La princesse de Monaco
naissances, vous n'auriez donc plus de chez vous? et la maison de mon grand-père serait la vôtre.
Est-ce que cet arrangement vous plairait? Vous ne m'avez pas mandé comment vous l'aviez trouvé? A-t-il été aimable? l'est-il toujours? Il atout ce qu'il faut pour l'être; mais il ne le veut pas toujours. Vous le savez comme moi.
J'aurais pourtant bien des choses à vous dire, quand le bonheur voudra que je sois réuni à vous. Si je vous ennuie, vous me ferez taire ; ainsi je vous conterai toujours bien, bien des choses que j'ai sur le cœur.
Nous n'avons rien de nouveau par ici ni d'intéressant à mander. La brouille de la Prusse et de l'Autriche que vous aurez vue dans les gazettes est le seul événement politique qui rompt la monotonie du moment. Je ne parle pas du bruit général en Alsace, que Bonaparte va remettre M. le duc d'Angoulême sur le trône. Ce bruit n'est, je pense, fondé que sur un désir général d'avoir un roi, qui se manifeste dans toute la France, non par bons principes, mais parce qu'on n'espère la tranquillité stable qu'avec le gouvernement monarchique. Je crois qu'il serait bien égal, même à ceux qui se prétendent royalistes, qu'il fût légitime ou autre. Le duc d'Angoulême réunit plus de suffrages, parce que sa femme a intéressé et est aimée. La chose se pourrait faire sans secousse, sans guerre civile, si Bonaparte y donnait la main. Mais je suis loin de croire
à cet usurpateur des vues aussi droites. Je ne le crois qu'ambitieux; et son ambition fera sa perte, car il n'est pas aimé, même de l'armée.
Du même au même.
Pour vous seul, ce 30 novembre au matin 1801.
Votre lettre du 7 m'a comblé de joie, cher papa. Outre la certitude qu'elle me donne que vous approuvez ma conduite, l'espérance qu'elle me donne de vous revoir bientôt est bien douce. Sans doute, je suivrai vos conseils, vos ordres. Je m'attendais bien que vous penseriez que le séjour à Londres ne sera pas de longue durée, si on peut s'assurer un traitement fixe et à vie; mais si, comme je le crains, celte affaire traîne en longueur ; si, tout en promettant de la terminer, on ne donne jamais que des acomptes, n'imaginez pas que mon grand-père puisse conserver un instant l'idée de braver le pelit mécontentement que pourrait occasionner son départ, s'il entre dans les vues politiques du moment de l'avoir là. On a ce moyen sûr de le retenir, quelque contrariété qu'il puisse éprouver des mœurs et des habitants. L'âge a affaibli les qualités de vigueur de 1 âme ; il lui a donné une espèce de résignation passive sur tout, qui le rend aujourd'hui, non-seulement incapable de prendre un grand parti, mais même
gouvent le plonge dans une indécision fâcheuse. Vous jugerez comme moi de ces changements ; mais il faut quelques instants pour s'en apercevoir, et ce ne sera pas dans les premiers moments de votre réunion où vous vous apercevrez de bien des choses; car il faut un laps de temps considérable pour que le naturel puisse se montrer à découvert.
Le plus instant de mes désirs eût été notre réunion en Allemagne d'abord ; mais elle ne peut, comme vous le dites, avoir lieu que lorsque nous aurons un sort assuré et à vie. Là, vous serez, à cette époque, le maître de choisir l'existence isolée et tranquille, ou le brouhaha de telle^grande ville qu'il vous conviendrait, car vous serez libre de choisir, à ce que je crois. S'engager à l'étranger, comme vous le dites, demande de mûres, longues et sérieuses réflexions. La permission du Roi est un mot. Si on la lui demande, il faudra bien qu'il la donne. Comme vous, je pense bien que c'est une forme nécessaire; mais, pendant la paix, je pense aussi que ce serait folie ou du moins imprudence, par trente-six raisons ; et en temps de guerre, on nous verra arriver partout avec plaisir, puisqu'on connaît notre droiture, notre Cdélité et notre bonne volonté.
I,a tranquillité parfaite, tout le temps que durera la paix ; servir contre la France 1 et ses alliés en
1. Il est bon de faire observer que la France, contre laquelle
temps de guerre, voilà mon vœu. Un séjour long en Angleterre pourrait me faire manquer des occasions heureuses sur le continent, pour suivre ce système. C'est ce qui m'a arrêté. J'ai craint les charmes de Londres ; j'ai craint des amours vifs qui m'y auraient retenu trop longtemps. Je me défie de moi; au lieu qu'ici j'aime, à la vérité ; mais cet amour est fondé sur l'estime et la confiance, et je suis sûr que l'on
le duc d'Enghien veut porter les armes, c'est la France des sansculottes, des pre-scripteurs, des égorgeurs, des guillotineurs et des spoliateurs. Ils se faisaient la guerre entre eux partout et toujours; et c'était le seul service qu'ils pouvaient rendre à l'humanité. Le duc d'Enghien, à l'exemple de son grand-père et de son père, crut, avec tous les Émigrés, que, dans un pays où l'on proclamait le droit à l'insurrection en permanence, ce droit devenait un devoir pour ceux dont on massacrait les pères, les femmes et les enfants, qu'on bannissait, qu'on volait nationakment et qu'on fusillait ou noyait sans pitié, lorsque le sort des armes les faisait tomber au pouvoir fles Carmagnols confisquant tout à leur profit, jusqu'au nom de Patriotes. Combattre cette France des bourreaux et des niveleurs, c'était, selon les Émigrés, faire acte de citoyens libres et honnêtes.
La Révolution a essayé de rendre odieuse une semblable idée; et, comme elle a toujours eu la parole dans l'histoire, dans le roman, dans la chanson et dans les journaux, il est à peu près passé en force de chose jugée, que se révolter contre la Révolution est et demeure un crime irrémissible. La Révolution seule, à tous les degrés, se réserve le droit d'insurrection, le droit de porter les armes contre le drapeau du pays. En 1823, Armand Carrel, le chevaleresque écrivain patriote, émigré volontairement. Il va, avec le colonel Fabvicr, plus tard général et sénateur, et d'autres libéraux mécontents, faire le coup de feu contre l'armée française entrant en Espagne. Carrel et ses amis furent vaincus, pris, jugés et graciés. Ils n'en devinrent que plus grands citoyens. Dans cette môme année 1823, et toujours à propos de cette môme guerre d'Espagne, un autre grand citoyen, le chansonnier Béranger, provoque les soldats français à la désertion du drapeau en face de l'ennemi ; et sous le titre de : Nouvel
me recevra toujours mieux après une campagne qu'avant, et que Ton me fera partir sur-le-champ, loin de me retenir, lorsque l'honneur m'appellera quelque part.
ordre du jour, on répand à profusion parmi les troupes une longue kyrielle de couplets, dans le genre de celui que nous citons avec le refrain :
Brav' soldats, vià Tord' du jour, Point d' victoire
Où n'y a point d' gloire.
Brav' soldats, v'ià Tord' du jour,
Gard' à vous! demi-tour!
— Notre ancien, que deviendra la France, Si je cherchons d' lointains dangers?
— Mon p'tit, profitant d1 not' absence, On introduira l'z'étrangers.
A la fin d' la campagne, Nous s'rons tout étonnés Qu'en enchaînant l'Espagne Nous nous s'rons enchaînés.
Brav' soldats, v'ià Tord' du jour, Point d' victoire
Où n'y a point de gloire.
Brav' soldats, v'ià Tord' du jour
Gard' à vous! demi-tour!
Demi'tour en face de l'ennemi, c'est trahir ou lâcher pied. La Révolution, représentée par deux de ses plus sincères et plus purs sectateurs, donnait de tels exemples et de pareils avis. Elle les donnerait encore à l'occasion; mais elle en veut accaparer le monopole pour elle seule.
Du même au même.
Ettenheim, ce 12 décembre 1801.
Je m'y prends d'avance, cher papa, pour vous faire mon compliment de bonne année; mais la grande distance vous portera à peu près, au temps prescrit, les vœux que votre enfant forme pour vous, les trois cent soixante-cinq jours de Tannée ; et il ne sera bien content que lorsqu'il pourra vous les renouveler pendu à votre cou et vous embrassant de tout son cœur.
Nous venons, comme vous le savez, de changer de souverain \ Mon grand-père vous dira ce que je lui mande à ce sujet dans la lettre ci-jointe, que je vous supplie de vouloir bien lui remettre. Je n'ai pas été fâché de tater le terrain d'une manière indirecte, et je vois par la réponse que les dispositions sont bonnes. Vous me comprendrez suffisamment ; je ne veux pas m'expliquer davantage par écrit. Le car-
1. Charles-Frédéric, margrave de Bade-Dourlac, venait de mourir. C'était un de ces petits princes s'effrayant beaucoup plus de l'énergie des honnêtes gens que de l'audace des révolutionnaires. Par un aveuglement étrange et dont nous serons, hélas ! trop souvent témoins, ces princes ne savaient que repousser ou dénigrer les conseils de leurs véritables amis pour se montrer les courtisans assez décontenancés de tout ce qui, de près ou de loin, tenait à la Révolution.
dinal ne sait encore ni ce qu'il aura ni s'il restera ici. Le margrave doit, d'un jour à l'autre, faire cet arrangement, tant pour sa pension que pour sa résidence ultérieure.
Quelle opération que toute cette affaire de l'Empire ! Quel comble de despotisme des grands vis-àvis des petits, des forts sur les plus faibles! Impossible que cela dure, que de si bizarres opérations puissent être établies. Tout tient à l'existence de la monstrueuse République, de cette force qui comprime aujourd'hui la volonté, les actions et presque jusqu'aux pensées de toute l'Europe et d'une partie de l'Amérique. Aujourd'hui notre unique espoir gît dans le mécontentement des troupes et dans l'opinion de l'intérieur. Ces deux objets font de rapides progrès, et je ne serais pas surpris de voir arriver de grands et heureux changements sans secousse aucune. Ce serait le mieux pour tout le monde.
Le duc d'Enghien au duc de Bourbon.
Ettenheim en Brisgau, ce 18 janvier 1802.
La vie monotone que je mène ici, cher papa, ne me permet pas d'avoir des choses nouvelles ni intéressantes à vous mander. Je ne prends la plume que pour vous réitérer les assurances de ma respectueuse
tendresse et pour vous accuser la réception de la seconde lettre de change qui m'est exactement parvenue. J'espère que la remarque que je vous ai faite à l'occasion des livres sterling vous aura engagé à prendre quelque mesure favorable à mes intérêts; car la perte ne fait qu'augmenter chaque jour.
Les papiers publics vous disent établi à la campagne, et la lettre que j'ai reçue de Contye, pendant vos courses, m'annonce que vous êtes au moment de terminer le marché pour louer une belle maison avec un joli parc; mais il ne me mande point pour combien de mois. Dieu veuille que cet établissement ne soit pas de longue durée ! Ce sera toujours avec joie que je vous verrai retourner sur le continent, puisque tel parti que je prenne pour l'avenir, je m'y trouverai toujours plus à portée de vous y embrasser plus souvent. Je dis tel parti que je prenne, parce que je pense que votre désir est que je suive la carrière dans laquelle vous m'avez élevé : ce que l'Angleterre ne peut m 'offrir; et pour cela il faudrait donc que, du consentement de ce gouvernement, je m'attache un jour au service de quelque puissance ni i Mentale et son alliée, ^onnez-moi vos avis sur cet objet. Accoutumé dès tance à 1 obéissance à vos ordres, ils me diriget toujours, et je m'y rendrai avec confiance. J ajouterai encore une réflexion. On dit qu'à la tcification i^nérale il sera désigné un lieu de rési-
sort. Ce lieu ne peut être qu'une retraite tranquille, un port contre la tempête. Il me semble qu'il doit être regardé ainsi, surtout pour moi ; mais qu'à mon âge, je dois encore courir la mer agitée et ne m y retirer que faute de mieux ou à un âge plus avancé.
Nous sommes si éloignés qu'il faut bien un peu prévoir l'avenir pour nous entendre au présent. J espère donc que vous voudrez bien un peu entrer en matière sur ces objets.
Le duc d Enghien au duc de Bourbon.
Ettenheim, ce 25 janvier 1802.
Il y a bien longtemps, cher papa, que je n'ai reçu de lettres de vous. Je suppose que vous avez accompagné mon grand-père à Edimbourg et que c'est ce voyage prolongé qui me prive du plaisir de recevoir de vos nouvelles. J'attends donc votre retour avec impatience. Quelques personnes ont voulu trouver un but important à cette course, que je n'avais d'abord regardée que comme une simple visite du jour de l'an. Mais les politiques prétenden que, dans les circonstances actuelles, on ne fait pas cent lieues, si Ton n'a pas affaire. Tout ce qui s'est dit au Parlement nous a fait faire effectivement des
conjectures; nous ne voyons pas d'union entre deB amis rivaux, qui l'ont été et le seront toujours; et nous avons supposé que, pour parler si franchement, il fallait en bonne politique être soutenu et que plusieurs têtes se trouvassent tacitement du même avis. Le printemps nous instruira de bien des choses ; aussi j'attends une réponse de vous avec impatience. Je désire bien savoir si vous approuvez la direction qui me plairait dans le cas que je suppose, car il faut admettre cet état de choses pour raisonner sur ce qu'il y aurait à faire.
Des lettres de négociants nous annoncent que tout n'est pas aussi tranquille qu'il le paraît au premier abord. On se met sur un pied formidable, et, pour ne pas réveiller le chat, on le flatte, quoiqu'il ne fasse assurément pas patte de velours. Il y a du côté de ce chat un grand mécontentement qui ne fait qu'accroître chaque jour, et il se manifeste assez hautement pour qu'il rejaillisse souvent des étincelles d'un feu pur jusqu'à moi. Vous me comprenez, n'est-ce pas ?
Ce qu'il y de certain, c'est que beaucoup d'individus ne seraient pas disposés à recommencer, et que, s'ils y étaient forcés, ils disent qu'ils le feraient d'un autre côté. Aussi je conseille très-fort à nos correspondants, s'ils se décident à une grande entreprise, de s'occuper de l'exportation de denrées indigènes, dont le commerce a le double avantage, d'enlever l'usufruit au pays et de se l'approprier. Je
ne sais trop, cher papa, si je peux ou dois parécrit, m'expliquer avec plus de précision : mandez-moi ce que vous en pensez. On est toujours embarrassé pour écrire; vous êtes plus à même que moi de connaître les inconvénients du bavardage.
Je suis jusqu'ici fort content du nouveau maître d'ici. Je ne reçois que politesses; je crois vous avoir rendu compte de la lettre que je lui ai écrite, et de la réponse qu'il m'a faite. 11 vient d'ajouter une permission de chasse très-étendue, et cela de lui-même, ce qui est de la grâce prévenante. J'attends cependant encore quelques explications pour entrer en jouissance ; jamais je n'en aurai eu une plus belle, si c'est ce que je crois.
Du même au même.
Ettenheim, en Brisgaw, ce 2 février 1802.
J'ai attendu chaque jour jusqu'à ce moment, cher papa, pour vous écrire. N'ayant point de vos nouvelles depuis des siècles, j'en espérais à chaque moment; mais le temps se passe et je ne veux pas avoir le tort de tarder plus longtemps à vous renouveler Thommage de ma respectueuse tendresse.
Le printemps approche, et je ne vois encore rien de décidé sur notre avenir. Ce qui m'étonne, d'après tout ce que j'entends et l'opinion de ceux qui pas-
sent pour bien instruits : on doit croire qu'il sera assigné un lieu de réunion où Ton pourra trouver une existence sûre et tranquille. Ce lieu, quel qu'il soit, ne peut, ce me semble, être considéré que comme un point central, un port dans la tempête, une retraite assurée. Je voudrais bien connaître votre façon de voir sur cet objet, votre opinion pour ce qui vous regarde, ainsi que pour moi. Le métier de militaire que j'ai embrassé, et dans lequel je me suis extrêmement plu, est celui qui me paraît convenir davantage à mon rang et à ma position. Je serais désolé de le quitter tout à fait, et je crois que vous m'approuverez de ma façon de penser sur cet objet.
Ayez donc la bonté, cher papa, de me mander ce que vous pensez que j 'ai à faire, soit dans le cas où les choses resteraient comme elles sont aujourd'hui, soit que le lieu de réunion soit donné ou proposé d'un jour à l'autre. Je ne vous cacherai pas que mon désir est de mattacher au service de quelque puissance, tout le temps où mon Roi n'aura pas besoin de moi ; mais, si vous approuvez ce parti, je voudrais d'avance être assuré de conserverie traitenient anglais qui seul peut me donner la facilité de me proposer, puisque je ne serais pas à charge à la puissance que je servirais. Vous serez sans doute à portée desonder là-dessus la résolution du gouvernement, et de me mander, si je puis, dans ce cas, espérer de conserver mon traitement.
Vos réflexions sur tout cela, cher papa, quelques données sur vos projets à venir. Ne voulez- vous donc plus reprendre ce métier- là? Ce serait bien mon vœu le plus cher. Une raison qui me fait désirer d'entrer à un service, est la possibilité que j'y aurais d'être utile et de placer plusieurs individus pour lesquels j'ai de l'amitié, et qui, si je reste oisif, ne pourront, malgré leur attachement, rester auprès de moi. Le plaisir de faire le bien est déjà grand, surtout lorsque l'intérêt personnel de ma réputation militaire s'y trouve (comme dans ce cas-ci) réuni.
Dans ma dernière lettre à mon grand-père, je lui dis fort en gros et fort en l'air, une partie des choses dans lesquelles je viens d'entrer en détail avec vous. Je lui demande en général s'il n'approuve pas mon goût à redevenir militaire. Il vous aura peut-être parlé de ma lettre; mais je ne lui parle de rien de prochain, et cependant je crains qu'en attendant trop longtemps, on ne veuille plus de celui à qui l'idée d'en faire la demande serait venue si tard. Il faut bien d'ailleurs savoir servir pendant la paix pour être employé pendant la guerre ; et cette dernière ne tardera pas à reparaître dans quelque coin de l'Europe.
Voilà, cher papa, matière à une longue lettre que je vous prie instamment de m'écrire au commence ment de ce printemps, qui me paraît être une époque favorable pour prendre un parti que la so-
lidité reconnue du gouvernement en France me paraît devoir nécessiter tôt ou tard.
Du même an même.
Ettenheim, ce 27 février 1802.
Je commencerai par m'accuser tout de suite de paresse, cher papa, ne vous ayant pas écrit de tout le carnaval, chose dont je vous demande pardon. Mais vous m'excuserez, quand vous saurez que la chasse, la danse, et le repos ont pris les trois quarts et demi de mon temps. 11 faut bien laisser l'autre demi-quart pour l'amour; vous voyez qu'il ne restait rien de vide. Le calme ramène l'abstinence des plaisirs bruyants; on s'écrit, il reste donc du temps pour les plaisirs plus tranquilles et plus solides. J'en profite pour vous parler de ma tendresse. J'espère que vous daignerez en recevoir toujours avec bonté le sincère et constant hommage.
Parles dernières lettres que j'ai reçues de mon grand-père, il paraissait ne point douter d'une rupune du nord et du nord-est avec la grande \ ne sais quel fondement avait cette nouis, quoique rien ne l'annonce encore ouit,j'y «lois croire, d'après la manière dont i mandé, car il ne paraît pas en douter. J'es-
père donc, cher papa, que vous voudrez bien vous occuper de moi à cette occasion, et me faire employer à quelque chose dans le cours de l'année. Je ne vis pas, je végète dans cette attente. Vous ne m'avez jamais dit si, à ma prière, vous aviez parlé de moi aux Ministres ou au Roi et quelle avait été leur réponse. Daignez, cher papa, me servir de tout votre pouvoir et ne pas vous contenter de quelques démarches insignifiantes qui font supposer que l'on
Ce sera bien réellement une joie parfaite pour moi que d'apprendre qu'enfin on me juge digne de me charger d'une commission quelconque. On assure qu'il se prépare pour ce printemps des expéditions intéressantes, dirigées contre l'ennemi commun. Ces expéditions n'éloignent pas du but auquel il est du devoir de tendre toujours. Mon vœu serait donc que le gouvernement anglais fût instruit de l'extrême désir que j'ai départager le péril et la gloire que l'on y pourra trouver. Mon impatience devient chaque jour plus extrême ; daignez donc, cher papa, vous occuper un peu de cette affaire. Il parait positif que, dans tous les cas, Vienne restera neutre tant qu'elle pourra; et, si ce n'était ce que mon grand-père m'a si positivement mandé, je croirais que les principes de Bonaparte reposent sur la même base. Eu admettant cette dernière supposition, il ne me resterait d'espoir que dans quelque expédition maritime, indirect à la vérité pour le grand but, mais direct à
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mes désirs et à la reconnaissance dont je suis pénétré.
Trop jeune encore pour avoir d'autres idées, j'espère bien, cher papa, que vous ne me désapprouverez pas de vouloir suivre à toute force la carrière pour laquelle je sens que je suis né ; et s'il faut renoncer à redevenir ce que j'étais, je crois avantageux de faire l'impossible pour acquérir de la considération, pendant que mon âge et ma santé me le permettent, dans la seule route qui me reste ouverte, celle de l'honneur. Et ce n'est pas à Ettenheim que j'y parviendrai, à moins que vous et mon grandpère vous ne soyez mes avocats pressants auprès de la puissance que je puis honorablement servir pour le moment présent. J'attendrai avec une grande impatience votre réponse à cet article de ma lettre.
Le roi de Suède est de retour à Carlsruhe. Ce prince emporte les regrets de tout ce qu'il y a de gens bien pensants à Munich. Il a dit, relativement à la cause et à nous, les choses les plus flatteuses, et même, en partant, laissé des preuves de sa bienfaisance. Son caractère et sa manière d'être sont assez bizarres, à ce que l'on a dit. On ne sait jamais la veille ce qu'il fera le lendemain, et l'on ajoute qu'une fois qu'il s'est décidé à quelque chose, sa détermination est irrévocable.
Depuis l'arrivée ici d'un grand veneur de l'Électeur, appelé le baron Schilling, Ettenheim est devenu plus agréable. Il occupe l'ancienne résidence du Car-
dinal, et a une femme jeune encore, bien de figure, et, ce qui est le mieux, qui aime le plaisir. Ce qui nous a procuré l'agrément de quelques bals et pique-niques pendant ce carnaval ; mais si la femme nous fait danser, le mari nous fait chasser. Il est très-complaisant, et pour tout ce qui ne compromet aucun de ses devoirs auxquels il est strict, il est aussi accommodant et honnête que possible. Encore hier. Nous avons été ensemble à la poursuite d'un loup monstrueux que Ton avait blessé dans les forets voisines. Nous Pavons trouvé aux traces de sang sur la neige; il a été vu, tiré et raté deux fois. Nous l'avons suivi tout le jour, mais le gaillard avait des forces et a fini par passer dans les chasses de Gérolseck, qui n'appartiennent plus à l'Électeur, et il a fallu l'abandonner après avoir prévenu les gens de ce canton qui me l'enverront, s'ils le peuvent avoir. Cette bête est monstrueuse et, depuis vingt et un ans, il n'en était pas venu un seul dans ce canton, de sorte que cela fait événement.
Ou même au même.
Ettenheim, ce 25 mars 1802.
J'ai reçu avant- hier, cher papa, votre aimable lettre du 7, ainsi que celle de mon grand-père où il
m'envoie le mois de décembre de mes pensions. Pour cette fois je ne me plains plus de rien, car voilà cinq mois que l'on nous paie bien promptement, et cola remet les petites affaires au courant. Je vous remercie bien, cher papa, de ce que vous me mandez relativement aux flammes susceptibles de se rallumer. Le moment me paraît des plus intéressants pour cet objet, et probablement avant que ma lettre ne vous parvienne, nous aurons la paix ou la guerre déclarée. Soyez donc assez bon, cher papa, dans ce dernier cas, pour rendre compte à qui il appartiendra de deux ou trois choses dont je vais vous parler bien sommairement.
1° Le mécontentement des troupes voisines d'ici contre le gouvernement actuel est tel que vous ne pouvez vous l'imaginer; non plus que les bons propos que l'on y tient. Vingt-cinq hommes de la garnison de Schelestadt sont au cachot, en ce moment, pour avoir publiquement bu à la santé de Louis XVIIL C'est l'ancien régiment de Condé qui est à Fribourg, et plusieurs individus ne l'ont pas oublié et se feraient gloire de mériter l'estime de leurs anciens chefs.
Le 9me hussards, qui est à Colmar, est composé de jeunes gens de famille, forcés à marcher et détestant la Révolution. Quatre de nos déserteurs de Feistritz y sont entrés (mon grand-père vous expliquera cette désertion de soixante hommes de mon régiment) et m'ont fait dire à plusieurs reprises qu'ils
désiraient réparer d'une manière éclatante leur sottise; qu'ils étaient sûrs de m'amener, quand je voudrais, plus de deux cents hommes de leur régiment.
Les Suisses, surtout ceux des bords du lac de Constance et des montagnes, sont mieux disposés que jamais, et furieux du despotisme qui les opprime. J'ai des liaisons avec d'Erlach, un de leurs chefs le plus estimé. Bachmann, qui a commandé leur armée, et Rœding1, l'organisateur de leur élan patriotique, a de l'estime pour moi, parce que d'Erlach lui a fait plusieurs fois mon éloge. On me verrait avec plaisir dans ce pays-là, et il pourrait servir d'entrepôt pour les gens de bonne volonté qui y viendraient me joindre ; et je crois pouvoir répondre que si l'on voyait un point d'appui quelque part et la certitude d'une paie, le noyau grossirait à vue d'œil.
En général, la foule de nos soldats engagés dans les troupes de la République, a fait un bien incroyable, en racontant la paie et les bons traitements qu'ils avaient de ce côté, et ont changé l'esprit d'une manière prompte et sûre, puisque ce
1. D'Erlac, Aloys de Rœding et Bachmann-Anderletz, tous trois ayant servi le roi de France en « j ualité d'officiers - généraux , étaient les chefs militaires et populaires de la Suisse. Le général Bachmann, frère d'Anderletz, commandait les Suisses au 10 août 1792. Ce fut lui qui leur communiqua sa fidélité au devoir et, le 3 septembre 1792, il eut l'honneur de monter sur l'échafaud dressé dans la place du Carrousel.
changement est basé sur l'intérêt. Le gouvernement sert sur les deux toits, en ne payant ni n'habillant les troupes, et en augmentant chaque jour, au lieu de diminuer, les impôts. Quelque part qu'elle se dirige, pour avoir du crédit, il faut servir l'opinion du moment, dût-elle errer beaucoup. On la dirigera ensuite ; mais il est important de ne la pas heurter dans les commencements, faute que Ton a toujours commise. Il y aurait aussi aujourd'hui de la ressource dans l'artillerie, et il n'y en avait pas jusqu'ici. C'était le corps le plus grangrené. Je suis sûr de cela parce que plusieurs officiers l'ont dit euxmêmes.
Du même au même.
EUenbeim, ce 21 avril 1802.
Je m'empresse, cher papa, de répondre à la bonne et tendre lettre que vous m'avez écrite en date du 9 avril. Premièrement, je veux vous exprimer tout de suite la reconnaissance que je conserve au fond de mon cœur des sentiments de tendresse et d'intérêt que vous m'y témoignez, et de la confiance avec laquelle vous daignez entrer avec moi dans la discussion des raisons que je vous ai alléguées pour vous faire adopter mon plan. Ensuite j'ai voulu tout de suite vous rendre compte de la précipitation avec
laquelle cette lettre m'est arrivée, ce qui me fait penser qu'elle ne peut avoir pris qu'une roule trèsdirecte, ce qui ne serait peut-être pas prudent pour notre correspondance.
En France, une adresse au duc d'En^hien doit exciter la curiosité, et pourquoi mettre ces messieurs au fait de nos affaires intérieures? Vous prendrez sur cela les précautions que vous jugerez convenables, et ce n'est qu'avec douleur que je renonce au moyen d'avoir si promptement de vos nouvelles. Celles-ci étant arrivées aussi heureusement et sans aucune trace de rupture de cachet, je pense que lorsque vous le voudrez, vous pourrez alors m 'adresser par ce chemin, en me parlant comme si j'étais une femme de vos amies. En conséquence, je vous envoie une adresse sûre: sur la première enveloppe, à M. Hog, sous les grandes arcades n" 49, à Strasbourg : sur l'enveloppe intérieure, à M. Antoine, chez M. Hog le frère, à Ettenheim. Votre lettre, passant alors directement, m arrivera peut-être en dix ou douze jours, comme a fait celle-ci.
A présent, cher papa, je reviens à votre lettre. J'ai déjà répondu en détail dans ma dernière à l'article sur lequel vous insistez le plus: celui que servant une puissance étrangère, qui se trouverait l'alliée de la République, je m'exposerais à servir contre mon Roi. Alors sans aucune espèce de doute, je quitterais ce service et je n'hésiterais pas une minute; mais je pense, et vous me direz si je me
trompe, que mon grand-père vous aura parlé de mes fureurs autrichiennes et de la passion que j'avais pour ce service, car ce n'est jamais qu'avec ces expressions ampoulées qu'il s'exprime sur cet objet, où il a toujours voulu voir faux, malgré moi et malgré l'évidence.
Mon amour pour l'Autriche s'est réduit, pendant tout le cours de la guerre, à chercher à bien vivre avec ceux sous les ordres ou à côté desquels je me suis trouvé, à ne point fronder hautement leurs opérations, ou leur conduite particulière, enfin à ne pas chercher, servant avec eux, de leur montrer non-seulement humeur, mais haine ; chose qui a été faite généralement au quartier général de mon grandpère, et qui n'a pas peu contribué aux désagréments de toute espèce qu'il en a éprouvés. Il m'a été fait beau jeu, je le puis dire, pour entrer à ce service; mais tant que le corps de Coudé a subsisté, je ne L'ai jamais voulu , et, à la paix il eût été trop tard. Aujourd'hui l'intimité des deux cours française et autrichienne me ferait désirer un autre service de préférence ; voilà donc où se réduit ma passion pour le service autrichien, le plus désagréable assurément qui puisse exister en temps de paix. Si mon Hb voulait écouter l'évidence ou la raison, il constante de ma conduite prouve que je n'avais pas le désir d'entrer à ce mais il reconnaîtrait aussi qu'il a eu tort, ligé à servir dans leur armée, de nepassecoo-
former aux ordres de leurs généraux, de leur témoigner haine et mépris, comme très-impolitiquement il la fait pendant tout le cours de la guerre.
Assurément, je ne défends pas leur perfide système; mais ils eu sont aujourd'hui les premiers punis; et il y a à espérer que, quand ils seront en état, ils chercheront à se relever, ainsi que l'Europe entière de la profonde humiliation dans laquelle ils Font entraînée.
Il est une autre raison que vous me donnez, cher papa, pour attendre encore; c'est celle que vous désirez que nous prenions un parti ensemble, si la paix ne change pas notre sort. Oh ! pour celle-là, c'est la meilleure de toutes, et si vous me donnez l'espérance que vous en prendrez un, à coup sûr j'attendrai patiemment, car mon unique vœu serait de vous voir rentrer dans le service militaire; car, cher papa, que faire autre chose? Vivre le reste de nos jours bourgeoisement dans quelque grande ville, mangeant notre modique pension, ignorés du reste du monde, et, comme le voudrait la République, morts civilement. J'avoue que cette existence pour nous deux me paraîtrait peu honorable. Pour mon grand -père, il est d'un âge à avoir besoin de repos, et d'ailleurs il a fait tant qu'il a pu faire. Il faut l'imiter, je crois. Ce sont ces réflexions qui me donnent pour le militaire le goût un peu exagéré que vous me trouvez. Sans doute nous pourrions mener une vie plus douce, plus agréable; mais, puisque
les circonstances nous ont privés de nos autres avantages, je crois qu'il est indispensable de profiter de la chance d'avantages que l'on n'a pu nous enlever, la voie de l'honneur. Toujours nous rallier au drapeau du Roi, quand il en aura; et tant qu'il n'en aura pas, faire parler de nous en bien, là où l'on voudra de nous. Et pour cela, il faut bien entrer, pendant la paix, à un service étranger, afin d'y être employé, pendant la guerre, et bien vite le quitter, si notre cause avait besoin de nous. Je ne crois pas que le gouvernement anglais nous refusât la continuation de notre pension, si noua n'entrions pas au service d une puissance, leur ennemie; et, dans ce moment, il n'y en a aucune qui le soit. Au reste ce serait dans le temps une affaire à traiter avec eux. Excusez, cher papa, ces longues digressions, et croyez tou jours à la déférence d'un fila qui vous aime pour les avis ou conseils que vous lui donnerez.
Est-il donc vrai qu'il est question de Malte pour mon grand-père? tous les papiers ne parlent que de cela. Dans ce cas, que ferait-il ? et que feriezvous ?
Vous m'avez appris la mort de Vibraye, je ne la s»! nt. J'ai beaucoup vu sa malheureuse
le; <ïlle n'était rentrée que pour de le voir. Que je la plains! Cesi •rtueuse créature.
irlc ni du Concordat, ni de toutes les
platitudes du Saint-Père1. Je gémis, avec tout ce qui a âme et délicatesse, de voir ainsi avilir la majesté de noire Religion par l'organe d'un indigne ministre. Nous nous attendons à quelque train en Alsace où Y arrivée d'un évêque jureur fait la plus désagréable sensation ; mais je doute que l'on ait assez d'énergie pour dire : nous n'en voulons pas.
On est grand homme à bon marché quand on Test * comme Bonaparte. Rien ne lui résiste, pas même V Dieu, qui lui cède beaucoup de ses prérogatives en ce moment. C'est le règne des méchants; nous aurions besoin de quelques grands miracles. 11 est malheureux d'en être réduit là pour ses ressources.
Adieu, cher papa, je vous aime de tout mon cceur ; n'en doutez jamais, je vous prie. Bien des choses au bon Philibert; je l'aime encore plus depuis que vous m'avez dit qu'il vous est resté fidèlement attaché.
1. C'est plutôt en homme politique qu'en chrétien que le duc d'Enghien se prononce avec tant de vivacité contro ce grand acte réparateur, et le jeune prince se trouve en accord complet avec le comte Joseph de Maistrc qui, dans sa correspondance imprimée, il y a quelques années, ne ménage pas plus le pape Pie VII. Les Mémoires du cardinal Consalvi, que nous avons publiés (2 volumes, chez Pion, éditeur), répondent d'une manière aussi franche que solide à ces accusations. Ils expliquent parfaitement les motifs catholiques et sociaux qui décidèrent le Souverain-Pontife à rendre la paix à l'Église. Si son espoir fut déçu, si l'empereur Napoléon, enivré de son omnipotence, déchira, 1 un après l'autre, les articles de cette œuvre qu'on appelait le Concordat de granit, ce n'est ni au Pape, ni au Saint-Siège qu il faut s'en prendre.
Le roi Louis XVIII an prince de Condé.
A Varsovie, ce 6 mai 1802.
J'ai reçu, mon cher cousin, votre lettre du 21 avril. Je suis d'autant plus sensible à la part que vous prenez à ma juste douleur1 que je suis sûr qu'elle vient de votre bon cœur.
11 y a longtemps que je ne vous ai donné de nouvelles, même par nos moyens, parce que tout ce que je pouvais vous mander d'intéressant, était connu de tout le monde. Les événements actuels m'affligent; mais rien ne m'abattra jamais, et ce n'est pas d'aujourd'hui que j'ai pris pour devise : Forsam et lise olim meminisse juvabit.
J'apprends avec plaisir que vous ayez réitéré votre visite au roi d'Angleterre. Je n'étais pas en peine de l'accueil que vous ferait un souverain, dont les circonstances peuvent bien commander la conduite extérieure, mais dont les nobles sentiments sont invariables.
1. La reine de Piémont, Marie-Clotildc, sœur du Roi,Yenait de mourir.
Le duc d'Enghien au prince de Condé.
lEttenheim, ce lundi 7 juin 1802.
On nous annonce ici avec certitude, cher papa, l'arrivée prochaine de Monsieur à Varsovie. Cette nouvelle, si elle est vraie, me donne un grand espoir de vous voir aussi bientôt sur le continent, car il me paraît que Ton s'occupe sérieusement enfin de former un établissement fixe, qui, outre qu'il sera plus commode sous tous les rapports, n'aura pas les inconvénients de la dispersion continuelle, dans laquelle nous avons été jusqu'à ce jour. Vous en savez déjà sans doute plus long que moi sur cet article; aussi j'attends avec grande impatience vos premières lettres qui, sans doute, me parleront de cet objet, duquel il doit être question dans le pays que vous habitez.
D'un autre côté, je serais fâché pourtant que nous nous éloignassions des frontières, dans ce momentci : vous, de votre côté, moi de l'autre ; car nous pourrions, à la tournure que y prennent les choses, y avoir quelques affaires avant peu. La grande question ne se décide pas aussi facilement que sans doute le Premier Consul l'avait cru. Ses vues ambitieuses se montrent trop à découvert, et les oreilles
de 1 ame percent. 11 y a, en Alsace, une grande fermentation, que l'arrivée et la conduite du nouvel évêque augmentent encore. Cet homme n'accorde sa confiance et des places qu'aux intrus et aux plus tarés. Le peuple est révolté de cette conduite; il dit hautement que Bonaparte veut se faireroi, et que faisant tant que d'avoir un roi, le légitime est préférable à tout autre.
Ce n'est pas que je croie que, dans les premier* moments, le légitime puisse avoir un grand parti, puisqu'il n'est pas là pour se mettre à la tête; mais il s'en élèvera de mitoyens que plus tard on pourra peut-être diriger. La cherté du pain dans l'intérieur, le mécontentement des protestants, qui ont été déçus dans leur plan de réunion; tout cela peut amener un résultat heureux.
Nous avons aussi les yeux ouverts sur la conférence de Memel, où sans doute se traiteront de grands intérêts. On assure que l'Angleterre y aura un ambassadeur, est-ce vrai? En tout cas, voici, je crois, un moment bien important, et dans lequel de bons serviteurs comme nous peuvent trouver jour peut-être à rendre quelque service important. Quel malheur que le Roi soit si loin ! Si au moins le duc d'Angoulême et surtout sa femme pouvaient se rapprocher des frontières I Ce serait un grand acheminement au bien parfait, s'ils réunissaient un grand nombre de voix; et cela serait indubitablement. On le dit hautement sur la rive gauche.
Vous trouvez peut-être, cher papa, que je deviens fou avec toute ma politique ; cependant tout cela est fondé sur quelques bases ou probabilités; et, si j'ai commencé à espérer quelque chose, c'est du jour où la France, triomphante de ses ennemis réunis, les avait forcés à se soumettre à son joug, et à solliciter une paix honteuse qu'elle a bien voulu leur accorder par grâce. Un tel résultat a dû nécessairement changer la politique des Puissances. Par leur machiavélique système, elles n'ont fait que donner des armes contre elles, et elles ont été écrasées. Je crois qu'elles ont reconnu que mieux vaudrait un comte de Lille1 facile à contenter, loyal et reconnaissant, que un Bonaparte ambitieux, puissant et insolent dans la prospérité.
Au reste, cher papa, quoi qu'il arrive, il est toujours important de songer à un établissement fixe, quelque part où l'on puisse enfin dire : Je suis chez moi. 11 se peut faire que des événements heureux nous rappellent dans notre patrie ; mais aussi il est plus probable que non, ou que du moins il nous faudra encore attendre longtemps. Achetons donc quelque chose; soyons chez nous quelque part. On n'est bien que chez soi; nêtes-vous pas de mon avis? Nous allons probablement bientôt avoir la possibilité de prendre ce parti. Je voudrais bien que vous me disiez si vous préférerez rester, dans ce