Louis XVIII avait pria en exil le nom de comte de Lille
cas, là où vous êtes. Soyez assez bon pour me le mander.
Avez-vous pensé, cher papa, qu'il serait dans les choses possibles à la quantité de gens bien pensants qu'il y a à présent en France, de retirer une partie de nos biens non vendus, en les faisant racheter à la Nation à bon marché par main tierce, ou, pour ceux vendus, en s'arrangeant à l'amiable avec les acquéreurs ou craintifs ou fâchés du mal qu'ils ont fait. Ces deux exemples arrivent journellement, et pourquoi ne le tenteriez-vous pas, ou mon grand-père? Ce moment, qui ne se retrouvera plus peut-être, ne serait pas à négliger, je pense.
Du même [au même.
Ettenheim,'ce 16 avril 1802.
Nous sommes dans une parfaite incertitude, cher papa, sur les moyens les plus convenables à prendre pour écrire d'une manière un peu sûre. Comme vous savez, le correspondant ordinaire ne reçoit plus cune lettre; d'ailleurs le passage par le Hanovre soumis à une inspection sévère pour ce qui rede les lettres pour l'Angleterre, et l'on assure il en est de même en Prusse. 11 faut donc se soutire à n'écrire que ce que l'on veut bien qui soit
lu généralement, ce qui est assez fâcheux pour des affaires de famille. Vous me manderez, je vous prie, si le moyen que j'ai pris par mon avant-dernière est bon. On m'a assuré qu'il pouvait être long quelquefois, mais toujours sûr. Alors vous auriez la bonté pour les choses intéressantes de prendre la même voie. On veut bien se charger de me renvoyer de cette ville de commerce ce qui y arriverait à mon adresse; sinon, vous m'indiquerez quelque moyen.
Il passe ici journellement des déserteurs que les embarcations inquiètent. Ils arrivent ici avec quelqu'espoir de trouver où se placer; mais, à mon grand regret, je suis forcé de les renvoyer, sans pouvoir même leur donner quelques jours pour se tirer d'affaires. Ce sont des gens perdus ; c'est dommage. N a-t-on donc aucun moyen d'utiliser les gens de bonne volonté ? Il y en a en foule. Les Nationaux seront sans doute excellents ; mais pourtant des gens qui ont vu le loup, parsemés avec les autres, n'y feraient pas mal. Si la Constitution empêche que ce ne soit sur le tronc qu'ils se placent, eh bien ! qu'on les mette sur les branches. Elles vont cet automne avoir grand besoin d'appui. Je ne parle pas de moi ; mais pourtant je brûle d'impatience, et je n'entends pas plus parler de projets pour moi que si je n'existais pas. Cette nullité m'est insupportable. Si Ton a assez d'officiers ; eh ! mon Dieu, qu'on me fasse soldat. le ne demande qu'à ne pas
être nul ; et je vois dea occasions de ne pas l'être m'échapper tous les jours.
Ne pense-t-on donc plus à nos voisina des montagnes? Quel bon pied-à-terre pour recevoir les amateurs* Et, je le répète, il y en a quantité.
Nos réponses aux propositions faites au printemps dernier, ainsi que le petit adjutorium, qui arrive imprimé de chez vous, ont fait le meilleur effet dans tous les partis. Les uns disent : a Nous sommes joués par lui (Bonaparte), puisqu'il veut se mettre à leur place; » les autres : «Voilà ce que c'est de l'avoir mis là. » Tous ajoutent qu'il n'y restera pas longtemps, et regrettent l'ancien temps. Mais on a besoin d'une filière pour arriver au but, et il ne faut pas choquer l'opinion. L'impulsion première sera contre ce qui est, mais non pas pour ce qui devrait être. 11 n'y aura réunion que pour la première chose; la seconde viendra peut-être de soimême, sans qu'on l'ait calculée. Je crois même prudent de n'en pas parler, car on trouverait beaucoup d 'opposants. On y est buté d'une manière singulière, sans pour cela avoir de Téloignement pour la fa-
viens de m'étendre un peu trop pour ne paa ère profiter de l'intermédiaire dont j'ai profité as mon avant-dernière. Vous me manderez si je ois continuer.
itf' admire chaque jour la sublime énergie du pays êtes, et je n'en regrette que plus amèrement
qu'ih m'oublient. Je serais pourtant digne d'être avee eux. Au nom de Dieu, cher papa, quoique ce soit, je le sais, un peu contraire à votre opinion, tâchez de me faire rendre bon à quelque chose. Je me désole ici dune nullité qui, si la guerre ne prend pas un autre caractère, comme cela est possible, peut duref jusqua une nouvelle paix. L'un n empêche pas l'autre; et si le moment vient que Ton me juge nécessaire d'un côté, je suis toujours à même d y revenir, quand le temps sera venu, d'y être bon à quelque chose. Mais, en attendant, que I on- m'utilise d'un autre, je vous en conjure.
Soyea assez bon pour embrasser mon papa de ma part, et ne doutez jamais de toute ma respectueuse tendresse pour vous
Le duc d'Enghien au prince de Gondé.
Ettenheim, ce 24 septembre 1802.
J'ai reçu, cher papa, l'envoi du mois de ma pension; il m'eût fait grand plaisir, si vous aviez daigné y joindre un mot de bonté pour celui à qui il était adressé. À coup sûr, vous n'avez pas l'intention de les lui retrrsr à tout jamais ; et il espère trop de la bonté de votre eoeur et de votre justice pour avoir un moment cette crainte. Il n'en souffre pas
moins du présent, et attend avec grande impatience que vos expressions s accordent avec les sentiments que vous vous êtes plu si souvent à lui répéter qui étaient dans votre cœur, sentiments dont il a la conviction de ne jamais s'être rendu indigne. Pardonnez-lui des torts de vivacité et quelques expressions qu'il eût dû à jamais renfermer dans son cœur, et traitez-le en père tendra ; c est le plus cher de ses vœux.
Au moment où tout va prendre, à ce qu'il paraît, une face nouvelle, il a besoin de vos avis, de vos conseils. Ils seront toujours d'un grand poids pour lui. Daignez aussi l'instruire s'il doit conserver l'espérance de vous revoir incessamment sur le continent. Ce bruit est général, et il se plaît à y croire.
Permettez -moi, cher papa, de vous renouveler l'expression de mon respect et de ma tendresse pour vous.
La princesse Louise au duc de Bourbon.
A Varsovie, ce 25 septembre 1802.
Loué soit le très-saint Sacrement.
Cher et tendre ami de mon cœur, je suis enfin parvenue au succès de ce que je désirais si ardemment et si constamment, depuis environ dix ans.
Prenez donc part à mon bonheur. Il est grand, je vous assure, en vue de Dieu que seul j'ai cherché. Vous ne le comprendrez guère, vraisemblablement, ce bonheur, et moi, je ne le comprendrais pas non plus, si une longue expérience ne m'avait appris qu'il ne se trouve que dans l'accomplissement des vues de la divine Providence sur nous. Heureux quand elle parle à nos cœurs, qui Técoutent et suivent sa voix ! Je ne veux pas vous ennuyer et n'ajouterai qu'un mot à ceci : Si scires donum Dei /... Ah ! croyez que cela l'emporte sur tout.
Je ne sais si mon père vous parlera de la lettre que je lui écris, par laquelle je remplis des devoirs que la Religion commande. Pour vous, mon trèsbon frère, j'ai eu beau eiaminer ma conscience avec soin, je ne trouve point de pardon à vous demander ; mais pas l'ombre seulement.
Ah ça! parlons un peu de ce qui vous intéresse. Ma lettre à mon père écrite, cachetée, donnée au duc de Gramont, à qui je vais envoyer celle-ci, j'en ai reçu une de lui, où il me parle d'une certaine demoiselle, ma filleule, dit-il, que je soupçonne être cette Adèle que vous m'avez mandé qui me ressemblait. A ce mot de filleule, j'ai été quelques moments à comprendre la chose; et puis je me suis ressouvenue du tour que m'avait joué notre pauvre grand-père, en me faisant marraine sans mon aveu (ce que je lui ai reproché très-sérieusement dans le temps, et pas assez à vous qui y aviez donné les mains, parce
que je vous aimais trop) ; mais, au tait, c était trèsi noonvenable alors. Aujourd'hui, tout cela est trèsrirai.
La voilà donc avec vous, avec mon père ; moi, je trouve cela fort bien. Je ne trouve rien de pis, au contraire, que de ne point s'occuper de rendre heureux des êtres à qui on a donné une existence qu'ils n'ont point demandée. C'est avoir torts sur torts, et il vaut bien mieux réparer ceux qu'on a eus. Mais ne vous y êtes-vous pas pris trop tard ? Quelle éducation, quels principes a-t-elle reçus dans son enfance ? Mon père m'en fait un éloge que je reconnais être celui si générai et si connu dans le inonde; et cela ne suffi t pas à 1 intérêt qu'elle m'inspire. Mon tendre ami, je sais qu'avec vous, elle n'aura point le funeste exemple du mépris de la Religion. Dieu, dans sa bonté (que vous ne sentez pas assez), vous a préservé de ce malheur; mais vous ne la pratiquez pas, vous ne la connaissez même pas. Ah ! que je voudrais que vous lussiez (mon père et vous) un livre dédié à IL le comte de Germont, qui s'appelle : le Chrétien par sentiment. Tachez de vous le procurer, voilà tout ce que je vous-demaude.
A présent, parlons de vos brillantes chasses : on dit que vous rapportez quelquefois en pompe un corbeau et un hibou; c'est très-salisCaisant. Au surplus, tout cela revient au même ; et vous savez que je ne vous ai jamais reproché votre foreur d'être daus les bois. Dans ces temps-là même, ce qui sépa-
DE CONlic.
mit du mande me paraissait très-tentant; et aujourd'hui encore, comme inutilité, la chasse me parait préférable à bien d'autres goûts ; mai6 il faudrait s'y tenir. En voilà assez, et je termine mes rabâchages ou sermonages, comme vous voudrez les nommer. 11 ne faut pas qu'une personne de l'autre monde en écrive ci lonç. Que vous dirais-je de ma tendre et constante amitié qui ne soit pas connu de votre bon cœur?... Adieu, adieu, mon bienaimé frère.
Le duc d'Enghien au prince de Coudé.
EUenheim, ce 12 décembre 1802.
Permette&-moi, eher papa, de vous renouveler en ce moment les assurances des vœux bien sincères que je ne cesserai de former pour votre bonheur. Dieu veuille que Tannée, qui va commencer, amène des changements avantageux d{ins notre ingrate patrie , qui nous permettent d'y rentrer honorablement. Je jouirai cent fois plus pour vous que pour moi de ee changement, en vous voyant couler d'heureux jours, après tous les tracas et les malheurs que vous supportez avec tant de patience et "de conraoe . d est la mon vœu le plus cher, et celui que je ne désespère pas de voir exaucé avnnt peu ; non pas par la force et les secours étrangers ,
mais par l'opinion qui fait en France des progrès inouïs.
Nous sommes ici dans l'attente des résultats qui amèneront les intéressants débats du Parlement anglais. Les Français font des préparatifs immenses pour leur marine. Toute l'attention du Premier Consul est aujourd'hui tournée de ce côté, et l'activité dans les ports est poussée au dernier degré. Maître des terres, il veut le devenir aussi des mers. Ne se réunira-t-on donc jamais pour mettre un frein à une ambition si démesurée?
Nous sommes ici à présent chez le Margrave. Je lui ai écrit pour recommander à ses bontés les Français qui m'ont suivi et se sont établis ici. 11 m'a répondu une lettre très-obligeante et m'assure que l'attachement qu'ils me portent garantit suffisamment pour eux. Cette phrase a de la grâce.
Daignez, cher papa, recevoir avec quelque bonté l'hommage de mon profond respect et de ma tendresse.
Du même au
Ettenheim, ce vendredi 13 février 1803.
À appris par la communication que Chodron «donnée d'une lettre de Contye, votre heureux > cher papa, et je suis heureux de savoir que
ce voyage s'est passé sans accident, et que vous êtes chez vous tranquille et bien portant.
Nous avons été ici, tous ces jours, bien agités par des fortes sensations, non pas personnelles, mais relatives à l'être que j aime. Le Cardinal de Rohan vient de succomber à une maladie nerveuse et inflammatoire en neuf jours de temps.
L étoile du Margrave n'a pas même permis qu'il eût la peine d'avoir à décider de son sort à venir. Le Cardinal a fait une belle fin. 11 a rempli les devoirs d'un bon chrétien, est mort avec toute sa connaissance, et nous a réellement édifiés. Vous en serez étonné autant que je l'ai été moi-même ; sa fin a été déchirante pour la princesse Charlotte. 11 a été deux jours avec la gangrène dans les poumons, par conséquent sans aucun espoir, et ne se doutant pas de son état, croyant même qu'il était mieux et le disant. Vous jugez de ce qu'a eu à souffrir le cœur sensible de cette malheureuse ; elle vous aurait touché, si vous en aviez été témoin. Malade elle-même d'un gros rhume, maladie épidémique qui règne en ce moment, elle n'a voulu quitter son chevet ni jour ni nuit. Le Cardinal a dicté ses dernières volontés et les a remises entre les mains de la justice, cachetées. J'ai su, par l'indiscrétion du secrétaire, qu'elles étaient toutes en faveur de la princesse, et vous pouvez juger de mon bonheur de la voir enfin tirée de la position gênée où elle se trouve depuis si longtemps et tout à coup dans l'aisance. De plus,, son
père sélant décidé, pour assurer un sort à ses enfants, de faire sa soumission, a été rayé tout de suite et va jouir d une fortune honnête. Il cherchera à réaliser le tiers qui appartient, par les lois de la République, à sa ii 1 le, et l'autre tiers, s'il se décide à faire sortir sa seconde fille, afin de leur assurer ces deui parts en pays étranger. Ce qui fait qu'elles auront a l'avenir une jolie fortune, et à la mort du père, rentrant dans ks bois, elles seront fort riches. Vous comprendrez, cher papa, facilement combien cette certitude me fait de plaisir, moi qui les ai vus si longtemps avec la perspective de mourir de lui ni d'un jour à l'autre.
La rentrée du Parlement nous intéresse beaucoup par ici, cher papa. Les débats précédents annoncent que Ton y sent vivement la nécessité de mettre un frein à l'ambition démesurée du Premier Consul ; mais quel moyen ont les Anglais? ont-ils des alliés? Voilà le hic. Ils en auront sans doute, mais la terreur qu'inspire la France au monde entier retardera peut-être l'exécution des plans qui peuvent être concertés dans le silence des Cabinets de l'Europe.
Au reste, le nié cont entente»! est général en France, < m n'y parie qu avec envie de l'homme qui se trouve à la pince où chacun se croirait en droit d'être ou de
\ieà la haine, le pas est petit, et la \cille d une explosion, si la dis impôts ne vient pas apporter un pal- W • ané.
Estnil vrai que vous avez un jardin où vous travaillez vous-même ainsi que tout ce qui est avec vous? C'est une occupation agréable, intéressante même et, en même temps, je la crois Lien saine, je liais Je même de non côté; sous quinze jours, les travaux vont recommencer et je m'en fais une fête.
Oserais^e vous prier, cher papa, de dire mille tendresses de ma part à mon père et d'être toujours convaincu de mon respect et de ma tendresse pour vous.
Ettenheim, ce vendredi 28 février 1803.
Je vous remercie, cher papa, de l'envoi que vous me faites des mois d'août et septembre de mon traitement. Votre lettre a été très-retardée, sans doute par la débâcle des glaces de l'Elbe, car je ne l'ai reçue que hier soir. Puisque vous le jugez plus à propos, je vous prie de regarder comme non avenue la demande que je vous avais faite de faire quelques représentations sur l'arriéré de mon traitement. L'économie de mon petit intérieur remplacera ce vide, et je me regarde encore comme bien heureux d'avoir l'existence que je dois à la générosité du gouvernement anglais. Dans ce malheureux siècle,
il ne faut pas être difficile, quand on est honnête homme ; mais la conscience nette récompense bien des privations qu'il faut s'imposer.
Nous attendions par ici impatiemment les débats de la rentrée du Parlement; mais il n'a pas encore été question du grand objet. Cela viendra peut-être d'un jour à l'autre. La vente de la Sardaigne va peut-être encore être un sujet de discorde; il n'en manque pas, si l'on veut en trouver.
J'ai été aujourd'hui à un service pour le repos de l ame du Cardinal; il en été chanté un très-solennel à Strasbourg, auquel a assisté levêque nouveau. Le deuil était représenté par des bourgeois de la ville. Toute la cathédrale était tendue de noir, avec des trophées d'armoirie comme ci-devant. J'ai été surpris que l'on ait osé faire cette cérémonie.
Le duc d'Enghien an duc de Bourbon.
Ettenheim, ce 17 mars 1803.
Il y a des siècles, cher papa, que je n'ai reçu de vos nouvelles directement. J'ai maudit les glaces de l'Elbe et les paquebots infidèles; mais aujourd'hui plus d'obstacles, et j'espère à chaque poste un mot de bonté de vous pour votre enfant. J'ai reçu exactement les deux envois que mon grand-père m'a faits
de lettres de change de ma pension. Il me traite encore bien sévèrement, et ne daigne pas m'ajouter un mot de bonté. Cette retenue lui doit faire presque autant de mal qu'à moi. Suivant vos ordres, j'y mets toute la douceur possible. Je ne me permets aucune plainte et j'attends du temps qu'il me rende des bontés desquelles je ne me suis jamais montré indigne. Je lui ai écrit en détail, deux jours après la mort du Cardinal, en lui en rendant compte. Le malheur poursuit une personne , qui m'est bien chère ; elle vient encore de perdre Mme de Marsan qui l'avait toujours comblée de bontés et qu'elle aimait beaucoup par cette raison. Ces deux pertes coup sur coup, jointes à la grippe épidémique qui règne dans nos contrées, ont donné une cruelle secousse à sa santé. Elle a bien besoin du printemps et de la dissipation que ramènent naturellement les beaux jours pour se remettre. Ne pouvant s'éloigner d'ici, où les affaires de la succession vont la retenir tout l'été, elle cherchera une campagne dans les environs. Moi je resterai encore. Le Margrave vient de m'accorder à peu près la totalité des anciennes chasses du Cardinal, un peu pour me retenir dans ses États où je crois qu'il n'est pas fâché que je mange mon revenu. Je n'en suis pas moins reconnaissant de son attention pour moi. Cet arrondissement me fait un
I. La comtesse de Marsan, ancienne gouvernante des Enfants de France.
canton charmant ; je tous y regrette, cher papa . Vous vous plairiez à chasser avec mes chiens. Nous faisons ici de petites chasses à courre en miniature, qui sont charmantes.
On assure que les affaires de la Méditerranée ne sont pas encore arrangées à Paris. On aura de la peine à tomber d'accord sur certains points importants, où je crains que la médiation russe ne pente son latin. J'observe avec un grand intérêt cette lutte importante; dans le cas où l'on persisterait à ne pas s'entendre, je compte bien sur vous, cher papa, pour faire offre de ma bonne volonté. Je désire bien qu'elle soit connue des autorités assez à temps pour que Yon s'en serve.
Adieu, cher papa, j'espère que vous ne doutez pas de ma tendresse respectueuse pour vous, et que vous pensez quelquefois à votre enfant.
Qui avez-vous donc aujourd'hui près de vous qui soit attaché à votre personne ou à celle de mon grand-père? On nous assure ici qu'ils sont tous rentrés.
loi
Le prince de Condé à Monsieur, comte d'Artois.
Wanslead-House, ce 8 avril 1803.
Monsieur,
Je n'ai reçu qu'avant-hier au soir la lettre de
Monsieur, du 30 mars. Je suis on ne peut pas plus sensible à la confiance qu'il veut bien me témoigner, en me communiquant particulièrement Fincroyable proposition* qui a été faite au Roi, la superbe réponse de Sa Majesté et les ordres qu'elle nous envoie pour y adhérer. Jamais ordre d'un roi
1. Dans le courant de février 1803, le Premier Consul, qui a des idées monarchiques trop arrêtées pour ne pas redouter la puissance latente du principe héréditaire , et qui, d'un autre côté, est bien ou mal renseigné sur les plans de restauration et d'abdication, dont la personne du duc d'Engnien était l'objet à son insu, se décida à prendre un grand parti. Le roi Frédéric- Gtiillaume et son ministre , le comte d'Haugwitz , croyaient n'avoir rien à refuser au Consul omnipotent. Par le canal du président Meyer, ils se firent les intermédiaires d'une négociation que Bonaparte aurait été heureux d'entamer avec la Maison de Bourbon, et plus heureux encore de voir aboutir.
Le président Meyer, parlant au nom du roi de Prusse, son maître» et agissant pour le compte de Bonaparte, proposait à Louis XVIII, le 26 février 1803, de renoncer au trône de France pour lui et pour ses successeurs légitimes. Ce sacrifice fait, le Premier Consul se chargeait de royalement indemniser les Bourbons et de leur donner le trône de Pologne. Louis XVIII coupa court à Ta négociation, en remettant au président Meyer la déclaration suivante :
« Je ne confonds pas M. Bonaparte avec ceux qui l'ont précédé. J'estime sa valeur, ses talents militaires. Je lui sais gré de plusieurs actes d'administration, car le bien que l'on fera à mon peuple me sera toujours cher ; mais il se trompe s'il croit m'engager à transiger sur mes droits. Loin de là ; il les établirait lui-même, s'ils pouvaient être litigieux, par la démarche qu'il fait en ce moment.
« J'ignore quels sont les desseins de Dieu sur ma race et sur moi; mais je connais les obligations qu'il m'a imposées par le rang où il lui a plu de me faire naître.
c Chrétien, je remplirai ces obligations jusqu'à mon dernier soupir. Fils de saint Louis, je saurai, à son exemple, me respecter jusque dans les fers. Successeur de François Ier, je veux du
à sa famille n'aura été exécuté avec ptus de joie, de fidélité, de sentiment et de chaleur que celui-ci. Vous êtes sûrement plus en état que personne de nous dicter la forme de cette adhésion; mais vous voulez bien me demander mes idées ; j'obéis.
Comme le Roi nous dit lui-même que cet acte doit
moins pouvoir dire comme lui : Nous avons tout perdu, fors l'honneur.
Louis. »
A Varsovie, le 28 février 1803.
Comme les lettres échangées entre le Roi, le comte d'Artois, son frère et le chef de la Maison de Condé l'indiquent, les Bourbons furent appelés à adhérer à la déclaration de Louis XVI II ; et ils le firent en ces termes que formula le prince de Condé :
• Pénétrés des mêmes sentiments dont Sa Majesté Louis XVTIÏ, roi de France et de Navarre, notre Seigneur et Roi, se montre si glorieusement animé dans sa noble réponse à la proposition qui lui a été faite de renoncer au trône de France, et d'exiger de tous les princes de la Maison de Bourbon une renonciation à leurs imprescriptibles droits de succession à ce même trône,
« Déclarons :
c Que notre attachement à nos devoirs et notre honneur ne pourront jamais nous permettre de transiger sur nos principes et sur nos droits, et que nous adhérons de cœur et d'âme à la réponse de notre Roi ;
« Qu'à son illustre exemple, nous ne nous prêterons jamais à la moindre démarche, qui pût avilir la Maison de Bourbon, et lui manquer à ce qu'elle se doit à elle-même, à ses ancêtres, à rendants;
e si l'injuste emploi d'une force majeure parvenait •ieu ne plaise) à placer de fait, et jamais de droit, sur le France, tout autre que notre Roi légitime, nous sui- ,ec autant de confiance que de fidélité la voix de Phond nous prescrit d'en appeler jusqu'à notre dernier soupir aux Français et à notre épée. »
parte ne s'en tint pas à ces deux déclarations si positives
être public un jour (et le plus tôt vaudrait le mieux), je pense qu'un écrit, signé de la Maison de Bourbon, surtout dans une occasion comme celle-ci, doit être plus précis que détaillé, plus noble qu'éloquent, et plus imprégné du sentiment de l'honneur que tout autre. Je crois même que ce qui pourrait paraître un peu chevaleresque dans tout autre cas n'est point hors de saison, dans celui où Ton ose proposer à une race antique, aussi connue par l'hérédité de son courage que parcelle de ses droits, de consentir elle-même à son propre avilissement.
Je me permets donc, Monsieur, de mettre sous vos yeux , comme vous le désirez , un aperçu de ce que je crois qu'on pourrait dire; car il me semble qu'une adhésion pure et simple sur d'aussi grands intérêts ne fixerait pas assez les yeux de la France et de l'Europe sur le sentiment profond que doivent éprouver les âmes élevées sur une pareille proposition. Loin de nous tout ce qui pourrait paraître injure ou allusion. Le respect nous le défend à Tex-
et si nettes. H mit en jeu d'autres ressorts ; et s'il fallait s'en rapporter aux récits de l'Émigration, aux dires des journaux anglais et allemands, le Premier Consul aurait voulu faire enlever de vive force le Prétendant. Nous savons que ces rumeurs coururent l'Europe, en 1803. Certains ouvrages historiques ou biographiques les mentionnent encore et s'y arrêtent avec complaisance; mais nous devons le déclarer très-impartialement, les preuves pour établir ce fait manquent d'une manière absolue. Urais XVJI1 lui-même, le plus intéressé dans la question, Rajoute à tous ces bruits qu'une foi relative ; et l'histoire ne serait point obligée de s'en préoccuper aujourd'hui, si la catastrophe du duc d'Enghien n'était venue leur donner un corps.
térieur, et la prudence à l'intérieur : mais, excepté cela, tout ce qui peut marquer la vigueur la plus persévérante nous est non-seulement permis, mais même commandé par notre naissance, notre position, notre attachement au Roi et notre honneur.
Ainsi, Monsieur , je soumets mes idées aux vôtres, et, dans tout ce qui pourra intéresser le service du Roi ou la grandeur de la Maison de Bourbon, je me rallierai toujours à nos chefs avec autant de confiance que d'empressement.
LOLIS-JOSEPH DE BOURBOM.
Le roi Louis XVIII au prince de Conde.
A Varsovie, ce 23 mai 1803.
J'ai reçu, mon cher cousin, à fort peu de distance l une de l'autre, vos deux lettres des 9 février et 24 avril. Vous ne pouvez douter du plaisir que m'ont fait les sentiments et les raisonnements de la première; mais, vu sa date, je me borne à vous en accuser la réception, et je passe bien vite à la seconde.
Votre commune adhésion à ma réponse m'a exalté ? m'a rendu fier d'être votre aîné. J'ai reçu avec transport le serment qui la termine si noblement : mais je vous avoue ma faiblesse ; mon amour-propre a peut-être encore plus joui de votre lettre par-
ticulière. L'approbation d'un parent justement chéri, dun guerrier blanchi sous les lauriers, d'un connaisseur si délicat en fait d'honneur, est la récom pense la plus flatteuse pour celui qui n'a, au fond, d'autre mérite que d'avoir fait son devoir.
J'ai reçu en même temps la réponse de votre petit-fils \ Elle est beaucoup plus ancienne; mais, comme de raison, il a cru devoir, pour me la faire passer, préférer la sûreté à la promptitude. Comme il est possible que, par le même motif, il ne vous en ait pas donné connaissance, j'en joins ici copie, bien sûr qu'elle vous fera plaisir, et qu'ainsi que moi vous y reconnaîtrez le sang des Bourbons.
Adieu, mon cher cousin , vous connaissez toute mon amitié pour vous.
Louis.
1. Cette réponse du duc d'Eoghien est ainsi libellée : « Sire,
« La lettre dont Votre Majesté a daigné m'honorer m'est exactement parvenue. Votre Majesté connaît trop bien le sang qui coule dans mes veines pour avoir pu conserver le moindre doute sur le sens de la réponse qu'elle me demande.
« Je suis Français, sire, et un Français fidèle à son Dieu, à son Roi, à ses serments d'honneur. Plusieurs m'envieront peut-être un jour ce triple avantage. Que Votre Majesté daigne donc me permettre de joindre ma signature à celle de Monseigneur 1* duc d'Angoulême, adhérant, comme lui, de cœur, d'âme, au contenu de la lettre de mon Roi.
Louis-Antoine-Henri de Bourbon. »
Ettenheim, 22 mars 1803.
Le duc d'Enghien au duc de Bourbon.
Ettenheim, ce 22 septembre, 1803.
Votre leltre du 31 aoûl m'est parvenue avanthier, cher papa, ainsi que les deux objets qu'elle contenait. La réponse du Roi m'a vivement peiné. Elle est décourageante, et je vous assure que je me garderai bien de la rendre publique. Le fatal nom que nous portons nous condamne donc à une nullité honteuse. C'est une perfide suite du détestable système dont j'espérais enfin les Anglais revenus; mais je vois avec douleur que ce système subsiste, et qu'il n'est pas question encore de saper la pierre fondamentale du gouvernement révolutionnaire français. Un traité d'alliance et de paix avec le Roi légitime eût renversé le colosse. Tous les esprits espéraient à chaque instant quelque mesure préparatoire, précurseur de cette reconnaissance. Elle eût réuni tous les partis. Il n'était plus d'armée d'Angleterre, et je réponds que la chose eût été vite. Du moment où chacun sera sûr de conserver sa place1
1. Le duc d'Enghien a parfaitement saisi et tranché le nœud de la difficulté. Il veut que chacun soit sûr de garder sa place. C'est aussi la politique de tous ceux qui, à quelque titre que ce soit, occupent des emplois publics; et, dans ce siècle de fonctionnaires et de factionnaires, il n'y en a pas d'autre. Les gouverne-
et d'avoir la paix, ii n'est plus en France que des sujets fidèles. On peut donc dire aujourd'hui que la contre-révolution était entre les mains du gouvernement anglais; mais Dieu veuille qu'une guerre ordinaire ne les entraîne pas rapidement à leur perte , et qu'en tombant ils n'entraînent pas avec eux l'Europe entière.
Je crois sans doute la chose très-difficile, mais je ne suis pourtant pas aussi rassuré, cher papa, que vous me paraissez l'être sur les suites d'une descente. Je crains moins les forces des armes républicaines que l'appât du désordre et du bouleversement général pour ceux qui ne possèdent rien. Je crois que si des milliers de Français parvenaient à mettre le pied sur les côtes d'Angleterre, il se manifesterait des troubles dans beaucoup d'endroits ; les uns par mauvaise volonté, d'autres soudoyés et gagnés; d'autres dans l'espérance de dépouiller le riche et de s'emparer de ses biens; les deux tiers enfin par peur.
Tout ce mouvement partiel occasionnerait quel-
ments passent ; la République se substitue à la Monarchie ; l'Empire à la République ; la Restauration à l'Empire et vice versâ, la Royauté de juillet à la Royauté légitime; la République à la Royauté de juillet; le second Empire à la seconde République. Les mômes fonctionnaires se présentent toujours à peu près de père en fils, avec des phrases d'une rhétorique officielle et des dévouements qui se tarifent, selon le marché des consciences. En administrant pour le compte de l'ordre de choses régnant, ils disent tous mentalement d'abord, publiquement ensuite comme Judas : « Que voulez-vous me donner, et je vous le livrerai. »
ques désordres, empêcherait l'ensemble des opérations, donnerait de la défiance dans les résultats, et certes la partie n'est pas égale. L'Angleterre joue son existence entière contre quelques vaisseaux français et quelques milliers de conscrits. Je ne puis donc comprendre quel peut être son but, si ce n'est de rétablir en France un gouvernement légitime, stable, modéré et sur les promesses duquel on puisse se fier.
Pardon, cher papa, de cette longue digression politique; mais le moment présent est d'un si grand intérêt que je souhaiterais vivement que vous me communiquassiez vos réflexions sur ces objets. Je m'étonne que, puisque la Constitution anglaise ne souffre point que Ton emploie dans l'île de troupes étrangères, on n'ait pas du moins accepté les services des Émigrés pour l'île de Wight, Jersey ou toute autre destination. J'aurais été bien envieux de connaître la lettre commune qui a été envoyée au Roi par Monsieur à ce sujet; faites-moi le plaisir, c lier papa, de me l'envoyer.
uoique ma position soit différente, puisque je uve sur le continent et que je n'ai reçu encore \e réponse à l'offre que j'ai faite de mes serje pense, d'après ceci, que je n'en recevrai ou qu'elle sera approchant sur le même ton. Au j, je ne vois pas non plus où et comment on irait m'employer utilement, puisqu'il ne se dé-
trouveront point de partisans en France. Il faut donc gémir et enrayer en silence. Il existe pourtant un cas où il serait de la plus grande importance que je sache ce que j ai à faire, et que j'aie la certitude d'être soutenu. C'est celui où, par tel événement, accident que ce fût, le Premier Consul vînt à périr; dans ce cas, qui est à prévoir dans un moment où, tant sur mer que sur vos côtes, il va s'exposer à de grands dangers, dans ce cas, dis-je, un coup hardi pourrait avoir les plus grandes conséquences, et il faudrait prendre la chose sur le temps; car quelques jours de perdus suffisent pour rasseoir les esprits, rétablir Tordre et l'apathie. J'ai bien par ici quelqu'espoir ; c'est ma chimère et je m'y attache.
Voilà ce qui me soutient contre le désespoir où je suis de n'être rien à trente ans, avec ma santé et ma bonne volonté. Une fois ayant commencé, j'emploierais bien jusqu'à mon dernier écu; mais ma bourse ne suffirait pas peut-être pour le premier coup de collier.
Sans doute l'Ouest, dans ce cas-là, serait du plus grand intérêt; mais je crois que l'Alsace, quelques portions des troupes qui s'y trouvent, et le point de réunion que ma personne donnerait ne sont pas des objets à négliger. Je soumets cette réflexion à votre sagesse. Vous en parlerez, si vous le jugez à propos. II est peu de mois où je ne reçoive de la rive gauche des demandes de nos anciens camarades d'armes, officiers et soldats, employés ou non, qui
n'attendent qu'un point de réunion et un ordre pour m'arriver et m'amener de leurs amis. On m'en annonce un grand nombre ; mais je suis forcé de répondre que j attends, espère et ne sais rien.
Quelques lettres de France m ont aussi témoigné quelquinquiétude sur mon séjour si rapproché. Vous savez qu'il est difficile de prendre des précautions sûres contre une trahison, et qu'il est facile d'ajuster un coup de carabine. Ainsi ceci m'occupe peu. Quant à un enlèvement, sous prétexte d'aimer beaucoup la chasse, il est rare que je sorte de la ville, sans être deux ou trois, chacun avec un fusil à deux coups. Je ne vais du reste seul nulle part. Je suis trop vieux pour courir les filles. Ainsi vous voyez que les occasions de m'avoir à bon marché doivent être rares; et, si quelqu'un de suspect passait le Rhin en face d'ici, je crois que je serais prévenu.
La princesse Louise de Condé au duc de Bourbon.
Loué soit le Très-Saint-Sacrement, ce 11 octobre 1803.
Je vous ai écrit, il y a peu de jours, mon bienaimé frère, par le fils de M. Hue Le lendemain du
1. François Hûe, né en 1757, d'une vieille famille de magistrats, était attaché au service de la famille royale. Après avoir
surlendemain, le Roi eut l'obligeante attention de m'envoyer faire part qu'il avait donné son agrément au mariage de Mlle de Bourbon avec M. de Rully dont il pensait que j étais instruite. Je vous l'avoue, mon coeur fut un peu blessé de votre silence à cet égard, et je comptais ne pas vous le laisser ignorer, en vous rappelant ce que ce cœur a été et est toujours pour vous: mais jetais moins empressée de vous faire des reproches, que je ne le suis aujourd'hui de vous remercier de votre lettre du 1 1 septembre que je viens de recevoir. Elle m'a fait le plus grand plaisir; tout ce que vous me dites du mariage en question me convient fort, et me fait espérer que le bonheur en sera la suite. Ce M. de Rully n'est-il pas celui que j'ai vu, je ne sais plus où, dans notre émigration, qui portait la croix de Malte, et était frère du comte de Lyon? Sans avoir une figure marquante, son extérieur et ses manières étaient aimables.
Vous dites qu'il a de la religion ; tant mieux et mille fois tant mieux. Qu'il y soit fidèle, et sa femme aussi. Us le seront à tous leurs devoirs, s'en trouveront plus heureux, eux et tout ce qui s'intéresse à eux. Je suis bien contente que vous ayez trouvé un
prodigué au Roi toutes les preuves d'un dévouement aussi courageux qu'éclairé, Hue obtint l'honneur de partager la captivité du Temple. Il en fut arraché, il y rentra au milieu de périls sans cesse renaissants. Par un mot de son testament, Louis XVI a glorifié cette fidélité. François Hûe a composé un ouvrage sur les dernières années du règne et de la vie de Louis XVI.
parti qui vous convient parmi les Émigrés; cela vaut bien mieux qu'un mariage avec quelqu'étranger fort riche, mais d'une tournure unique. Jamais je n'ai tant apprécié les bons Français, que depuis que je vis hors de France et surtout en Pologne, soit dit entre nous.
Savez-vous bien que je ne m'accorde point avec vous sur l'âge de la jeune personne en question. Vous me dites vingt-trois ans; et moi je vous dis qu'elle n'en a que vingt et un au plus. Je suis très-sûre que c'est dans mon cabinet bleu de la rue Monsieur que notre pauvre grand-père1 vint me faire (en pleurant à force de rire), la proposition (que je n'acceptai pas) d'être marraine. Je vois encore d'ici la place où nous étions l'un et l'autre. Or, je n'ai été dans ma maison qu'à vingt-cinq ans; j'en ai quarante-six, vous voyez bien que vous vous trompez et que vous me comptez là des fagots.
Cher ami, ne croyez pas en être quitte pour ce que vous m'avez dit de votre enfant; il faut plus de détails à l'intérêt tendre et véritable que je me sens
l. Le maréchal, prince de Soubise, l'ami du roi Louis XV. Ce prince avait tous les défauts et l'esprit de son temps. Il n'était pas trop mal avec les philosophes; il ménageait les économistes, c crainte de plus grands maux, » dit Choiseul dans ses Mémoires. Un de ce* de la cour, qui étaient l'opposition
du maréchal :
liant, je n'y vois point de tête, vois un bras valeureux,
r toujours prête.
pour elle. J'en étais restée à ce qu'à six ou sept ans elle avait été mise au couvent de la Conception. Qu'est-elle devenue depuis? qui Ta élevée, soignée? Où a-t-elle habité depuis la Révolution ? Est-ce vous qui l'avez fait venir en Angleterre, ou bien L'y avezvous trouvée? De vous à moi, la mère vit-elle encore? Qu'elle existence a-t-elle '?
1. Nous ne savons si le duc de Bourbon satisfit la curiosité de sœur Marie-Joseph de la Miséricorde, sur la mère de cette nièce si gaiement et si religieusement adoptée. La mère de Mlle Adèle, comtesse de Rully, s'appelait Mlle Michelon, une des célébrités de la danse à l'Opéra et connue, dans ce temps-là, sous le nom familier de Mimi. Mimi avait été une mère pleine de cœur. Klle en fut récompensée par les vertus de sa fille; et dans ]es papiers de la Maison de Condé. Je trouve une lettre qui, en peignant admirablement la dignité de caractère de Mlle Michelon, répond à la question principale posée par sœur Marie-Joseph. Mimi, qui sans doute aura été abandonnée, s'adresse au duc de Bourbon et, dans un langage tout maternel, elle lui dit :
Ce 20 janvier 180^.
c Vous avez trop contribué à l'établissement de notre chère enfant, Monsieur, et avec trop de tendresse et do bonté, pour que je ne vous en adresse pas tous mes remerciments.
« Les heureux auspices, sous lesquels il s'est formé, et le bonheur dont elle jouit feront le charme du reste de ma vie, et ne me laissent plus de vœux à former; mais mon cœur ne jouirait pas pleinement, s'il lui restait seulement un souvenir pénible. J'oublie, Monsieur, tous les torts que vous avez eus envers moi; et ils sont réparés, puisque c'est à vous en partie que notre chère enfant doit son bonheur. Je n'en parlerai jamais, et je ne me souviendrai des peines, qui en ont été les suites, que pour sentir plus vivement la félicité dont je jouis en ce moment.
J'ai l'honneur d'être,
Monsieur, votre très-humble servante,