‹ Histoire Des Trois Derniers Princes de la Maison de Condé Prince de Condéduc de Bourbonduc D'EnghienChapitre 25 sur 40 · Le régiment du duc de Berri · texte numérisé non relu

Le régiment du duc de Berri

cequon leur ordonne; mais aussi vous jugez comme on est pressé de sortir pour ne plus rentrer.

Dans le fait, tout est ici si différent des usages, des mœurs de notre pays, que môme, en désirant de plaire au souverain bienfaisant qui nous nourrit, involontairement nous lui déplaisons en mille choses.

La même chose est pour les habitants, pour les lutorités civiles, etc. Aussi je regarde cette colonie militaire impossible à considérer comme un établissement durable.

Messieurs les Polonais sont en général les plus grands gueux du monde, remuants, mécontents, poltrons et conspirateurs en même temps1. Ils nous

1. Le jugement porté par le duc cTEnghien sur les Polonais contraste assez vivement avec les tendresses que la Révolution, à tous les degrés, se plaît à leur témoigner. Elle croit se servir d'eux; mais, en réalité, ce sont eux qui se servent d'elle. Il n'en fut pas néanmoins toujours ainsi, et lorsqu'en 1725 le roi Louis XV épousa Marie Leczinska, fille du roi Stanislas de Pologne, l'avocat Mathieu Marais écrivait dans son Journal et Mémoires, t. III, p. 187 : t Les cœurs des François ne sont pas faits pour aimer des Polonois, qui sont les Gascons du Nord et qui sont très-républicains. Quel intérêt pouvons-nous avoir avec de tels peuples? •

La Révolution, que l'avocat Mathieu Marais ne prévoyait guère, le lui aurait appris. Cependant la France, môme révolutionnée, se permet assez souvent de rire, le lendemain, de ses larmes ou de ses enthousiasmes de la veille. Surtout elle ne se fait jamais faute de se moquer do ces générations de martyrs, naissant et grandissant au soleil de son budget. Le Polonais môme lui est à charge de temps à autre. Cette monotonie de proscription et cette perpétuité de souffrances in partibus, ont quelquefois f itigu.' l'esprit français. Il s'en est dédommagé en répétant sur tous les

ont reçus à merveille, espérant que nous partagerions leurs opinions; mais lorsqu'ils ont vu que nous étions prrts à leur couper les oreilles au premier ordre de notre nouveau souverain, ils ont changé de ton et de manières, et nous n'obtenons d'eux ce qui nous est dû que par la force et avec humeur de leur part.

Pour ce qui me regarde, je suis dans la même position qu'il y a un mois. Toujours dans ma triste ville de Lutzko, où tout le monde s'ennuie, et où moi je m'amuse et me plais. Le carnaval a amené des bals à Dubno.

Mon pauvre vieux commandeur de Virieu a payé le tribut a la nature et à son âge. Il est mort, il y a près d'un mois, d'une apoplexie séreuse. Pendant les quatre jours de son agonie, je ne l'ai pas quitté, espérant qu'il aurait un moment de connaissance; mais il n'a pas eu la consolation de voir qu'il était bien soigné par ses anciens amis et qu'on le regrettait.

tons, en allongeant ou en raccourcissant sur tous les rhythmes, la forme de ce couplet aussi populaire qu'invraisemblable.

Les Polonais qui sont de la Pologne

Oui, sont bien tous, bien tous des Polonais;

Car s'ils n'étaient pas tous de la Pologne,

Us ne seraient pas tous des Polonais.

Mais comme ils sont bien tous de la Pologne,

Ils sont bien tous, bien tous des Polonais.

Les Polonais qui sont de la Pologne

Oui, sont bien tous, bien tous des Polonais.

Il traînait et baissait depuis bien du temps, il n'a pas souffert, et s'est éteint comme une lampe qui finit. 11 a été enterré en grande pompe. La cérémonie a été longue; il faisait un froid de vingt-deux degrés ce jour-là. Aussi nous avons eu des soldats de la garde du convoi qui ont eu des nez, oreilles et doigts gelés.

Lutzko en Volhynie, ce vendredi 1/12 avril 1799.

Il faut d'abord vous mettre au fait de notre position présente. La nouvelle déclaration de guerre des Français a aussi, je pense, hâté les rassemblements de troupes russes destinées à marcher contre la France. Toute l'armée est en marche de tous côtés, et près de trois cent mille hommes vont être rassemblés, sous peu, sur les frontières de Lithuanie et de Wolhynie qui regardent la Prusse et l'Autriche. Ce» troupes n'ont encore d'autres ordres que ceux de leur marche jusqu'aux frontières, et l'esprit en est excellent. Pleines d'ardeur et de volonté, elles attendent avec impatience Tordre de marcher contre la République française. Vingt-cinq mille hommes sont dans nos environs, et nous n'avons jusqu'ici qu'à nous louer de leurs procédés pour nous. 11 en passe journellement par nos quartiers. Chaque jour amène le

passage d'un ou de deux régiments nouveaux. Mon irrand-père a particulièrement reçu, par un courrier, Tordre de se mettre le plus promptement possible en marche avec la totalité de son infanterie et de &e rendre par le chemin le plus court en Bavière pour y ngir de concert avec les troupes autrichiennes commandées par l'archiduc Charles. L'Empereur lui ordonne de laisser sa cavalerie en arrière, puisqu'elle ne peut servir, faute de chevaux, et lui donne pour la remplacer le régiment russe des hussards de Bauer, de quinze cents hommes, à ses ordres. En conséquence, les ordres ont été expédiés partout, et la dispersion des cantonnements fait qu'il a fallu quelques jours pour se rassembler. L'infantcrio du corps de Condé part donc dimanche prochain de ses can* tonnements, et passe la frontière du 20 au 2G (style français) c'est-à-dire du 10 au 15 avril (style russe) pour se rendre, à peu près par la même route par laquelle elle est venue directement à l'armée autrichienne, qu'elle ne rencontrera peut-être que sur le* bords du Rhin, puisque M. l'archiduc a déjà battu les Français vers Stockach et les suivra probablement jusque-là.

Quant à nous, cher papa, M. le duc de Berry et moi, nous nous trouvons donc devoir rester à nos régiments.

M. le duc de Berry veut commander, et mon grand-père ne juge pas à propos que je doive lui ser prendre le commandement sur moi. Vous

sentez que cela fait une grande difficulté. On a écrit à l'Empereur et au Roi pour la décider; mais c'est bien peu de chose en comparaison du désespoir dans lequel je suis de voir partir mon grand-père et de rester ici, isolé avec mon régiment, aux ordres directs d'un général russe, que je n'ai jamais vu.

Vous sentez que j'ai dû faire mon possible pour me tirer de là. Le devoir, l'honneur, le goût, tout m'a porté à la démarche que j'ai faite. J'ai écrit à l'Empereur pour lui demander la permission de monter le reste de mon régiment à mes frais (mon grand-père m'aide dans cette énorme dépense relatiyement à mes moyens) et de partir sur-le-champ pour me joindre à notre infanterie que je rattraperai facilement en route; et, dans le cas où l'Empereur me refuserait, et ordonnerait à mon régiment d'attendre ses chevaux de remonte, je lui demande un congé pour aller sur-le-champ en poste servir comme volontaire dans l'armée autrichienne, jusqu'au moment où l'arrivée de notre infanterie me rappellera à ma place. Mon grand-père a fort approuvé et appuyé ma demande auprès de l'Empereur, et j'en espère un bon succès.

Il est un autre objet duquel je ne vous ai pas parlé jusqu'ici, parce quej'avais et devais avoir beaucoup d'espérance d'un autre côté. Il est impossible d'avoir une conduite plus aimable, plus tendre, plus constamment parfaite sous tous les rapports que quelqu'un que vous devinerez bien et dont je vous ai

déjà parlé souvent1, aeue dans tous les tempsetdans toutes les occasions pour moi. A force de sentiment, de soins vrais et touchants, ce quelqu'un a fixé mon cœur. Je l'aime, non comme maîtresse, mais comme amie, et, après cinq ans, toute illusion effacée, toute ivresse des sens à part, je crois être parfaitement sûr que jusqu'à la mort de l'un ou de l'autre, nous serons toujours unis par les seuls liens de la confiance et de l'amitié.

Nous n'en voudrions ni l'un ni l'autre, contracter d'autres, malgré tout ce qu'on en a cru, et ce que I on en croira jusqu'à mon mariage. Ce quelqu'un n'a rien dans le monde, a vécu, ainsi que son père, depuis la Révolution, comme vous le savez et comme vous l'avez vu vous-même, des bienfaits d'un oncle qui, lui-même embarrassé, ne peut peut-être plus dorénavant s'en charger. J'avais cru trouver un moyen sûr de les tirer de cet état de nullité, en les faisant venir dans ce pays-ci avec le corps; mais, par une fatalité dont vous saurez un jour les détails, ils se trouvent à peu près seuls, de tous les émigrés venus dans ce pays, exceptés des bontés de l'Empereur. Lettres, recommandations, rien n'a réussi; nous partons, et eux sont comme ils sont venus, excepté des dépenses et des dettes.

Je suis en partie cause de ces dépenses, puisque c'est sur mon conseil et d'après mes désirs, que l'on

i . La princesse Charlotte de Rohan.

s'est décidé à venir et à faire une démarche qui a paru inconsidérée à beaucoup de monde et qui a pu faire tort à celle qui l'a faite. Quoi qu'il en soit, il est de mon devoir, et c'est avec un vif désir de réussir que je vous prie d'employer toutes les ressources que vous jugerez convenables pour obtenir une pension de l'Angleterre pour le père. Officier général, couvert de blessures, qui a servi avec nous, s'est retiré ayant la pierre, ne pouvant plus remuer ni monter à cheval, il a refusé de toucher les appointements qui lui étaient offerts dans ce temps-là, et cela par pure délicatesse. Votre intérêt, le mien peut-être pourront faire quelque effet. L'Angleterre est si généreuse, et telle petite que serait la pension, ce serait tout pour eux. Quand on part de rien, peu se trouve être beaucoup.

Le prince de Gondé au duc d'Enghien.

A Wlodimir, ce k/\b mai 1799.

Pour vous seul.

M. d'ficquevilly, mon cher, vous a fait faire une grande sottise au duc de Berry, et à vous, en vous faisant signer un faux état des chevaux que vous avez au corps. Il faut être un peu plus réservé à donner

des signatures, et consulter un peu, avant de le§ donner, les gens qui ont plus d expérience que vous. Vous voilà fort compromis. Pour l'être le moins possible (car vous le serez toujours) faites la plus sérieuse attention à la formation de votre état de situation du mois d'avril, et à ce que vous dira le prince de GortschakofT à ce sujet.

Quant aux à-comptes que vous allez recevoir sur les chevaux, je n'ai pas voulu me mêler de la répartition, et vous devez sentir pourquoi. Je serais toujours accusé de partialité pour vous, Je n'aime ni les scènes ni les tracasseries, et cela ne manquerait pas de m'en occasionner. Le prince de Gortschakofl" sera seul chargé de cette répartition; vous vous arrangerez tous les deux avec lui.

L'Empereur a approuvé le retard désiré par la cour de Vienne, et m'a ordonné de ne passer la frontière qu'après le corps du lieutenant général Korsakoff, mais de le suivre, sans que cela change rien à ma destination.

Je vous embrasse, cher ami, et j'espère que vous viendrez me voir un de ces jours.

Du même au même.

A Wlodimir, k/lb mai 1799.

Je vous avoue, mon cher ami, quej'étais bien loin de m'attendre à la lettre que je reçois de vous. Comment est-il possible que vous teniez encore à votre ancienne idée, après la réponse que vous avez reçue de l'Empereur? Elle est remplie de grâces, d'honnêtetés, de faveurs pour vous; mais elle vous démontre positivement qu'il ne veut pas vous permettre ce que vous lui avez demandé. Il veut que vous veniez avec moi, avec tout ce qu'il y a de cavalerie montée; il veut laisser ici le duc de Berry avec ce qui ne Test pas encore, et vous lui prouveriez que vous n'en avez aucune reconnaissance, en retirant votre demande I Cela est impossible, et certainement je ne l'appuierai point, parce que je ne veux pas concourir à vous faire perdre le seul appui sur lequel vous puissiez compter. L'envie qu'il a de faire pour vous tout ce qu'il pourra, si vous vous conduisez bien (peut-être de vous marier, je n'en serais pas étonné), est clairement exprimée dans cette phrase de la réponse : « et j'espère que nous serons contents l'un de l'autre. » Et dans la situation où vous êtes, ainsi que nous tous, vous voudriez risquer de perdre une protection aussi puissante que celle-là?

En vérité, mon cher, H faut donc que vous ne réfléchissiez jamais. Au nom de Dieu, ne faites pas une sottise, comme celle de faire une seconde démarche. La première (déjà un peu risquée) pouvait se pardonner à l'ardeur d'un jeune homme; mais la seconde n'aurait plus d'excuse. Elle prouverait une mauvaise tête, un homme par trop irréfléchi pour l'âge de vingt-sept ans, et vous ferait perdre (il faut le dire) avec raison tous les avantages que vous pouvez, que vous devez vous promettre de la conduite obligeante et soutenue de l'Empereur vis-à-vis de vous et vis-à-vis de moi.

Ce qui vous assure encore plus qu'il vous favorisera tôt ou tard, au delà peut-être de toutes mes espérances. Voilà pour votre intérêt, et cela devrait vous suffire pour vous dissuader entièrement de votre fatal projet; mais vous ne voyez pas plus juste sur les événements de la campagne. Soyez bien sûr que l'archiduc n'entrera point en France avant que le corps russe qui marche avec nous ne l'ait joint. Les Français sont maîtres des trois clefs du Rhin, Kehl, Manhein et Ehrenbreitsteic. Comment voulezvous que l'archiduc s'enfourne en France où il trouvera d'abord quatre cent mille hommes, qui n'auront d'autres choses à faire que de combattre les cent ou cent vingt mille qu'il peut avoir; tandis qu'il peut être tourné par son flanc droit et voir l'Empire envahi et sa retraite coupée pendant qu'il combattrait en France d'une manière fort incertaine. 11 faut n'a-

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voir aucune idée de la guerre en grand (qui est cependant celle qui vous convient) pour croire aux chimères que vous vous faites. L'archiduc sera bien heureux s'il peut garder sa position, soit en Souabe, soit en Suisse, jusqu'à l'arrivée des Russes, et soyez certain que si ceci doit finir comme nous le désirons, ce qui est fort douteux (car les Puissances josqu a présent n'ont d'autre but que de sauver l'Allemagne et l'Italie), ce ne sera pas cette année que cela finira.

Les cabinets, les grands généraux, ne vont pas toujours, toujours en avant, comme une avantgarde. On réfléchit avant de se hasarder; d'ailleurs il arrive tel ou tel événement dans la politique qui arrête des armées à quatre ou cinq cents lieùes de l'endroit où l'événement est arrivé. C'est ce que l'expérience vous apprendra, si vous ne rétrécissez pas votre esprit à la très-petite gloire de toujours se battre. Otez-vous de l'esprit aussi l'autre chimère, que l'archiduc vous donnera à vous, prince français, qui n'êtes point au service de l'Autriche comme vous pouviez le paraître la dernière guerre, à vous, général russe, quelque chose à commander. Cela est impossible. On sentira trop combien il déplairait à l'empereur de Russie, qu'on a tant d'intérêt à ménager, qu'on vous employât dans une autre armée que la sienne. L'amour-propre autrichien et l'impérieuse politique ne vous permettront jamais de jouer un rôle que dans l'armée russe. Enfin faut-il vous

dire le grand mot? Sur cette fameuse question du commandement entre le duc de Berry et vous (mais sur toutes choses n'en parlez pas), l'Empereur m'a mandé que, dans le cas où il m'arriverait malheur ou empêchement, il vous désignait pour mon substitut. Vous voyez, d'après cela, de quelle imprudence il serait à vous de me quitter un seul moment, puisque, si je tombe malade, lo duc de Berry prendrait sans aucun doute le commandement, et qu'alors je doute que l'Empereur, peu content de votre seconde démarche, le lui ôtât pour vous le rendre. Perdez donc, mon cher ami, toute idée de quitter votre régiment et moi. Vous feriez évanouir par cette étour» derielebel avenir qui pourrait s'ouvrir devant vous. Je vous crois trop sensé pour avoir à combattre l'enfance qu'il y aurait à vous à ne pouvoir pas prendre sur vous-même de ne faire que quatre ou cinq lieues par jour, de peur de vous ennuyer. Ce n'est pas à vingt-sept ans qu on s'ennuie, quand on fait ce qu'on doit.

Quant aux contrariétés, il faut s'y attendre toute sa vie et savoir les supporter quand on veut aller au grand. On en trouve à chaque pas dans le chemin qui y mène; mais on les supporte, on les surmonte, et l'on arrive avec delà persévérance, sans légèreté; car cette dernière peut procurer de temps à autre l'éclair du plaisir, mais jamais la solidité du bonheur de jouir de l'estime générale, qui seule peut flatter l'ambition d une grande âme. Réfléchissez, mon

cher, et, croyez-moi. Vous nous rendrez heureux tous les deux.

A Wlodimir, ce 1/19 mai 1799.

Mon cher ami, je croyais que la raison pouvait avoir quelque empire sur la vivacité de votre tête. Je vois que je me suis trompé; mais perdez l'espérance que je cesse jamais de vous donner tous les bons conseils que me dictent le bon sens et mon expérience. La manière un peu forte dont vous les repoussez ne m'arrêtera jamais. Je croyais vous avoir prouvé, au risque de tout ce que je prévois qui m'en arrivera, l'extrême intérêt que je prends à vous. Vous ne m'en paraissez pas persuadé : c est trèsmalheureux pour moi ; mais mon âge vous délivrera bientôt d'un appui (hélas! bien sûr, et qui vous est bien nécessaire), mais qui ne vous paraît qu'un joug qu'il faut secouer. Ce malheur de plus ne manquera pasd'abréger ma triste vie. Certainement, comme jene varierai jamais sur les principes, qui vous paraissent un peu trop des préjugés, j'ai pu vous répéter ce que je vous avais dit; mais je n'ai pu vous dire, à l'époque que vous me citez, les raisons majeures qui me font combattre à présent plus que jamais votre idée,

puisque vous n'aviez pas encore reçu la réponse de l'Empereur. Plus elle est honnête, et plus il sera choqué que vous reveniez sur la demande. Vous courez le risque de faire changer ce qui vous est assuré, d'être mon substitut, de changer en humeur contre vous les bonnes dispositions qu'un hasard heureux a mises dans le cœur de l'Empereur pour vous, de rester sans vous marier, isolé sur la terre, quand vous avez besoin d une protection puissante qui assure votre sort. Comment voulez- vous que je voie tout cela de sang-froid ? C'est me demander l'impossible. Ce ne sont point des paroles qui me persuaderont de votre tendresse : ce sont vos actions et votre déférence à des conseils évidemment fondés sur vos véritables intérêts.

A Wlodimir, ce 19/30 mai 1799.

Mon cher ami, il n'est pas douteux que vous êtes fonde en justice à être servi le premier; mais ce ne sera pas la dernière fois de votre vie que vous vous trouverez dans le cas de céder en affaires quelque chose de vos droits, par égard pour quelqu'un, par amour de la paix, par crainte des esclandres, par colle de passer pour un homme intraitable (ce qui

ne donne pas une bonne réputation). Quand vous aurez plus d'usage du monde, vous sentirez que je vous dis la vérité, et que les circonstances influent prodigieusement sur le parti qu'on a à prendre de soutenir son droit ou de se relâcher un peu. Je pense que, dans celle-ci, il n'y a pas à hésiter un seul moment à mettre tout pour vous, en opposant les bons procédés à une résistance qui peut n'être pas juste, mais qui mérite considération par l'étoffe et les rapports de celui qui l'emploie. Si MM. de Montsoreau et d'Ecquevilly exigent impérieusement, comme vous le mandez, que vous cédiez le tiers, ils ont tort, parce que vous n'avez d'ordres à recevoir ni d'eux, ni quant à présent d'aucun autre que de moi. Mais le parti qu'ils doivent se borner à proposer est cependant le plus convenable et concilie tout. C'est ce qu'il faut, car ceci ne peut se terminer que par la conciliation. Il est donc de mon devoir (sur toutes sortes de considérations) de vous ordonner de céder le tiers, non-seulement de cette remonte-ci, mais même de toutes les autres qui arriveront, à M. le duc de Berry. Par ce moyen, personne ne sera lésé, et vous serez prêts tous les deux en même temps.

L'Impératrice Marie de Russie 1 à la princesse Louise

de Condé.

Pawlowski, ce 13 juin 1799.

Mon aimable amie, je me suis empressée démettre aous les yeux de l'Empereur la lettre que vous avez bien voulu nT écrire. Vous verrez par celle qu'il vous écrit l'offre qu'il vous fait d'un joli château en Livonie, qui, à ce que je suppose, pourra vous convenir sous tous les rapports, parce que vous pourrez y observer cette retraite austère que vous vous êtes prescrite. La situation en est agréable, l'habitation commode. C'est une campagne en toute forme, mais qui a l'agrément de ne pas être trop éloignée des grandes villes. L'Empereur a bien voulu médire que vous serez maîtresse de vous y rendre avec telles compagnes que vous jugerez à propos. Vous pourrez y avoir votre chapelle, et il me paraît, mon aimable amie, que, sous tous les rapports, cette retraite vous conviendra davantage. Vous y serez à l'abri des peines que vous endurez, et vous y conserverez cependant le vœu que vous avez fait à Dieu d'être éloignée du monde. La confiance que vous me témoi-

1. L'impératrice Marie, épouse de Paul Ier, fut la mère des empereurs Alexandre et Nicolas. C'était une femme de tête et de cœur, qui a laissé, en Russie, un très-bon souvenir de ses vertus.

gnez, mon aimable amie, autorise la mienne. J'avoue qu'il me tarde de vous savoir accepter la proposition de notre cher Empereur qui, sous tous les rapports, me paraît convenable à votre naissance, à votre rang et à votre vocation môme.

Depuis Livourne, je n'ai pas de nouvelles de notre chère et malheureuse reine de Sardaigne (Clotilde de France). Vous avez peut-être appris, mon aimable amie, dans votre retraite, les succès glorieux des armées de l'Empereur et la prise de Turin. J'espère donc que notre digne amie pourra peut-être s'y rendre. Je Soignerai avec grand plaisir l'envoi de votre lettre, ma tendre amie. Je suis bien sûre que sa lecture donnera quelques moments de consolation bien douce à notre amie. Toutes les précautions seront prises pour vous faire parvenir ses lettres bien sûrement, mon aimable amie. Je suis bien sûre qu'elles vous seront une nouvelle preuve de l'attachement sincère et tendre que vous porte notre cher Empereur et moi. Ce n'est pas moi, mon aimable amie, mais la grande-duchesse Êlisabeth, qui est accouchée très-heureusement d'une fille. Cet événement m'a comblée de joie; et la part que vous voulez bien y prendre ne saurait que l'augmenter encore. Adieu, mon aimable amie; soyez convaincue de la bien sincère amitié que je vous porte et avec laquelle je serai constamment, mon aimable amie,

Votre tendre amie et cousine,

Marie.

Le prince de Condé à l'archiduc Charles.

A Rottemann, 1er octobre 1799.

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