Le général comte Édouard Dillon surnommé le Beau Dillon
Monsieur a envoyé chez moi M. de Nantouillet1, de sa part et de celle de M. le duc de Berry pour savoir si j'avais quelques nouvelles particulières à cet égard, et me prier de me rendre chez lui. Je n'ai pu m'y rendre sur-le-champ, étant dans une douleur et une agitation qui ne peuvent s'exprimer, et obligé en même temps de contenir celle de Mme de Rully, qui était dans un état de désespoir épouvantable. M. de Rully et M. de Quesnay étaient allés courir pour avoir les Moniteurs qui annonçaient la fatale nouvelle. Ils sont revenus peu de temps après : à une heure et demie est arrivé M. de Vaudreuil, qui m'a dit, après avoir témoigné l'intérêt le plus touchant, que Monsieur et M. le duc de Berry allaient partir à deux heures pour Wandstead-house, et qu'ils me mèneraient si je voulais. J'ai accepté, et me suis rendu chez Monsieur où étaient les princes d'Orléans. Tout le monde a été parfait pour moi et m'a témoigné le plus grand intérêt dans mon malheur. Nous sommes partis à deux heures, Monsieur, M. le duc de Berry et moi.
Arrivés à Wandstead, nous avons trouvé à la porte M. de Grimaldy, qui ne savait rien et nous dit qu'il n'y avait aucune nouvelle.
Alors, Monsieur, ne voulant pas l'annoncer à mon père, est entré avec le duc de Berry dans l'appartement de la princesse de Monaco, qui n'était pas chez
1. Le lieutenant général comte Lalmand de Nantouillet, premier écuyer du duc de Berri.
elle. J'ai fait demander mon père à la salle du déjeuner où il était; l'ai fait venir dans le salon, où il n'y avait personne, et lui ai annoncé avec tout le ménagement possible, l'extrême malheur dont nous étions accablés. Il l'a appris avec une grande sensibilité, mais en même temps assez de courage pour se rendre aussitôt chez la Princesse où était Monsieur et mêler ses larmes aux siennes et aux nôtres. La Princesse était au salon du déjeuner avec le dinde Coigny, qui est reparti sans rien savoir. Elle est venue chez elle, et nous trouvant tous en pleurs, elle a éprouvé un saisissement qui ne peut s'exprimer. Mon père Ta emmenée dans l'autre salle et lui a tout dit. Peu de temps après, les trois princes d'Orléans sont arrivés; ils sont restés une demi-heure au salon, et sont repartis. Monsieur est parti avec le duc de Berry peu de temps après.
Nous avons dîné, mon père, la Princesse, Adèle et moi, tous quatre dans la chambre de la Princesse. Le 4 au matin, dix heures, nous sommes partis pour Londres, mon père, M. de Contye et moi. Nous avons été chez M. Addington et chez lord Hawkesbury , solliciter leur intérêt et celui du Gouvernement pour notre enfant. Nous n'avons trouvé que M. Addington, qui nous a promis douze mille livres sterling pour faire partir M. de Bruslart, qui s'est offert à nous, avec toute l'obligeance possible, pour aller à Paris chercher les moyens de délivrer le duc d'Enghien des mains de ses bourreaux. Nous n'avons pas
trouvé lord Hawkesbury *, mais nous avons eu audience de M. Hammon, qui nous a reçus aussi avec intérêt, et nous a donné rendez-vous au lendemain une heure pour voir lord Hawkesbury, qui devait revenir de la campagne. Nous avons été de suite chez Monsieur, que nous avons trouvé avec le baron de Roll; puis après chez M. de WoronzofF qui n'y était pas. Nous avons dit que nous y repasserions le lendemain à midi. Nous sommes revenus dîner à Wandstead. Le soir, huit heures et demie, nous avons vu chez M. de Contye M. de Brublart, et nous nous sommes recordés sur tout ce qu'il y avait à faire. ïl n'est venu le soir aucune nouvelle.
M. Des Cars était venu le matin à Wandstead avant que nous ne partions pour Londres.
Le 5, à dix heures, nous sommes partis, mon père et moi, pour Londres. Nous avons été chez lord Hawkesbury, que nous avons vu avec M. Hammon . Nous avions été avant chez M. de Woronzoff, qui nous a conseillé d'écrire à l'empereur de Russie pour réclamer son intérêt; ne pouvant lui-même faire de démarches sans ordre de sa cour. Nous avons fait part de cela à lord Hawkesbury, qui en même temps a promis d'écrire au nom de Sa Majesté à la cour de Russie, et d envoyer la lettre par courrier. Il a été convenu ensuite que M. de Bruslart s'expliquerait avec eux pour les arrangements
1. Lord Hawkesbury faisait partie du ministère Addinglon, dans lequel M. Hammon était sous-secr6 taire d'État.
kkk HISTOIRE DES TROIS DERNIERS PRINCES
de son voyage, et qu'il viendrait quand nous serions sortis.
M. de Bruslart, qui était prévenu, s'est trouvé sur le trottoir de White-hall. Mon père est parti en voiture, moi je suis sorti à pied; et ayant rencontré M. de Bruslart sur le trottoir, comme nous en étions convenus, je lui ai dit d'aller aussitôt chez le ministre. J'ai rejoint mon père à la maison et nous avons été ensemble chez Mme de Rouault où le duc de Glocester nous avait fait dire qu'il était, et qu'il avait envie de nous voir. Ensuite nous avons été chez l'évêque d'Arras, où étaient Monsieur et le comte de Vaudreuil.
Ils nous ont parlé d'un projet qu'avait M. de Cirullo, qui était venu aussi chez nous pour nous en faire part, d'envoyer à Paris des Corses mécontents1 qui sont à Londres, et qui travailleraient à délivrer
1. Ce projet d'envoyer à Paris des Corses mécontents pour travailler à délivrer le duc d'Enghien avait été sérieusement conçu. Il aurait été peut-être plus sérieusement exécuté, si les princes de la Maison de Bourbon eussent daigné y prêter les mains. Ces Corses mécontents, dont M. de Cirullo, un diplomate italien, se faisait l'intermédiaire, ne parlaient pas moins que d'assassiner Bonaparte. S'il faut s'en rapporter au témoignage écrit du général de Bruslart, ils s'offrirent en affirmant qu'ils étaient sûrs de leur coup. Ainsi, au moment même où le Premier Consul faisait enlever et fusiller le duc d'Enghien, la famille royale exilée repoussait avec indignation les meurtriers qui, pour quelques pièces d'or ou pour assurer une vendetta, voulaient, successeurs d'Aréna et précurseurs de Pianori ou d'Orsini, tuer Bonaparte au stylet.
C'était répondre d'avance et péremptoirement aux soixante assassins évoqués par le testament de l'empereur Napoléon à Saint - Hélène.
M. le duc d'Enghien. Nous ayons laissé tomber ce projet, en faisant aussi peu de cas qu'il le méritait.
Nous avons éprouvé un soulagement dans notre douleur, en voyant dans un papier anglais, le Bri~ tish, qu'une lettre d'un agent diplomatique, en dale du 22, annonçait que les ambassadeurs de l'Empereur, du roi d'Espagne, du roi de Naples et du roi d'Étrurie, avaient fait une démarche auprès de Talleyrand, pour demander à Bonaparte un sursis en faveur de M. le duc d'Enghien, comme parents, et que Talleyrand avait répondu qu'il en rendrait compte au Consul. Nous sommes revenus pour dîner à Wandstead; le soir, conseil chez Contye avec Bruslart.
Le 6, au matin, nous avons fait, mon père et moi, nos lettres pour l'empereur de Russie, et on les a envoyées avant deux heures à M. de Woronzoff, qui a répondu qu'il les avait fait partir par un courrier anglais, et, en même temps, nous a assuré qu'il ne doutait pas que l'Empereur n'eût déjà fait la démarche de lui-même, d'après l'intérêt qu'il portait à la Maison de Bourbon, etc. , une lettre parfaite sous tous les rapports. Vers les trois heures, les ducs de Kent et de Cambridge, avec le duc d'Orléans, sont venus nous faire visite et sont repartis une demiheure après. Rien de nouveau d'ailleurs dans les journaux. Le soir, conseil chez Contye avec Bruslart. Lord Hawkesbury a témoigné le désir de nous voir le lendemain, à une heure.
Le 7, nous sommes partis, après le déjeuner pour aller à l'Office de lord Hawkesbury. Nous avons rencontré en chemin à White-chapel Monsieur et M. le duc de Berry avec le comte François Des Cars, qui venaient à Wandstead. Nous nous sommes arrêtés et avons causé un moment. Nous nous sommes rendus de suite à l'Office; nous n'avons vu que M. Hammon. M. de Bruslart s'y est rendu; nous avons terminé les arrangements pour son départ. Nous sommes repartis aussitôt pour Wandstead ; le soir, conseil chez Contve avec Bruslart. M. de Bruslart a reçu les 1*2 000 livres sterling.
Le 8, il n'y a eu aucune nouvelle : nous sommes restés toute la journée à Wandstead. Bruslart a été, le matin, à Londres. M. Hammon l'a chargé de nous dire qu'il avait eu des lettres de Berlin qui annonçaient que l'arrestation de M. le duc d'Enghien y avait fait un effet prodigieux ainsi que dans toute l'Allemagne, qu'on lui mandait aussi que M. le duc d'Enghien avait été pris dans son lit et mené en chemise jusqu'à un moulin à quelque distance d'Ettenheim; et que, comme on lui avait dit qu'il était arrêté comme accusé de conspiration contre le Consul , il avait répondu que l'on devait être bien e tout ce qui s'appelle Bourbon était contre ¥ernement existant en France; mais qu'aucun > capable de tremper dans aucune conspisourde. On ajoute que Mlle de Rohan l'avait dans sa voiture à elle jusqu'à Strasbourg.
Le 9, M. de Contye et Bruslart ont été, le matin, à Londres pour parler à M. M. pour des arrangements d'argent1; M. de Quesnay est venu sur les neuf heures du matin, avec le papier du Brùish press, confirmant la nouvelle qu'il avait donnée le 4, de la réclamation des ambassadeurs ; mais venant d'une correspondance. M. de Contye est revenu le soir, et nous a dit qu'à la Cité on avait affiché que M. le duc d'Enghien était relâché; cette nouvelle était venue par la voie de la Hollande. Il s'était amassé beaucoup de monde pour lire cette affiche écrite en gros caractères. Mais la joie qu'elle avait causée dans le premier moment, s'est bientôt évanouie par le peu de fondement qu'avait la nouvelle.
Le 1 0, au matin, jour fatal à jamais ! Monsieur et M. le duc de Berry sont arrivés sur les trois heures; ils ont descendu à l'écurie, ont fait demander M. de Damas, à qui ils ont fait part de notre extrême malheur. M. de Damas est venu dans l'antichambre de la Princesse, chez qui nous étions, mon père et moi, et Ta fait demander. Elle est rentrée aussitôt avec un air qui nous annonçait la fatale nouvelle que nous allions apprendre. Nous l'avons questionnée ; elle nous a dit que Monsieur nous attendait pour nous parler. Je suis sorti sur-le-champ avec la mort
ï. Tous ces pourparlers, toutes ces allées et venues, tous ces conseils prouvent bien que la famille de Bourbon et le gouvernement anglais ne supposaient pas que Bonaparte mettrait une si fatale célérité dans l'exécution du duc d'Enghien. On s'imaginait seulement qu'il avait voulu s'en faire un otage.
dans lame ; j'ai monté chez mon père, n'ai trouvé, n'ai vu personne ; mon père m'a suivi dans le même état. Enfin Monsieur et M. le duc de Berry ont paru, et nous ont annoncé notre malheur. Jour fatal à jamais !
M. le duc de Cumberland et le duc de Glocester 1 sont venus. Nous avons été obligés de pleurer devant eux notre malheureux enfant.
Le 12, est venu le matin M. de Graïlly de la part de Monsieur; puis, à trois heures, les princes d*Or- I» ans. Je ne m'y suis pas trouvé, étant à me promener avec Adèle.
Le 13, triste anniversaire pour moi*. Nous avons vu dans les papiers les détails de la mort de mon enfant; ils m'ont rendu fier d'avoir eu un tel fils; mais en même temps redoublé fortement une dou- It ur qui ne peut avoir de bornes. J'ai cerit ainsi que mon père au Roi ; j'ai écrit aussi à ma sœur.
Le 1G, M. le duc d'Orléans est venu nous apporter une lettre que la princesse Elisabeth, fille de la reine d Angleterre, avait écrite au duc de Kent, son frère, pour le prier de nous faire part de l'intérêt que S. M. la Reine prenait à notre malheur.
Le 17, mon père a écrit au roi d'Angleterre pour
1. Le duc de Cumberland et le duc de Glocester, fils du roi Georges III.
2. Le 13 avril était l'anniversaire de naissance de ce malheureux père, qui s'écriait comme Job : «Périsse le jour dans lequel je suis né et la nuit dans laquelle il a été dit : un homme fut conçu. »
lui faire faire part de la perte que nous avons faite de notre enfant, massacré dans la nuit du 20 au 21 ; dans ce même bois de Vincennes où saint Louis rendait la justice sous un chêne à ses sujets, qui étaient, dans ce temps-là, de vrais Français et non pas des bourreaux'.
Le 18, on a fait un service à Londres; Monsieur, M. le duc de Berry et les princes d'Orléans y étaient présents, beaucoup de Français et même d'Anglais. L'évêque de Montpellier* a officié et l'abbé de Latil* a prononcé le discours. Nos officiers et gentilshommes s'y sont rendus aussi, et sont revenus à Wandstead.
Le 1 9, M. Des Cars a apporté, le matin, une lettre du Roi pour mon père et pour moi, lettre aussi bien faite et aussi touchante que la bonté de son cœur la lui a dictée. Il ne savait encore que l'arrestation; elle est en date du 2 avril. Sa Majesté a écrit aussitôt aux deux Empereurs, roi d'Espagne, roi de Naples, roi de Suède, roi de Prusse et roi d'Angleterre. Mon père a envoyé M. de Contye à Londres porter aux ambassadeurs de Russie, de l'Empereur,
1 . Il n'y eut qu'un nombre imperceptible de personnes qui prirent part à la catastrophe du duc d'Enghien. Encore se firentelles un devoir d'en témoigner leurs regrets. La France et l'Europe s'émurent et s'attristèrent de ce crime; et, en présence d'un pareil deuil, aussi universel que spontané, deuil qui se prolonge eocore dans l'histoire, Bonaparte s'aperçut qu'il avait commis une faute irréparable.