Le comte Stanislas de Girardin
min, par conséquent incapable d'être un bon membre de conseil dans un temps aussi difficile. Le troisième, du Theil1, a l'air d'un gros balourd; mais il n'en est pas moins, je crois, plus fin que nous tous. C'est l'homme de toute confiance du gouvernement anglais. Monsieur a aussi toute confiance en lui. Pour moi, d après bien des choses que j'ai observées, je n'en aurais aucune (soit dit entre nous deux). Je n'ai cependant aucunes preuves directes de mauvaise foi de sa part; mais il en est accusé par beaucoup de gens, et les Royalistes, en France, le détestent cordialement. Le comte Des Cars est un galant homme, ayant beaucoup de mesure, et, sans avoir un esprit brillant, a une bonne tête susceptible d'application aux affaires. Pour le baron de Roi!, vous le connaissez aussi bien que moi. Son génie dépend de la quantité de verres de vin qu'il avale.
En tout, on peut dire que cet entourage est médiocre. Celui du Roi n'est malheureusement pas meilleur; et quelle terrible influence cela n'a-t-il pas sur les affaires générales? Combien véritablement un homme d'État serait essentiel à avoir ici auprès du ministère anglais, un autre en Russie ; de bons agents
lm Nicolas-François du Theil, ancien employé à ^intendance de Paris, émigra en 1790, et fut chargé par les princes, frères du Roi, de plusieurs missions très-dangereuses auprès de Louis XVI, prisonnier au Temple. Bonaparte le regardait comme l'un de ses plus habiles adversaires et a souvent demandé son éloignement de Londres au cabinet britannique.
en France, et alors on pourrait faire quelque chose ; mais la machine est mal montée. Mittau 1 et Monsieur ne tirent pas toujours sur la même corde. Les agents en font de même, et l'on s'écarte, par ce moyen, du but où nous voulons arriver.
Dumouriez a fait une belle protestation publique de son pur royalisme, de son éloignement pour la prétendue faction d'Orléans, de son envie de servir utilement le Roi, etc. S'il dit la vérité, c'est assurément très-louable, mais on fera bien de ne pas se livrer entièrement à sa bonne foi, car je le regarde comme un maître coquin. Les Constitutionnels ici se réjouissent du nouvel ordre de choses en France. Déjà beaucoup font leurs paquets pour rentrer. On dit Lafayette rentré, les Lameth, d'Aiguillon, et toute cette canaille qui, selon moi, sont mille fois plus coupables que les Marat et les Robespierre, car lorsque l'on est né canaille, il est tout simple d'en suivre les errements ; mais le devenir et forger des fers au maître à qui l'on doit respect et reconnaissance; n'est-ce pas là des régicides dans toute l'étendue du terme, aussi régicides et plus que ceui qui l'ont conduit à l'échafaud?Moi, je soutiens cette thèse tous les jours, et la soutiendrai jusqu'au tombeau.
Je vous remercie de m'avoir donné des nouvelles de ma sœur, car elle ne m'écrit jamais. Elle vous traite de même, ainsi je ne dois pas m'en plaindre.
1. Mittau, ville de Courtaude, où résidait alors Louis XVIII.
Cette conduite vis-à-vis de nous est aussi rigide que le parti qu elle a pris. Mais, en la pleurant, pensons qu'elle est heureuse, et que cela soit notre consolation d être séparés délie pour toujours. Je vous embrasse comme je vous aime, et c'est à la vie et à la mort. Conservez votre santé, et ménagez-la pour le bonheur de vos enfants , de vos amis, et de toutes les personnes qui , avec tant de raisons, vous sont dévouées et attachées.
Le duc d'Enghien au duc de Bourbon.
A Linz, ce 28 février 1800.
Quoique l'occasion de Thierry soit, je crois, un peu lente, j'en profite, cher papa, pour vous écrire; c'est au moins une lettre qui vous parviendra sûrement et dans laquelle je puis vous parler à cœur ouvert, puisque je serai sûr qu elle ne sera ni lue ni décachetée. J'imagine que vous n'en êtes pas à savoir les espérances que j'ai de vous embrasser bientôt; ce ne doit pas être en Angleterre une chose ignorée que les intentions du gouvernement sur nous. Une seule chose, la paix des Chouans, me fait craindre que ces projets ne souffrent encore quelque retard. Si cette paix est simulée, si c'est une finesse, bravo; mais si elle est obligée, si réduits à se sou-
mettre, des forces supérieures occupant le pays ce printemps, toute descente serait une folie, et loin d'être utile deviendrait une quibéronnade. Ce qui fait qu'en ce moment, si ce n'était le bonheur de me rapprocher de vous et de vous revoir, j'hésiterais à désirer notre embarquement, et le verrais même avec inquiétude. Mais il faut suivre son sort et ne voir que le beau de la chose, et le bon qui sera de vous embrasser.
Nous attendons le courrier qui doit nous apporter les ordres de Pétersbourg, pour commencer les grands arrangements nécessaires pour un voyage d'aussi long cours. 11 sera facile de voir la manière dont ils se feront, si le projet est bien véritablement de nous porter à la Vendée, ou si c'est un prétexte qui cache un autre plan.
Quelques personnes, arrivées depuis peu de Vienne, prétendent que c'est aux corps suisses que nous serons réunis pour cette campagne, et que nous resterons sur le Rhin. Nous sommes aussi dans le doute si lesordres de Pétersbourg ne nous rappelleront point en Russie; notre destination est donc, comme vous le voyez, un mystère impénétrable pour tout le monde, je crois, car je ne la regarde pas comme déterminée, même par les puissances.
Mon projet, cher papa, si nous avions dû retourner en Pologne, était de solliciter vivement, auprès de mon grand-père, la permission d'aller vous voir. J'avais même pris à cet effet quelques précautions
pour réassurer de son consentement. J'avoue que le seul désir de vous voir n était pas ce qui me portait à prendre ce parti. L'enterrement en Pologne me répugnait d'une manière excessive- La première fois, passant ma vie près d'une femme que j'aime et que vous connaissez, le temps s'était passé bien vite, et je puis dire que j'avais mené la vie la plus heureuse possible. Mais cette fois, loin d'être un moyen de rapprochement, je n'y voyais qu'une séparation éternelle d'avec tous les objets de mes affections. Je ne pouvais me faire à cette idée, et, en conséquence, je m'étais déterminé à passer auprès d'elle le temps qui m'aurait été nécessaire pour recevoir mon passe-port et ma permission de l'Empereur. J'aurais passé quelques mois avec vous, de là je serais revenu, à l'expiration de mon congé, en Pologne et me serais toujours conservé la possibilité de faire ainsi une course chaque année, pendant la saison des congés. Tout est changé par le changement des circonstances; tant mieux. C'est une forte dépense de moins pour moi, et le but sera peut-être rempli en suivant strictement le devoir, ce qui vaudra beaucoup mieux.
C'est dans huit jours environ que nous attendons le courrier de l'Empereur. Les Anglais n'ont voulu prendre aucune précaution provisoire avant ce temps, ne voulant pas le choquer; cependant ils ont pris sur eux de nous arrêter, et de ne pas nous laisser continuer la marche avec l'armée russe, qui ren-
Ire en ce moment dans ses frontières. Sowarovv doit être à Pétersbourg à présent, et Ton ne suppose pas qu'un raccommodement puisse avoir lieu. Les cartes sont encore plus brouillées que jamais, en ce moment, par le mode qu'a pris la commission à Vienne de juger l'affaire de la capitulation d'Ancône, et non le général Frœhlich qui Ta faite; ce qui mettra de nouveau notre empereur en colère. Dieu veuille qu'il ne déclare pas la guerre à l'Autriche; c'est le plus grand malheur qui nous pût arriver et ce que je crois qui est le plus à craindre en ce moment, quoique les Anglais feront assurément leur possible pour l'empêcher.
Le prince de Condé an duc d'Enghien.
A Linz, ce 29 mars 1800.
11 est très-possible, mon cher ami, que votre prévoyance parfaite, absolument contraire à la mienne, dans oe moment-ci, ait raison, et que vous n'ayez rien à faire à Linz. Je le souhaite, même de tout ou ctrur, parce que cela prouvera que tout a été tranquille; mais il suffirait qu'il fût possible que voua y eussiez quelque chose à faire, pour qu'il fût nécessaire et très-nécessaire que vous y fussiez. On ne risque point de sacrifier un corps, pour une pro-
habilité, et on lui assure un appui prépondérant, en le confiant à quelqu'un qui peut et qui sait prendre un parti, quand on est forcé de s'en éloigner à plus de quatre-vingts lieues. En vérité, de vous à moi, je ne pouvais pas me fier au comte Wall1, en cas d'événements très-possibles. Il a soixante-quinze ans, et il est malade; tout le monde vous désirait avec raison. D'ailleurs Wall n'est pas prince, et c'est tout différent pour commander des gentilshommes.
Ainsi j'ai fait ce que j'ai dû faire en vous appelant là-bas, pendant mon absence; et, en vérité, il n'y a pas là de quoi vous choquer. Si l'on était venu faire les arrangements avec moi à Linz, je vous jure que je n'aurais pas troublé votre tranquillité; mais, attendez-vous qu'il me sera toujours impossible de calculer votre séjour un peu plus ou un peu moins long avec votre maîtresse, toutes les fois qu'il s'agira de l'intérêt évident du corps. C'est ainsi que j'en ai usé pour moi-même, ayant commandé d'abord des corps et ensuite des armées, beaucoup plus jeune et tout aussi ardent que vous. Pour jouer un rôle brillant dans le monde, ce que vous désirez trèsjustement, il faut s'accoutumer à faire taire ses goûts, et même ses passions, du moment que la nécessité, la raison, ou seulement la convenance, l'exigent; en voilà assez sur cet article.
1. Le comte de Wall, gentilhomme écossais qui, après avoir combattu cinquante-cinq ans auparavant pour les Stuarts, combattait encore pour les Bourbons.
Le duc de Bourbon au prince de Condè.
Londres, ce 9 mai 1800.
M. de Sully, qui va vous rejoindre, m'a prié de lui donner pour vous une lettre de recommandation. Je l'ai peu vu, depuis mon séjour ici, parce qu'il a toujours habité L'île de Jersey depuis la campagne de Quiberon; mais je peux certifier qu'il témoigne le plus grand zèle pour la bonne cause, et un désir extrême de la servir sous vos ordres. Son livre n'a pas, je crois, quitté l'armée; enfin, il part, et vous trouvera vraisemblablement à Livourne. Monsieur a vu hier les ministres; ils paraissent disposés à tenter quelques grands coups. Si les Autrichiens veulent les seconder, on agirait en même temps sur les côtes de l'Ouest et vers le Midi. Georges, qui est encore ici, doit repartir incessamment avec de l'argent pour maintenir les bonnes dispositions des Royalistes de l'intérieur; mais je crains que son voyage à Londres, qui n'a été que trop su de tout le monde, ne lui cause des embarras lorsqu'il voudra rentrer en France. Bonaparte, qui s'en méfie, le fait sûrement guetter avec soin. Si les dissions présentes du ministère se maintienent, il paraîtrait que l'on se mettrait en mesure de pouvoir
agir vers la fin du mois prochain. On se passerait même de l'assistance des Russes de Jersey, quiont toujours jusqu a présent leurs ordres de revenir dans leur pays. Ce plan, avant qu'il soit mis à exécution, (entre nous soit dit) pourra bien éprouver des variantes, d'après la politique astucieuse du cabinet autrichien, et en général celle des puissances pour les véritables intérêts de la Monarchie française. Dieu veuille qu'elles se décident enlin à suivre un plan que nous leur avons si constamment indiqué, et qui peut seul assurer leur existence à venir.
Bonaparte va, dit-on, au camp de Dijon. Rien de nouveau d'ailleurs ici ; la fureur de rentier en France pour se faire rayer de la liste des Émigrés est a l'ordre du jour plus que jamais ; les femmes surtout rentrent à force.
La princesse Louise de Coudé an prince de Conde.
Ce 13 avril 1800.
M. de RomanzofT, qui passe par ici, a eu l'attention de m'envoyer demander mes commissions pour vous; je n'ai pas voulu ne pas profiter de cette occasion de me rappeler au souvenir d'un père que mon cœur chérit et chérira toujours, le le fais même avec d'autant plus de plaisir
que j'ignore s'il aura reçu la dernière lettre que je lui ai écrite, et dont j'ai chargé M. de Rougé qui, venu jusqu'aux frontières pour chercher sa fille, sortie de la Trappe avec moi, retournait en Allemagne.
Que faites-vous? que devenez-vous? Ce serait une grande consolation pour moi de le savoir par vous. Je lis de temps en temps quelques vieilles gazettes qui radotent du retour et du non retour des Russes. Quelques rabâchages moitié popolks et moitié français de ce couvent me font aussi des verbiages sur votre séparation de votre armée et de votre retour seul en ce pays, d'après le mécontentement de la Russie, de son passage à l'Angleterre, et de vos sentiments contraires. On radote aussi d une espèce de royaume de Courlande donné au Roi pour le dédommagement de la perte de la France (quel dédommagement pour un Bourbon qui ne tient sa royauté que de Dieu seul!) et l'on ajoute une royauté de Pologne pour M. le duc d'Angoulême. Je ne crois rien de tout cela. Mais ce qui vous concerne particulièrement, vous et le cher d'Enghien, dites-m'en un mot, je vous prie. Je n'ai pas besoin de vous dire à quel point est le tendre intérêt que prend mon cœur à Pun comme à l'autre. Ayez la bonté, je vous prie, de parler de moi à mon bien-aimé frère, quand vous ou son fils lui écrirez. On vient chercher cette lettre. Je ne croyais pas que cela fût si tôt, je suis forcée de finir. Ce ne sera pas sans vous renouveler les assurances de mon tendre et constant attachement. Je les dépose
dans votre cœur paternel que je presse contre le mien, en vous embrassant de toute la tendresse dont il est capable.
Le duc d Enghien an duc de Bourbon.
Gratz, ce k mai 1800.
Je ne croyais pas, cher papa, que la proposition officielle suivrait d'aussi près l'annonce qui en avait été faite. Lorsque je vous écrivais, il y a trois jours, je pensais vous parler d'un événement encore éloigné; mais hier j'ai reçu une lettre de mon grandpère qui m'annonce, en m envoyant l'extrait de la lettre du ministre anglais, l'invitation qui lui est faite de se rendre le plus tôt possible dans le pays que vous habitez. 11 m'ajoute que je serai sans doute charmé de cette heureuse occasion de me rapprocher de vous et me prévient qu'il a répondu qu'il se rendrait en Angleterre le plus promptement qu'il le pourrait. 11 ne prévoit pas, majoute-t-il, que son départ puisse être avant la fin du mois prochain et me laisse le maître d aller avec lui ou de le suivre plus tard. Il faudrait que vous fussiez ici, que vous ayez vu toutes les gradations douloureuses qui m'ont éloigné successivement et constamment de lui pour que vous pussiez vous faire une idée de l'embarras extrême
où me jette ce nouvel événement. Combattu entre le désir de voler à vous et celui de prendre un parti qui m'éloigne du moins momentanément de celui avec lequel je ferais mon bonheur de passer ma vie, s'il le voulait, inquiet de mon sort, intéressé par bien des motifs à ne pas m'éloigner à jamais de l' Allemagne, j'ai eu le besoin de bien vite vous consulter sur le parti que j'avais à prendre et de vous mettre au fait de la détermination que j'ai prise, en attendant votre réponse que je vous prie de me faire passer le plus promplement qu'il vous sera possible.
J'ai donc répondu : 1° que je ne regardais pas le voyage encore comm* entièrement certain, puisque les événements et la politique, qui changent tous les quinze jours, pouvaient aussi faire changer d'avis ou à lui ou aux Anglais avant l'époque de son départ. 2° Que j'avais, comme lui, un désir bien vif de retrouver mon père et de le revoir. 3° Que je le suivrais de près et que, voyageant beaucoup plus vite qu'il ne le pourrait faire, peut-être le joindrai s-je encore avant qu'il n'ait quitté le continent.
Mais, cher papa, je vous engage bien à réfléchir mûrement à cette cii constance-ci. Si vous êtes décidé à vous lixer en Angleterre, je n'ai plus rien à dire et sans doute je ne résisterai pas longtemps au désir d aller vous embrasser. Mais pour peu que ce séjour w> sboit moins agréabkj povpeuque vous paissiez \<ms assurer un sort tixe, tel modique qu'il fût, oh!
Quel plaisir j 'an rai s à m'occupcr de vous chercher un établissement commode et bon marché. Je n'ose confier au papier la moitié des raisons qui me font vous presser de prendre ce parti. Que dis-je la moitié? je n'ose en dire une seule ; mais soyez certain qu'il en est de bonnes. Faisant tant que de prendre ce parti, ne serait-il pas préférable de le prendre plutôt avant qu'après l'arrivée connue du grand-papa, qui, je le crois bien, n'y tiendra pas longtemps lui-même, mais fera acte de soumission et de bonne volonté.
Je voudrais tant pouvoir vous parler, vous ouvrir mon cœur. Ah! j'espère bien que ce sera bientôt. Votre dernière lettre me donne tant d espoir.
Je ferai donc mon possible pour attendre l'annonce de vos résolutions, avant de quitter ce pays-ci. Si vous croyez pouvoir venir, vous me manderez ce que vous voulez que je fasse. Si vous restez, c'est un grand parti, car vous ne serez pas libre plu6 tard de changer de résolution. Alors j'attendrai les premières nouvelles de l'arrivée de mon grand-père ; car je le répète, je crois qu'il vous sera bien difficile de rester avec lui. Dans les deux cas, je vous en prie, occupez-vous de mon sort. Je tiens beaucoup à avoir un traitement séparé, indépendant de celui que l'en fera à mon grand-père. Je tiens à ma liberté, à pouvoir habiter le pays qui me conviendra, car je crois, en vérité, que je préférerais la moitié moins à la clause d aller le manger là où il me serait enjoint. C'est une espèce de prison politique à laquelle je
m'accoutumerais difficilement , surtout de la part d'individus en qui je n'ai pas confiance. J espère que vous voudrez bien vous occuper de cette affaire et faire en sorte que je puisse voir alternativement et vous et certain autre être qui m'est bien cher aussi, et continuer la carrière militaire, si l'occasion s'en trouve; et il y a à parier qu'il ne se passera pas longtemps avant qu'elle ne se retrouve.
Du même au même.
A Bruck, ce 3 juin 1800.
Le manque de chevaux à la poste nous arrête ici quelques heures, cher papa, et je profite de ce temps pour vous rendre compte de tout ce qui s'est passé depuis ma dernière lettre. Je vous mandais en détail les propositions faites à. mon grandpère par M. Vickham de se rendre en Angleterre, et les raisons qui m'avaient fait prendre le parti d'attendre encore quelques mois sur le continent. N'ayant rien reçu, il m'a fallu me déterminer de moi-même, en soumettant mon opinion au grandpère, et il ne l'a point désapprouvée. Je reste donc sur le continent, en attendant qu'il y ait eu quelque chose de déterminé sur notre sort pécuniaire, et j'attends les nouvelles que je recevrai de vous et de
mon grand-père, après son arrivée. Il a paru désirer que je l'accompagnasse à Vienne, où il compte passer deux jours, et je l'ai fait avec plaisir. Nous sommes en route; lorsqu'il en repartira pour continuer sa route sur Hambourg, je reviendrai à la petite campagne que j'ai louée près de Gratz, et s'il y a difficulté à demeurer dans les pays héréditaires, je rentrerai en empire , ce qui me rapprochera et de la France et de l'Angleterre. C'est mon but, si vous y restez. Je vais voir à Vienne M. Wickham et réassurer si mon séjour en Allemagne ne fera point tort à mon traitement. J'espère que non, car il sera toujours compris dans celui de mon grand-père, comme il Ta été jusqu'à ce jour. Si pourtant il en était autrement, j'irais en Angleterre; mais non pour m'y fixer, car déterminé, comme je le suis, à suivre la carrière militaire, l'Angleterre ne m'offre aucune ressource dans ce genre. La nullité ou des opéra tions folles et où il ne peut y avoir pour tout être raisonnable aucune apparence de succès, voilà ce que les Anglais peuvent nous offrir, en nous réduisant à la cruelle nécessité d'habiter leur île pour avoir du pain à mettre sous la dent, le reste de nos jours.
Ce serait là une prison, et une prison, telle vaste qu'elle soit, est toujours triste. Votre dernière lettre, qui m'a donné l'espérance de vous revoir incessamment sur le continent me fait croire que vous pensez absolument comme moi. Nous avons d'ailleurs, en
ce moment, l'espérance que la paix ne sera pas de longue durée. Rien ne s'arrange en empire; il y a des difficultés, je crois, à peu près insurmontables. On dit le roi de Prusse mécontent. La mort de Paul1 dérange tous les intérêts politiques du Nord. Si la guerre recommence, nous sommes sauvés. On recevra toujours avec plaisir des gens qui n'ont rien de mieux à faire que de se faire tuer. L'intervalle est le plus difficile à passer, surtout lorsque Ton ne veut pas se lier les bras pour l'avenir.
Je ne vous parle d'aucun des détails de notre dissolution; ceux qui vous remettront ma lettre vous en ennuieront assez. 11 est bien certain que si l'on nous avait voulu du bien, on ne nous aurait pas dispersés. Nous avons été traités comme troupe devenue inutile à la paix et que l'on réforme. Ce n'est pas là marquer de la bonne volonté ni pour nous ni pour les restes de la noblesse fidèle. Ce qui me fait penser plus que jamais que nous n'avons rien à espérer pour notre cause, d'aucune puissance étrangère. Vous savez que, comme vous, j'ai toujours vu noir. Aussi je vous assure qu'il me tarde bien d'avoir un sort assuré, tel modique qu'il soit, pour me caser quelque part et devenir tout à fait étranger; ou Autricbien, ou Russe, ou Prussien, peu m'importe, mais tout vaut mieux que prince émigré.
1. L'empereur Paul avait été assassiné dans son palais par les grands officiers chargés de veiller à sa sûreté. Il s'était pris d'une vive admiration pour le Premier Consul.
Quand on a un état quelconque, au moins on est avoué ou protégé par la puissance que l'on sert. On est quelque chose; mais n'être rien, n'avoir d'autre état que le nom de celui que l'on a eu ; éprouver tous les jours quelque nouvelle humiliation, toujours vouloir p..., comme on dit1, plus haut que le c... et en reconnaître à chaque instant l'impossibilité, c'est l'état le plus malheureux que je connaisse. Cette ancienne considération que notre nom apportait sur nos personnes n'existe malheureusement plus aujourd hui. A peine regarde-t on mon grand-père à Vienne; à peine l'Empereur lui fait-il l'honneur de le recevoir chez lui ; et, si Moreau y venait, les fêtes, les galas, la dépense, on ne regarderait à rien pour lui plaire, pour l'amadouer. Bonaparte est sur le trône*, respecté, craint et admiré de tous les souverains; et le Roi légitime est à peine toléré dans un coin de la Pologne, obligé de témoigner sa reconnaissance au souverain qui veut bien lui accorder un asile ignoré. Qu'espérer après cela?
1. Souvent les princes sont un peu comme le peuple. Ils ont des locutions qui peignent et que, bon gré, mal gré, l'histoire est obligée d'enregistrer.
2. Lorsque le duc d'Enghien traçait ces lignes, le 3 juin 1800, Bonaparte, qui ne gagnera la bataille de Marengo que onze jours après, était encore bien loin du trône. 11 ne l'occupera que quatre ans plus tard, et néanmoins le duc d'Enghien pressent l'avenir et ne se trompe pas sur les visées du Premier Consul.
Du même au même.
A Lauffen, près Salzbourg, en Bavière, ce 18 juin 1800.
J'avais bien imaginé, cher papa, que tous mes beaux bulletins de Russie ne vous étaient pas parvenus, puisque vous ne me parliez d'aucun. Sachant cependant que les lettres, qui parlaient nouvelles ou politique, étaient sûrement arrêtées aux frontières, j'avais fait passer les deux plus intéressantes par des seigneurs polonais qui avaient, chose trèsrare, obtenu des permissions pour aller visiter leurs terres en Galicie prussienne, et ils m'avaient promis de ne mettre mes lettres à la poste qu'à Varsovie, ou au plus tôt à Cracovie, d'où j'espérais qu'elles vous parviendraient sûrement. Ma finesse n'a pas eu de succès, à ce que je vois, par ce que vous me mandez du 22 avril. Plusieurs personnes se sont cependant bien trouvées de cette manière et sont parvenues à donner des détails intéressants à leurs correspondants. Mais, comme vous dites, malheur passé n'est que songe.
Nous voici donc revenus d'Italie, après avoir fait un séjour de quinze jours dans le pays vénitien. Comment trouvez-vous ce voyage? partir de Linz tout courant, vendre ses chevaux tout le long du
chemin , parce que le but de notre route est un embarquement, faire cent vingt lieues au travers des monts escarpés de la Carinthie, de la Styrie et du Frioul, rester quinze jours en plaine au débouché des montagnes, faire une petite course à Venise, et par curiosité, et pour voir le Pape, et vite reprendre le même chemin, relraverser les montagnes pour venir se reposer à Salzbourg, à trente lieues de Linz, d'où Ton est parti ; avouez que cela a l'air d'un conte pour rire.
J'aurais tort, si je vous disais que j'ai regret aux pas que j'ai faits. J'ai vu des pays superbes, des montagnes magnifiques, des sites curieux. J'ai vu trois provinces, qui mériteraient un voyage exprès pour les visiter. Les montagnes n'y sont pas si élevées qu'en Suisse; mais elles y sont plus api es, plus cornues. Ce sont des rochers secs et arides, où il ne croit pas une seule plante, des vallées, surtout dans le Frioul, désolées par des torrents furieux, qui ne souffrent aucune espèce de culture. La Carinthie et la Styrie ressemblent plutôt à la Suisse, mais le Frioul montagneux est le chaos, et à dix lieues plus loin, les environs de Venise sont les Champs-Elysées.
Klagenfurth est une vilaine ville sous tous les rapports. Venise est déjà bien tombée et tombera chaque jour davantage, tant qu'elle sera sous les lois de son nouveau maître1. On y dit comme par-
1. Par le traité de Campo-Formio (1797), signé entre l'empereur François et Bonaparte, Venise et ses États appartenaient à
tout où j'ai été : « Autrefois cela valait bien mieux. » Je ne vous donne aucun détail sur cette ville; on en a tant entendu parler qu'on ne peut que répéter ce que vingt autres ont dit auparavant.
Du même an même.
A Lauflen, près Salzbourg, ce 22 juin 1800.
Le comte François Des Cars, qui vient de passer, m'assurant qu'il retourne à 1 instant à Ratisbonne, où il ne doit rester que quelques jours, et de là retourner en Angleterre, je profite de la demi-journée qu'il passe avec M. le duc d'Angoulême, à quelques lieues d'ici, pour vous écrire par lui, ce petit mot. Je ne vous parlerai de rien de ce que nous savons, tant par les nouvelles publiques que pour ce qui regarde le corps. Il vous mettra lui-même au fait de tout. Je ne sais (n'étant point initié dans les grands mystères) quel est le but de son voyage ; mais tout ce que je vois me fait craindre que peut-être avant peu nous reprenions la route d'Italie. En attendant, nous nous habillons, équipons et nous renvoyons en arrière tout ce qu'il y a de lourd, d'infirme, d'em-
l'empire d'Autriche. Les dernières guerres d'Italie et les lamentations sur la Jérusalem des Lagunes, prouvent qu'à soixante-six ans de distance, le duc d'Enghien était bon prophète.
barrassant ou de féminin dans le corps ; de sorte que nous allons, sous quelques semaines, nous trouver très-lestes et très-propres à faire campagne là où Ton voudra. Quant à moi, je vous avoue, cher papa, que je conserve toujours un violent désir de tenir à quelque chose. Je ne crois point à la contre ; je ne crois pas qu'on la veuille, et je vois avec chagrin que d'avoir fait toute la guerre de la Révolution dans le corps deCondé, sera avoir perdu son temps.
A présent, il est trop tard, et il faut bien encore patienter. Mais, à la paix, je voudrais bien savoir quel est le parti que vous voudriez que je prisse. J'ai le désir de rester militaire. De toutes les armées que j'ai vues, pas une n'approche de l'armée autrichienne, et j'ai quelques notions pour croire que je serais bien reçu, si je m'offrais. Vous voyez la fortune rapide des princes d'Orange. Je crois que je pourrais espérer le même genre d'avancement et de traitement. Mon grand-père me tient à son corps, dans une nullité désespérante. Il a d'ailleurs, comme vous le savez, l'amour tourmentant et cela augmente avec l'âge. 11 me traite toujours en enfant, n'a pas la moindre confiance pour moi, ne me parle de rien, ne me consulte sur rien. Je ne lui suis donc pas nécessaire.
Je voudrais donc que vous me mandiez par quelque occasion sûre vos avis sur l'avenir. Il me serait bien doux, à la paix, d'aller vous joindre et d'avoir mon établissement fixe auprès de vous, en Angle-
terre; mais, s'il y avait, comme il y aura sûrement, guerre quelque part, je voudrais avoir un débouché, qui me permît de suivre ma carrière militaire; et alors, par goût, ce serait dans l'armée autrichienne que je désirerais servir. Il faudrait des volumes pour vous instruire de toutes les séries d'événements, et de petites choses ou réflexions qui m'ont mené au but dont je vous parle. Mais n'ayant qu'une minute à moi, et n'ayant jamais voulu confier à la poste, que je connais très-indiscrète, mes idées; j'ai préféré vous écrire ce petit mot succinct dont je vous prie en grâce de me garder le plus profond secret auprès de mon grand-père. Cela augmenterait encore sa méfiance de moi, s'il en savait la moindre chose. Je vous ai écrit, il y a quelques jours, par le colonel Ramsay, qui s'est chargé de vous faire parvenir ma lettre, et je n'ai pu me tenir de vous mander quelque chose dans ce genre. Je le regrette aujourd'hui, mais il est trop tard.
Le duc d'Enghien an prince de Condé
A Landsberg, ce 22 août 1800, à 9 heures 1/2.
La Chevalerie m'a pris au saut du lit, cher papa, et je n'avais pas encore de rapports de rien. Aussi je le fais attendre jusqu'à ce que tout soit un peu débrouillé. Nous sommes partis à dix heures du soir
et mes postes ne sont partis qu'à' onze; nous n'avons rien vu du tout. Le soir, à huit heures, j ai envoyé àTurckheim. Il n'y avait personne; nous sommes arrivés et établis au bivouac, moitié de l'infanterie et de la cavalerie en avant d'un pont, moitié en avant de l'autre. Les patrouilles toute la nuit n'ont rien vu, entendu, ni appris de nouveau.
Vioménil est venu me voir, il y a un quart d'heure. Il trouve, comme moi, que cette position est tout ce qu'il y a de plus anti-/nilitaire; et, puisque vous le retirez ainsi que les hussards autrichiens, — ce que je trouve parfait, — je ferai repasser aussi une partie de ma cavalerie, car, de l'autre côté, elle pourra se reposer tranquillement; et là où elle est, il faut qu'elle reste toujours sellée et moitié bridée. Je laisserai, fort en avant des ponts, de gros détachements qui fourniront des patrouilles sur Holtenhausen, sur Kaufbeuren et sur Schongau. Ainsi les devants seront bien éclairés, jusqu'à ce que l'ennemi veuille faire filer de l'infanterie dans la forêt : ce que je ne pourrais pas plus empêcher, comme je suis à présent que comme je serai ce soir. Mon infanterie restera dans la ville, casernée et prête au premier coup de baguettes, à se porter aux ponts, en avant desquels je laisserai toujours cependant un bataillon bivouaqué , et que je vais faire préparer à être rompu en peu de temps.
La Varenne1, que je viens de voir, m'a dit que