‹ Histoire Des Trois Derniers Princes de la Maison de Condé Prince de Condéduc de Bourbonduc D'EnghienChapitre 24 sur 40 · Le comte de Worontzoff, ambassadeur de Russie à Londres · texte numérisé non relu

Le comte de Worontzoff, ambassadeur de Russie à Londres

clination particulière. Je crois remplir un devoir, et je m'y dévoue, quelque contrariété que j'en éprouve. Après cela, dire que je ne cherche pas à adoucir l'amertume de ma position par les agréments qu'il est possible de se procurer, je ne serais pas homme si je n'agissais pas ainsi. Croyez avant tout à la pureté de mes intentions autant qu'à ma tendresse pour vous.

M. de Béhague 1 est attendu ces jours-ci, revenant d'Edimbourg. On croit qu'il va être chargé de missions importantes pour la Bretagne et la Normandie. M. de Puisaye est complètement de côté dans l'opinion du Roi; cependant il conserve encore de l'influence en France, et ici vis-à-vis de quelques personnes. Il y a du retard, dit -on, pour le voyage de M. le duc de Berry. Lorsqu'il est parti d'ici, il m'avait dit qu'il comptait s'en aller bientôt du continent. J'ignore ce qui a fait changer ses projets : Monsieur ne m'en parle pas dans sa dernière lettre.

Vous verrez par les papiers les détails de l'expédition sur Ostende. On regrette les mille hommes faits prisonniers ; mais on regarde l'objet de la descente comme rempli par la destruction de la digue et des écluses, qui empêche pour longtemps la na-

1. Le lieutenant-général comte de Béhague, qui s'était distingué dans la guerre de Sept ans et qui, gouverneur de la Martinique, développa un beau caractère, en 1792, au moment où les Colonies se révoltaient, fut, en 1798, appelé à remplacer le comte de Pnisaye dans le commandement des Royalistes de la Bretagne et de la Normandie.

vigation du canal. Les Emigrés sont obligés de quitter l'Espagne par un nouveau décret rendu depuis la démission du prince de la Paix; mais il paraît que les déportés resteront. Par conséquent Mme la duchesse d'Orléans, Mme la duchesse de Bourbon, et M. le prince de Conti, qui sont à Barcelone. On dit que la pension que leur fait la généreuse nation1 est très-mal payée ; on peut s'attendre aux mauvais procédés de tous genres de la part de cette infernale canaille. Le duc d'Havré, le duc et la duchesse de Piennes sont attendus ici de jour en jour. Le Roi a eu une attaque de goutte assez forte à Mittau; il va mieux; mais, par les différentes lettres qui viennent de ce pays-là, il paraît que l'air y est malsain : le pays étant très-marécageux. Il n'en est pas de même, dit-on, à Dubno où le climat est superbe, pareil à celui de Bruxelles; cela est-il vrai? M. de Saint- Priest est arrivé à Mittau.

D'après la réduction de mon revenu, j ai été obligé de réformer encore ma dépense, quoiqu'elle ne fût pas bien considérable, à cause de l'extrême cherté de tous les comestibles. Je suis obligé de réformer ma table à mes aides de camp, qui jusqu'à présent en avaient joui tous les jours; elle n'existera strictement que pour les personnes de ma mai-

1. Par ces mots, empruntés au jargon révolutionnaire, le duc de Bourbon entend désigner la République française, qui se déclarait généreuse en confisquant les biens de ceux qu'elle laissait mourir de faim, en exil.

son. Je vous demande comme grâce que leurs appointements soient payés exactement, car, sans cela, leur embarras serait extrême, n'ayant pas d'autres ressources pour exister, et moi, n'ayant pas les moyens de leur en fournir.

Si cependant il était d'obligation pour eux qu'ils rejoignissent l'armée avant moi, vous me le manderiez en m'envoyant les fonds nécessaires pour les faire rejoindre; car, comme vous pouvez en juger, je serais hors d'état de faire aucune avance pour leur route. Mais il ne tient qu'à vous de solliciter pour eux l'indulgence de l'Empereur comme pour moi ; la raison qui retarde mon voyage leur étant aussi favorable qu'à moi, et ne pouvant qu'être approuvée par un souverain généreux, pénétré des mêmes principes qui nous animent tous.

Monsieur a paru fort sensible aux soins et aux marques d'amitié que j'ai témoignées à M. le duc de Berry, pendant le court séjour qu'il a fait à Londres. Je vous envoie copie du commencement de sa lettre où il m'en parle; dans le reste ce ne sont que des choses indifférentes. Le prince Joseph1 a dû vous rejoindre; il aura été bien baisé et bien fêté par une maman qui l'aime avec une grande tendresse. Comment se trouve-t-elle du séjour de Pologne? parlez-lui de moi, je vous prie; je ne lui &ris pas pour n'être pas importun; mais je n'en

1« Le prince Joseph de Monaco.

prends pas moins le plus vif intérêt à son bonheur, et à celui des personnes qui lui sont chères.

Qu'y a-t-il de décidé pour ma sœur? j'ai reçu de ses nouvelles, il n'y a pas longtemps; il paraît qu'elle se porte bien, c'est au moins une consolation pour nous, de penser que sa santé ne souffre pas du parti violent et rigoureux auquel elle s'est décidée. Ira-t-elle en Russie ou en Pologne?

Les Français paraissent tirer en longueur leurs projets de descente vers ce pays-ci : l'arrestation d'O'Connor, de Fitz-Gérald1, et la découverte de plusieurs de leurs complots infernaux, tant ici qu'en Irlande, dérangent leurs plans qui, en général, sont toujours fondés sur la trahison et la corruption. Ils vont, dit-on, recommencer l'attaque des îles Saint-Marcou, avec des forces plus considérables. Les dernières nouvelles de France ne fournissent rien de bien intéressant; on espérait que l'Empereur se rebrouillerait avec la République, d'après l'histoire de Bernadotte à Vienne; mais il est bien à

1. Lord Édouard Fitz-Gérald,né le 15 octobre 1763, était filsdu duc de Leinster. Après avoir bravement servi dans l'armée britannique contre les États-Unis insurgés, il voyagea, courut le monde, fut nommé membre de la Chambre des communes et se montra le rival des Grattan, des O'Neil et des Curran, qui alors agitaient l'Irlande. FiU-Gérald était, comme tant d'esprits de la fin du dix-huitième siècle, ambitieux et mécontent, ne se trouvant à sa place nulle part et rêvant d'affranchir les peuples pour les dominer et se créer une grande position sociale. Après le 10 août et les septembrisades, il revint à Paris pour nouer des relations directes avec les meneurs de la démagogie.

Ce fut à cette époque qu'il se lia avec les citoyens Orléans -

craindre que cela ne s'arrange à l'amiable *. Comptez toujours, mon cher et bien cher père et ami (si vous me permettez ce terme), sur ma tendresse, qui ne finira qu'avec ma vie. Je vous embrasse comme je tous aime.

J'oubliais de vous dire que, depuis le mois d'octobre, j'ai ici dans une pension que tient Mme de Chabannes-la-Palisse à Barnes-Terrasse, une jeune demoiselle de dix-sept ans, jolie et bien élevée, qui

Égalité, père et fils, et qu'il épousa à Tournay la Paméla, fille adoptive de Mme de Genlis et du duc d'Orléans. Les d'Orléans, qui avaient voulu usurper le trône de France, rêvèrent celui d'Irlande pour leur complice et leur allié. Lord Fitz-Gérald, épouvanté de la tourmente et rayé des contrôles de l'armée anglaise, laissa passer l'orage et après avoir, à l'aide de toute espèce de sociétés secrètes, bien combiné tous ses plans, il s'assura de l'appui du gouvernement français et de celui du général Hoche. FiU^Gérald était un hardi conspirateur; mais se croyant trop certain du succès, il se perdit par ses indiscrétions. Avec son ami Arthur O'Connor, avec Emmet, Sampson et Mac-Heven, ses principaux adhérents, il va soulever l'Irlande et la livrer à la révolution, lorsqu'un traître, nommé Thomas Reynolds, dévoile tous les plans de la conspiration au gouvernement anglais. Du 9 mars au 19 mai 1798, Fitz-Gérald se déroba à toutes les poursuites, en ne cessant de renouer les mailles rompues de ses complots. Enfin 3 fat arrêté après une résistance acharnée et conduit à la prison deNewgate où, pour éviter l'échafaud, il se tua, le k juin.

1. Le général Bernadotte, ambassadeur de la République en Autriche, ne pouvant s'opposer à la fête anniversaire que les citoyens de Vienne offraient à leurs volontaires, donna, le même jour, 13 avril 1798, une fête dans son hôtel, pour célébrer les victoires des français. Il fil arborer le drapeau tricolore. Les habitants de Vienne, prenant cela pour un défi, forcèrent l'entrée du palais et quelques coups de fusil furent échangés. Bernadotte quitta Vienne le lendemain; mais le Directoire, bien inspiré une fois par hasard, ne voulut pas voir un casus belli dans une affaire sans importance.

m'est arrivée ici comme une bombe. Je l'avais soutenue en France, tant qu'il m'avait été possible, et puis, sous le règne de Robespierre, elle avait été menacée; on avait été obligé de la cacher à la campagne. Bref, elle a une tournure parfaite et professe des sentiments dans notre genre. Certainement c'est une grande charge de plus pour moi; mais j'aime mieux cela, et qu'elle ne soit pas restée au milieu de ce foyer d'abominations, où, quelles que soient la pureté et l'honnêteté de sa conduite et de ses principes, la misère l'aurait peut-être forcée de changer. La mère s'est bien conduite dans la révolution, où elle a perdu le peu de rentes qu'elle avait sur le Roi. Je ne suis malheureusement pas en état de lui être très-utile. Elle le sait, et m'a parlé sur cela trèshonnêtement. Elle a resté quelques jours ici, puis s'en est retournée à Paris, d'après mes conseils; je pense que cela valait mieux, sous tous les rapports, qu'elle ne fût pas dans le même lieu que sa fille1.

1. La jeune personne, dont il est question, se nommait Adèle. Elle était fille du duc de Bourbon et de Mlle Michelon, danseuse à l'Opéra et connue sous le nom de Mimi. Son père lui donna le titre de Mlle de Bourbon. Lorsqu'elle épousera le comte de Rully,

Le duc d'Enghien an duc de Bourbon.

A Lutzko, ce 8 juillet 1798.

Pardonnez, cher papa, si je me sers d'une exprèsson qui pourra vous affliger, mais croyez qu'elle n'est dictée que par le vif et bien sincère attachement, que par Ja tendresse et l'amour que votre enfant tous a voués. Vous mettez mon grand-père, moi, et toutes les personnes qui vous sont fidèlement et respectueusement attachées, au désespoir. Tout le monde vous attendait, vous espérait. On ne voyait aucune possibilité à un retard plus long. La Vendée détruite pour bien longtemps, le départ de M. le duc de Berry, le parti qu'avait pris mon grand-père de s'établir en Pologne, le don d'un régiment, la fin des secours que, jusqu'à présent, vous donnait l'Angleterre, la fermeture prochaine de l'époque fixée par l'Empereur pour la rentrée des congés, tout enfin, tout semblait devoir vous rapprocher de votre enfant, et c'est précisément à cette époque, c'est quand toutes les difficultés sont levées, qu'il n'est plus un obstacle, c'est alors qu'il faut renoncer à l'espoir de vous revoir. Oh ! quand donc votre enfant vous reverra-t-il ? l'arrivée de Levignac, que j'attendais avec une impatience extrême, a été pour moi

marquée au coin du malheur. Il faut renoncer à tout, même à l'espérance, car il est clair qu'on ne vous reverra plus que I on n'aille vous voir; et vous me défendez seulement d'y songer. Ah ! cher papa, réfléchissez crteore, songez ûut inconvénients du parti que vous prenez, et mettant à part les vœux et le bonheur de ce qui Vous est cher, ne calculez que pour votre propre bonheur, que pour votre existence même» On vous a trompé; rien de ce que vous me mandez, de ce que vous mandez à mon grand-père n'est arrivé.

Nous sommes ici dans de bons cantonnements, nous ne vivons que trop bien avec l'habitant. Nous n'avons tué personne, encore moins des officiers instructeurs ; nous n'avons qu'à nous louer des Russes qui sont ici* L'Empereur vient encore d'écrire à mon grand-père des lettres pleines de bonté et qui ne font qu'accroître nos espérances. Je suis convaincu que l'on vous dit des horreurs de ce pays-ci; et moi, je vous promets que vous vous y amuseriez beaucoup. Vous ne seriez point à Dubno, où vous n'iriez passer que quelques jours, quand vous n'auriez rien de plus amusant à faire. Vous seriez ici libre comme l'air, pouvant faire, depuis le matin jusqu'au soir, ce qui vous conviendrait. Cette prétendue exactitude forcée de service n'est pas vraie. Le service se fait exactement; il 6e fait comme il se faisait autrefois en France ; et on a beaucoup crié, parce qu'on n'était pas accoutumé à cela, depuis la

guerre et l'émigration. Si vous apportiez une douzaine, une vingtaine de chiens, nous nous amuserions autant que possible. Des chasses et un pays de buissons superbe, du sanglier, du cerf, plus rare, voilà l'état présent, et je ne doute pas qu'il ne soit bien différent de celui que Ton vous fait.

J'oubliais de vous parler d'une désertion de cinquante hommes en huit jours qui a fait un grand effet. C'est une effrayante bouffée dont heureusement on a reconnu les auteurs; et cela n'arrivera plus. I/es Polonais s'étaient chargés de faire déserter nos hommes, et cette nation, ennemie des Russes, fait et fera toujours ce qu'elle pourra pour leur faire tort,

Au nom de Dieu, cher papa, ne laissez pas arriver M. le duc de Berry seul. S'il vient, venez; c'est votre intérêt, c'est celui de votre gloire, de votre réputation. Vous ferez une peine extrême à mon grand-père, il doit vous le mander : mais vous le connaissez ; il n'osera pas vous dire la moitié de ce qu'il pense, et c'est par cette raison que je hasarde de vous dire plus que mon respect ne me permettrait dans toute autre occasion de le faire. Vous me pardonnerez en faveur du motif.

Le prince de Gondé an duc d'Enghien.

Dubno, ce 31 août/11 septembre 1798.

Mon cher ami, je me vois forcé de vous écrire pour une bien petite chose, qui vous déplaira, je ne sais trop pourquoi ; car, en vérité, elle ne vaut pas la peine d'y attacher le moindre prix. On sait ici que vous avez donné Tordre à votre régiment d'être toujours boutonné. Cela est contraire à l'ordonnance de l'Empereur, dont je joins ici l'extrait; et le prince GortschakofT m'a bien dit de vous en écrire tout de suite, parce qu'il sait (et cela est très-vrai) que l'inexactitude dans ces petites choses-là, est un moyen de lui déplaire, et de s'attirer une réprimande désagréable, surtout pour vous. Ainsi, mon cher ami, abandonnez votre ordre d'être boutonné; et faites mettre au contraire à l'ordre qu'on se conforme à l'article de l'ordonnance relatif à la saison présente, en le relatant dans votre ordre.

Rien de nouveau sur ce qui nous regarde; mais, de vous à moi, je crois que nous marcherons. Où? c'est ce que j'ignore parfaitement. Dès que j'aurai des nouvelles quelconques, vous pouvez être sur que vous en serez instruit, mon cher ami, que j'embrasse.

Vraiment j'oubliais. Ne me citez pas, et qu'on ne vous cite pas. Il y a de grands changements à la cour de Pétersbourg; Mlle de Relidoffest dans un monastère; son cousin, l'aide-de-camp de l'Empereur, a ordre de ne plus paraître à la cour; les deux Kourakin sont destitués, ainsi que le général Buxhaven, dont Pahlen, le colonel des grenadiers à cheval, a la place. Pletchew est auFsi retiré. Il y a encore d'autres destitutions , mais pas aussi importantes que celles-ci.

A Dubno, ce 3/14 septembre 1798.

Je savais déjà, mon cher, l'événement très-fâcheux des deux grenadiers de Bourbon, et vous aurez su que je les fais venir ici, pour être jugés par l'Auditorat, suivant toute la rigueur des lois. Vous sentez que je ne peux pas m'en dispenser. Je crois que la sentence sera très-sévèni, d'après les lois russes. Ainsi, dans le cas où le général voudrait demander grâce pour eux, il faudrait qu'il m'écrivît plus tôt que plus tard. Alors je pourrais peut-être (car je n'en suis pas bien sûr) commuer la peine qui sera prononcée. D'après cela, faites-lui parler, sans dire que cela vienne de moi, et faites-lui insinuer sur

toutes choses, qu'il empêche, s'il est possible, le civil d'en rendre compte, et qu'il l'engage à s'en « apporter à ma justice.

Je suis à présent très-persuadé, puisque vous me le dites, que vous n'aviez pas donné l'ordre d'être boutonné, et j'en suis fort aise. Mais il était difficile de n'y pas croire, d'après ceux qui l'avaient dit; surtout vous ayant toujours vu ici boutonné, ainsi que le comte Charles. Au reste, cette très-petite irrégularité ne vaut pas la peine d'en parler, mais vous connaissez celui à qui elle aurait déplu ; j'ai donc dû vous en avertir.

Je ne pense rien sur les changements à Pétersbourg ; j'ai seulement voulu vous mander le fait.

Le roi Louis XVIII au prince de Coudé.

A Mittau, ce 7/18 septembre 1798.

Je vous mandais, il y a environ deux mois, mon cher cousin, que je n'avais encore aucune nouvelle donnée à l'égard du mariage de mes enfants1, mais la chose n'a pas tardé à changer de face. L'empereur de Russie a bien voulu se charger de traiter avec

1. Louis XVIII parle du mariage de son neveu le duc d'Angouleme, fils de Monsieur, comte d'Artois, avec sa nièce Marie- Thérèse de France.

l'empereur d'Allemagne de tous les arrangements relatifs à cette affaire si intéressante soui tous les rapports; ces deux princes sont d'accord, et tous les consentements nécessaires sont donnés. Déjà je pourrais vous dire l'époque précise du mariage, si je savais le temps que prendront quelques articles de détail qui restent encore à régler; mais l'affaire est trop avancée pour que je ne m'empresse pas de vous en instruire. Je vous charge aussi d'annoncer cette heureuse nouvelle à l'armée, et je suis bien sûr de la joie qu'elle y répandra.

Lorsque les articles dont je viens de vous parler seront réglés, je ne perdrai pas de temps à vous mander quand le mariage se fera et, en cela, outre le devoir de parenté et d'amitié que je remplirai avec une grande satisfaction, j'aurai encore un autre in*térêt. Il manquerait quelque chose à mon bonheur, si votre petit-fils et vous n'en étiez pas les témoins. Vous savez mieux que moi si vous y pouvez venir tout simplement, ou bien quelles sont les formalités que vous aurez préalablement i remplir. Il est donc nécessaire que vous soyez instruit quelque temps d'avance, et certes je n'y manquerai pas.

Je ne vous parle point de politique. Vous voyez presque de vos yeux les mouvements qui se font. Tout annonce que la guerre va recommencer et que l'on sent enfin le danger dont on est menacé. Mais prendra-t-on le véritable moyen de s'en garantir, en coupant la racine du mal ? Tant que nous resterons

dans une inaction forcée, tant que vous ne serez pas à portée de trouver de nouveaux Berstheim, ou de nouveaux Biberach, j'aurai bien de la peine à me le persuader; mais je ne cesserai jamais d'espérer que les yeux s'ouvriront, que nous pourrons arracher notre patrie à l'oppression sous laquelle elle gémit et que son salut sera celui de toute l'Europe.

Le duc d'Enghien an prince de Gondé.

Lutzko, ce jeudi matin 1798.

Le malheureux commandeur1 vient de mourir dans la nuit , cher papa, après une agonie de cinq jours, pendant laquelle nous n'avons pu avoir un quart d'heure d'espérance, et pendant laquelle il a décliné progressivement jusqu'à son dernier moment. Àntheaume est convenu de ce qu'il y avait à faire, et ce matin on va le transférer dans sa première chambre, et mettre le scellé sur celle où il a péri, et où sont tous ses effets. Probablement il sera enterré demain nous allons arranger tout cela dans la journal vous en rendre compte quand cela sera vais avertir le commandeur de Fargues.

unandeur de Virieu, ancien gouverneur du duc d'Enpomme s* n frère, le vicomte de Virien, un brave et ..urée liai de camp.

Tous ses effets précieux et argent sont ou vont être retirés, et rais en dépôt chez moi.

Je ne balancerai certainement jamais, cher papa, à confirmer un choix que vous avez fait, même quand il regardera une personne qui doit m'approcher de si près. D'ailleurs celle sur laquelle vous avez jeté les yeux est parfaitement de mon goût sous tous les rapports, et, si vous m'aviez demandé mon avis, et de vous proposer ceux qui , au premier aperçu, pourraient me convenir, je vous aurais nommé M. de Vassé et Charles de Damas. C'est le premier qui m'a raconté le voyage qu'il a fait à Dubno, par votre ordre, et il paraît vivement touché de vos bontés. Connaissant vos intentions, je n'ai fait aucune question sur ses projets à venir, au second, et je pense même que probablement il aimerait mieux ne pas se lier à moi, et conserver la possibilité de se rapprocher du Roi dans un temps plus heureux. Adieu, cher papa, je vous embrasse et vous aime de tout mon cœur.

La princesse Louise au prince de Condé.

Orscha, ce 8 octobre 1798.

Voub aurez su de mes nouvelles par le prince de Lubormiski que je rencontrai peu de moments après

mon arrivée ici , et qui demanda à me parler, désirant vous en donner. C'est ce qui fait que je ne me suis point pressée de vous écrire , comme je lui dis en avoir le projet, parce que j'espérais de jour en jour pouvoir vous dire quelque chose de plus déterminé sur ma position ici. Mais celadevient trop long, et il en coûterait à mon cœur d'attendre davantage à vous dire un mot des sentiments que je ne cesserai do conserver pour un père si justement chéri. Ce cœur a été plus d'une fois ému durant la route, parce qu'il m'avait été dit qu'il serait possible que je vous rencontrasse; et, comme je crois vous l'avoir mandé, une âme, qui veut se donner à son Dieu, ne devient pas pour cela une âme insensible; il s'en faut de beaucoup. Depuis que je suis ici, il m'a encore été répété que peut-etro vous y passeriez. Si cela était, vous feriez-vous donc une peine de voir votre heureuse fille, couverte des livrées de son Dieu, de ce même Dieu pour lequel ma respectable mère vous ;i l'a il plus d'une fois éprouver des mouvements d une douce sensibilité? La mienne se renouvelle tient chaque fois que je me rappelle ce que vous ez «lit de cet heureux temps. 0 vous que j'aime ement, vous, dont je ne puis que désirer le iheur, si dilïéront d'une vaine satisfaction, qu'en procurent les choses de ce monde, satisfais pure, et toujours passagère, mon laissez-moi vous inviter, vous presser à relier, connaître et goûter les solides consolations

DE LA MAISON DE CONDÉ, m

que I on trouve (seulement) dans notre sainte Religion. — Je ne puis refuser cet élan d'un de mes plus ardents désirs, à un cœur qui, en se pressant con*tre le vôtre , éprouve les plus tendres émotions du plus juste, comme du plus sincère attachement.

Nous sommes ici dans une maison occupée auparavant par des religieux Trinitaires. Elle est assez belle et assez grande, cependant elle aurait besoin de quelques réparations, si elle devait nous être donnée en propriété, mais je ne sais encore ce que la Providence nous réserve. Le révérend Père Abbé 1 est allé à Péterabourg (en ayant eu la permission de l'Empereur)

1. Dom Augustin de l'Estrange, abbé de la Trappe, né en 1754 ta bonne et vieille famille de l'Ardèche. 11 était le quatorzième enfant des vingt qui la composaient. A l'âge de vingt-six ans, ce jeune homme qui avait reçu les ordres sacrés et exercé avec un grand succès le ministère dans la paroisse de Saint-Sulpice, à Par ^se décida à entrer au couvent de la Trappe. Par l'éloquence, faistérité et la vertu, il en devint bientôt le Rancé.

^Révolution avait supprimé tous les monastères. Dom Augus- K qui a de grandes vues, et qui ne s'effraie de rien, conçoit le projet de sauver son ordre et de le perpétuer par un noviciat. Toujours errant à la merci des événements, mais toujours aussi inébranlable dans sa foi que dans ses espérances, on le trouve frappant à toutes les portes et implorant de tous les Princes et de J*» les États un asile pour abriter les religieux qui le suivent, les yeux fermés. Les voyages que cet homme de Dieu entreprit et réalisa en Europe et en Amérique, afin d'arriver à la réalisa- «on deson idée, ont quelque chose de merveilleux. Tantôt favorablement accueilli avec sa colonie de Trappistes, tantôt dédains repoussé, proscrit ou calomnié, il ne s'étonna, il ne se rebuta mi de rien. Comme tous les novateurs et les réformateurs, il Jrou?a des adversaires et se fit d'implacables ennemis, même VjW quelques-uns de ses frères. Il mourut à Aiguebelle, le 16 Juillet 1827.

et là il traite les affaires de notre ordre, dont la plus grande partie des membres est dispersée dans l'Allemagne. Les deux lettres que j'ai reçues de Sa Majesté Impériale sont faites pour nous donner quelqu'espoir, tant elles sont remplies d'expressions d'obligeance et de bonté. Du moment que nous avons été entrés dans ses États, nous en avons ressenti les effets par les soins et attentions des personnes qui pouvaient faciliter notre route. Je ne me dissimule point que c'est à vous, aux sentiments que cette cour a conçus en votre faveur, que je dois la bienveillance que l'on me témoigne , et elle ne m'en est que plus précieuse.

J'avais espéré trouver votre réponse à la lettre que je vous ai écrite de Varsovie. Je me vois privée de cette satisfaction; mais je suis trop convaincue de la tendresse que vous avez bien voulu ne pas cesser de me témoigner, pour n'avoir pas la confiance que j'en recevrai de nouvelles assurances, toujours si chères à votre fille qui vous aime et vous aimera jusqu'à son dernier soupir. Ne doutez jamais de cette vérité, je vous en supplie.

Mille amitiés, je vous prie, au jeune d'Engbien.

Le prince de Gondé au duc d'Enghien.

Dubno, ce 7/18 octobre 1798.

Mon cher ami , je partage vivement la peine que vous cause la perte que nous faisons. J'ai appris, avec une véritable satisfaction , toutes les marques de bon cœur que vous avez données dans cette occasion-ci. Cela ne m'a point étonné, mais enchanté; c'est ce cœur sensible sur lequel je me plais toujours à compter, pour remédier aux mouvements d'une tête trop vive, pour éviter des chagrins à ma vieillesse , pour écouter les conseils de mon expérience, et pour contribuer à la tranquillité du reste de ma vie, dont votre tendresse, votre confiance, vos soins et vos égards pour moi , peuvent seuls assurer le bonheur.

Je pense, mon cher ami , qu'il est de votre intérêt, de votre dignité, de remplacer le malheureux commandeur, d'une manière convenable pour la naissance, la considération, et par un choix qui vous fasse honneur, la constante occupation où je suis, de tout ce qui peut vous être utile, m'a fait penser à vous proposer quelqu'un, qui me paraît réunir tous les avantages ; mais pour ne pas vous exposer à un refus, chose toujours désagréable, j'ai voulu, avant de vous proposer la

personne , m'assurer si elle accepterait. Vous croyez bien que je n'ai rien dit de positif, avant de vous avoir consulté, et je vous prie de même de ne prendre aucun engagement avant que nous ayons causé ensemble. Nous nous entretiendrons comme deux amis, et, d'après cette conversation, vous vous déciderez. J'espère donc, mon cher enfant, que vous viendrez ici, le plus tôt possible, après l'enterrement, le lendemain au plus tard. Ce sont de ces choses qu'il faut finir le plus tôt qu'on peut* pour mettre fin à toutes les sollicitations. Je vous embrasse du plus tendre de mon cœur.

Du même au même.

Dubno, ce 1/12 novembre 1798.

Vous avez très-bien fait , mon cher ami , de me consulter et de ne pas être mauvaise tête1 car c'est la première de toutes les choses qu'il faut s'appliquer à ne pas être. Je ne nie pas que vous n'ayez dû être étonné. Vous avez voulu faire une plaisanterie, elle n'a pas réussi ; et tout cela vous fait voir que c'est un genre dont il faut être un peu plus chiche, et qu'il ne faut employer qu'avec des personnes avec qui l'on est très-familier, parce qu'il y en a, et beaucoup, ou qui n'entendent pas la plaisanterie ou qui

la prennent forl mal. Au reste, je conviens que vous n'auriez pas dû vous attendre à ce que vous m'envoyez Il eût été à désirer qu'on s'en fût abstenu ; mais il n'y a pas là de quoi se choquer à un certain point. Gardez- vous bien de récrire , càr la multiplicité des écritures ne fait qu'envenimer les affaires, et celle-ci n'est pas de nature à être portée trop loin. Il est absolument nécessaire que vous veniez ici demain (le plus tôt vaut le mieux); vous viendrez chez moi, en arrivant , et je vous dirai ce qu'il y a à faire , et comment il faut prendre la chose. Ayez confiance dans tout l'intérêt que vous m'inspirez sans cesse , dans mon expérience et mes principes , et dans toute la tendresse que vous devez me connaître pour voué ; mais venez.

Le foi Louis XVÎIÎ au prince de Condé.

A Mittau, ce 15/26 novembre 1798.

Je réponds à la fois, mon cher cousin, à plusieurs de vos lettres, et, pour commencer parce qui me touche de plus près, je vous dirai que j'ai pensé qu'il était militairement convenable que la première démarche> relative au traitement du duc de Berry, fût laite par vous. Je verrai, d'après la réponse que vous Wcevrez de l'Empereur, ce que j'aurai à faire de mon côté.

J'ai pris le 31 décembre 1 797 pour dernier terme de concession des grâces militaires, et, à partir de cette époque, j'ai suspendu l'effet de toutes les ordonnances ou règlements qui donnaient des droits à en obtenir de nouvelles. Je me suis d'abord expliqué avec vous, dans ma lettre du 1 9 du mois dernier, sur les motifs plus particuliers et plus pressants qui me font tenir à cette résolution; personne n'a mieux mérité mes grâces que le corps qui s'est tant illustré sous vos ordres et personne n'en a plus obtenu; espérons que le temps n'est pas éloigné, où cette communication de mérites se rouvrira.

Je suis fâché de n'avoir pas reçu le mémoire de M. de Chappedelaine, lorsque j'ai fait le travail de l'armée, avant qu'elle entrât au service de Russie; et je dois aujourd'hui me borner à lui promettre la grâce qu'il demande ; vous voudrez bien le lui dire de ma part.

M. de Sainte-Mayme a fort bien servi, il lui sera tenu compte de sa valeur ; mais la grâce qu'il demande est trop considérable, et pourrait entraîner trop de conséquences , pour que je puisse , même dans d'autres circonstances, la lui accorder. Quant au titre de comte, vous sentirez aisément qu'il ne peut en olre question en ce moment.

Je rvi : m sincèrement le pauvre vicomte de

î bien des pertes fâcheuses que nous ite; j'espère au moins que ce sera la

Jai communiqué, suivant votre désir, à mon neveu, votre lettre du 19 octobre, et les pièces qui l'accompagnaient; j'ai vu sa réponse, et je- ne peux qu'approuver les motifs qui l'ont déterminé au parti qu'il a pris dans cette affaire.

J'espère que la réponse de l'Empereur à votre demande de vous trouver ici avec votre petit-fils, au mariage de mes enfants, sera favorable (bien entendu si vous n'avez rien de mieux à faire en ce momentlà). Au reste les arrangements entre les deux Coure, ni la saison ne s'accordent pas avec mon impatience, et le jour heureux ne luira pas avant le printemps. En attendant , je prends acte pour vous demander (posât* ponendis) un congé pour le comte Charles de Damas, que j'aime trop pour ne pas désirer qu'il &oit aussi témoin de notre bonheur à tous.

Le duc d'Enghien au duc de Bourbon.

Lulzko, en Volhynie, ce vendredi 14/ 25 janvier 1799.

Vous écrivant par occasion, je puis vous donner quelques détails dont je n'ai pas voulu vous parler jusqu'à ce moment.

D'abord, il est impossible de se déplaire autant à un service que je me déplais à celui-ci. Tout y est

absolument opposé à nos idées, à nos principes ; tout est peine, travail, et aucun agrément1.

L'Empereur a toujours les mômes bontés pour le corps. Nous voilà habillés, équipés, armés, nous avons tout, excepté quinze cents chevaux pour nous monter, les cavaliers nobles et mon régiment. Les deux cents premiers arrivent dans huit jours, et se suivront tous les jours par troupeaux au moins aussi considérables. Ce sont des chevaux sauvages du Don. 11 nous sera facile de les réduire; mais les vieux Berrys' auront du mal. Votre régiment est habillé, armé, a ses tentes, et va recevoir tout ce qui lui manque encore en voitures et chevaux de bât. 11 est an ce moment aussi faible en hommes que considérable en officiers, mais le jour où il aura la permission de recruter, il sera bien vite au grand complet. La discipline est tendue d'une manière incompréhensible pour (jui nous a vus en Allemagne. A force de faire peur, on nous a rendus attentifs, exacts au service enfin. Même les chasseurs nobles font à peu près

1. Cette lettre ne concorde guère avec celle que, le 8 juillet 1798, le duc d'Enghien adresse à son père, pour l'engager à venir en Russie. Mais la différence, qui existe entre les deux jugements prononcés, s'explique tout naturellement par les premiers mots mômes de cette lettre. Le prince n'écrit plus par la poste, mais par occasion. Ce qui tend à faire croire que le secret des lettres n'était pas très-respecté en Russie. Sur ce point, le gouvernement de l'empereur Paul était presque aussi avancé en civilisation et en progrès que les gouvernements qui se targuent d'être les plus libéraux et les plus constitutionnels.

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