Le maréchal de camp, vicomte de Chambrun
j'étais dans l'incertitude de mon sort. 11 est fixé par la généreuse amitié de Paul Ier; vous me connaissez assez pour être bien certain de la sensibilité avec laquelle j'accepte un asile auquel la grâce, les attentions délicates de Sa Majesté ajoutent un nouveau prix, et je pars, le 10 du mois prochain, pour m'y rendre.
Que dis-je ? je pars! Si l'oppression sous laquelle gémit en ce moment la Suisse, la portait à se soulever contre ses tyrans, et à embrasser le seul parti qui lui reste, de réunir Tare de Guillaume-Tell au panache de Henri IV, pour sauver à la fois ma couronne et sa liberté, ce ne serait point à Miltau que j'irais, ce serait chez nos braves et anciens alliés, et l'âme noble de Paul 1er jouirait plus de me voir me montrer digne de son amitié, qu'en goûter les fruits. Mais j'ai bien peu d'espérance de ce côté, et il n'est que trop vraisemblable qu'avant mon départ, elle sera totalement évanouie ; mais si, à cette époque, elle ne l'était pas, je me mettrais lentement en route afin de ne pas m'éloigner trop vite des lieux où mon devoir pourrait m'appeler d'un moment à l'autre.
Je demande à l'Empereur la permission de pousser jusqu'à Pétersbourg, et j'espère qu'il accueillera cette demande. Ce ne serait pas pour moi la moindre des satisfactions de vous y voir.
J'ai frémi au récit du danger que votre petit-fils a couru, et je sens que j'aime M. de Cheffontaines de tout mon cœur.
Voici maintenant plusieurs choses que je vous prie de faire et que je désire vivement qui réussissent.
1° Solliciter des ordres de Sa Majesté Impériale à son ministre à Malte, relativement à l'affiliation des deux fils du comte de Modène qui sont à son service.
2° Demander à l'Empereur d'attacher à sa légation de Hambourg M. deThouvenay, gentilhomme, Français d'origine, mais établi à Hambourg, dix ans avant la Révolution, ou de lui donner du moins quelque titre qui autorise le ministre de Sa Majesté Impériale à le prendre sous sa protection.
3° Solliciter la continuation du traitement de M. de Vernègues avec la permission de rester en Italie, où il est essentiel à mon service qu'il demeure.
4° Solliciter de l'emploi en faveur de M. le marquis de la Jaille, ancien officier de marine, qui a une femme et six enfants.
5° Enfin (j'ai gardé celui-là pour le dernier), faire conserver ses appointements à Virieu qui m'est bien nécessaire auprès de la Reine. Adieu, mon cher cousin, vous connaissez toute mon amitié pour vous; vous ne me refuserez pas, jusqu'à ce que nous nous revoyions, d être mon chargé d'affaires.
Louis.
1 Ce M. de Vernègues est cet émigré, dont il est si souvent question dans les Mémoires du cardinal Consalvi. Bonaparte, premier consul, l'accusait de conspirer contre sa vie et son gouvernement.
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Du mémo au même.
A Kowno, ce 8/19 mars 1798.
Enfin, mon cher cousin, je respire le même air que vous, mais ce n est pas sans peine que j'y suis parvenu. D'Avaray vous a mandé les deux changements que j'ai été forcé de faire à ma route. Le diable qui, comme vous le savez, n'est pas de nos amis, ne se Test pas tenu pour dit. Il a arrangé le chemin à sa façon. Je ne vous parle pas des roues et des essieux cassés, des trous où il a fallu que des hommes portassent ma voiture à bras. Ce ne sont que des roses. J'arrive à une lieue d'ici ; impossible de pénétrer jusqu'à l'endroit où on passe ordinairement le Niémen. * Je le traverse dans un bateau. M. le général de Sacken, des attentions duquel je ne saurais assez me louer, m'envoie des voitures, et j'arrive ici avanthier à bon port. Mais quand on veut mettre ma voiture sur le bateau, il est prêt à couler bas. On en amène un second ; on les attache tant bien que mal ; on veut partir. Même accident. La nuit vient, il faut rester là. Hier, voilà la débâcle du haut qui se fait. La rivière charrie, monte de huit pieds; encore vingt-quatre heures de perdues. Pendant ce temps-là, la Yilia n'était pas plus passable que le Niémen, et
il a fallu bien me dire que j'étais sur terre russe, pour ne pas regretter le Strand et Tilsitt. Mais enfin aprh V orage, etc., les deux rivières sont libres; ma Toiture est arrivée sans accident. Je repars demain, j'espère arriver vendredi au plus tard à Mittaw, et je suis sûr de vous faire plaisir en vous le disant. Faites donner, je vous prie, de mes nouvelles à M. de la Ferté-Meun.
La princesse Louise au prince de Condé.
Ce \k avril 1798.
Ayant Keu de croire que la lettre que je vous mis écrite, il y a quelques mois, ne vous est point parvenue, puisque accoutumée à vos bontés, nonseulement elle est demeurée sans réponse, mais que celle qui y était jointe pour Sa Majesté l'Impératrice ne lui a point été remise, je vous écris aujourd'hui pour vous instruire et de ce qui s'est passé, et du voyage que je suis à la veille d'entreprendre, avec les pères et mères de la Trappe, qui paraissent destinés à avoir toujours quelqu'accointance avec l'armée de Condé.
Dans le mois de décembre, l'état de la Suisse commençait à péricliter d'une manière effrayante vis-à-vis de la France. Le révérend Père abbé fut d'avis que je m'adressasse à la cour de Russie pour
obtenir en faveur de notre ordre une protection, une protection peu à espérer, vu l'état des choses et des esprits dans tout autre pays, même catholique, et qu'il a trouvée cependant en Angleterre 4 depuis plusieurs années, malgré la différence de religion.
J'écrivis en conséquence à l'Impératrice (la Reine de Sardaigne s'est employée aussi vis-à-vis d'elle avec sa bonté ordinaire). Ne croyant pouvoir trouver un appui plus sûr que vous, je vous adressai cette lettre, vous priant de la remettre et d'avoir la bonté d'y joindre un intérêt, sur lequel j'avais tant de raisons de compter. Quelques temps après, les affaires empirèrent au point qu'il fallut quitter la place. Partagées en diverses bandes, nous abandonnâmes, les unes un peu plus tôt, les autres un peu plus tard, notre petit monastère du Valais avec bien du regret. Ma bande partit une des premières, heureusement pour moi ; car ce que les autres ont souffert n'est pas croyable, obligées de passer et de repasser les montagnes pour éviter les Patriotes, et plusieurs ont fait tout cela à pied. Tous les Pères obligés à la même fuite ; et point d'autre issue que la Souabe, puisque l'Italie n'était pas praticable. Je fus assez heureuse pour trouver un asile convenable près d'Augsbourg; accordé pour un temps fixé cependant. J'en demandai un à l'Électeur de Bavière pour y attendre les réponses de Russie (toujours pour ma bande et quelques Pères qui l'accompagnaient). Il me l'ac-