent. Malgré notre arrivée à Rein, le 18 au matin, les bateaux ne pouvaient être prêts que le 20. Ce jour a été désigné pour l'embarquement de la première colonne, et déjà le 19, j'ai fait faire dans les environs un concentrement des troupes qui devaient la composer.
Le prince Gortschakoff voulait avoir un état clair,
1. Les Aretin étaient trois frères, Adam, Jean-George et Jean- Christophe. Le dernier seul obtint des lettres de noblesse, et e^t le plus connu par ses travaux littéraires et scientifiques.
exact, juste et non enflé de l'effectif du corps, pour cela, je lui ai proposé de faire une revue sur le lieu de rembarquement, où Ton ne compterait que les présents; et une autre de la colonne de terre, à son passage du Danube sur le pont de Krems. Cette mesure a été adoptée par lui avec une joie parfaite , et il m'en a sû un gré infini. Un commissaire autrichien, chargé du même travail de la part de l'archiduc, et devant en faire une seconde, à notre sortie de l'Autriche et nous accompagner jusque-là, est arrivé le soir mémo. Suivant l'arrangement qui a été fait par moi, et approuvé par le prince } voici l'état et la force des colonnes.
Première colonne embarquée le 20 , la légion , le bataillon d'Hohenlohe, Baschy et Carneville, mille soixante-neuf hommes présents, officiers compris.
Seconde colonne embarquée le 21 , la brigade française, Dauphin, Étienne de Damas, les Chevaliers de la couronne et Noinville , neuf cent deux hommes.
Troisième colonne embarquée le 22, les chasseurs et cavaliers nobles, treize cent quatre-vingt-dix hommes, non compris les cent gardes du corps , ce qui ferait quatorze cent quatre-vingt-dix.
Quatrième colonne embarquée le 23 , le quartier général de la compagnie française et suisse , l'artillerie et quelques voitures ; trois cent cinquante sept hommes, non compris le quartier général.
Total de la force de la colonne d'eau , en y com-
prenant les deux cent douze malades de l'hôpital qui suit, quatre mille vingt hommes présents.
Le commissaire autrichien a mis de l'honnêteté, mais une grande exactitude dans sa revue. Tout rembarquement s'est fait gaiement; point de mauvais propos , des vive le roi 1 vive l'empereur de Russie ! Je ne parle pas de quelques difficultés levées tout de suite pour trente-six objets , comme : distribution de pain au corps noble, manque de bateaux couverts pour quelques individus, chambres pour les officiers sur les radeaux trouvées .trop petites. Mille petits accès d'humeur qui passent et qu'on n!écoute pas. Un seul aurait pû avoir de la suite, c'est un mal entendu entre Menibus 1 et le prince Gortschakoff. La discussion a été assez vive, assez longue, et à moins de s'envoyer où vous savez, il est difficile de s'en dire davantage. C'était à l'occasion de caissons qui auraient dû être embarqués le soir, et qui ne l'étaient pas le lendemain malin. Ils ont eu tort tous les deux ; tous les deux le sentent , «t il n'est plus question de rien. Le prince voulait qu'il donnât sa démission, voulait faire un rapport foudroyant à sa cour ; tout cela est tombé dans le Danube. J'ai fait mettre Ménibus aux arrêts pour jusqu'à Krems. Il y a eu aussi des difficultés entre le prince et La Rochefoucauld. Ce dernier est vif et l'autre est d'une susceptibilité incroyable ; mais il revient en