‹ Histoire des trois journées de Février, 1848 (volume 2)Chapitre 15 sur 34 · XXI · texte numérisé non relu

XXI

Quand la fumée de cette décharge se fut dissipée, quand le commandant se vit seul devant le boulevard désert, en face de tous ces cadavres, il sentit refluer en lui l'horreur de ce carnage, il en versa des larmes de désespoir. Il se hâta d'envoyer un lieutenant au café Tortoni pour expliquer au peuple par quel déplorable malentendu tant de sang venait de couler.

Mais à peine ce parlementaire était-il entré au café , qu'un homme armé d'un fusil à deux coups, la figure bouleversée par l'indignation, écarte les assistants d'un geste de colère et ajuste le lieutenant. Des gardes nationaux relèvent le fusil , entourent l'ofïîcier de ligne, et le ramènent au bataillon.

Aucune explication n'avait été entendue : c'était une monarchie tout entière qui devait être jetée au peuple, en expiation de l'erreur peut-être d'un sergent.

Le contre-coup du meurtre retentit bien-

tôt dans Paris. Le cri aux armes! nous sommes trahis, nous sommes assassinés !

s'élève autour du monceau de cadavres.

Des hommes effarés, les habits déchirés, la tête nue, qui viennent d'échapper à la fusillade, sèment de tous côtés les détails de l'affreuse tragédie. Un frisson électrique court sur la population. Ce n'est plus ce flot calme de peuple, qui passait avec une attitude heureuse et confiante sous une triple rangée d'illuminations : c'est une foule inquiète , agitée , frémissante , qui regagne promptement ses quartiers. La terreur, la colère, la pitié sont sur les figures. Les portes se ferment, les maisons s'éteignent une à une; des hommes armés sortent de toutes parts de dessous les pavés.

La colonne qui marchait tout à l'heure sur l'hôtel des affaires étrangères, qui avait rétrogradé devant la décharge , revient sur ses pas et amène un tombereau sur le champ de carnage. Elle y jette pèle-mèle une douzaine de cadavres, et se met en marche à la lueur des torches qui répandent une clarté lugubre sur cette scène d'horreur.

Le convoi se rend au bureau du National; c'est le tison de la colère du peuple; il incendie d'abord ceux qui parlent au peuple.

Du Naiioncd, le cortège s'achemine par la rue Montmartre au bureau de la Réforme; il pousse par intervalles le cii sourd de vengeance, et traverse, à pas lents, la multitude qu'il enivre d'indignation.

De temps à autre, un homme monté sur le tombereau dressait tout debout, et secouait, aux regards de îa multitude, le cadavre à moitié nu d'une femme, qu'il laissait ensuite retomber au fond du tombereau.

Cette scène fanatise la colère. Le peuple bouillonne et pousse des cris de mort. Le convoi passe toujours sombre et terrible , sous un reflet de torches, laissant derrière lui une foide exaspérée. 11 s'enfonce dans les quartiei^s sombres, où l'irritation du peuple n'est Jamais descendue en vain. Deux rangs d'hommes marchent de chaque côté, la baïonnette en avant, le fusil armé. Mais la nuit est déjà avancée, les rues sont désertes,

le tombereau roule déjà dans la solitude, emportant toujours avec lui l'appel à la vengeance, comme un bruit sourd du tonnerre. 11 se perd enfin au centre de Paris. Il s'arrête. Les torches sont consumées. L'homme assis sur le tombereau plonge le doigt dans la blessure du cadavre; il montre à ses frères la tache de sang, et jette un dernier cri de vengeance.

La colonne laisse tomber les torches et se disperse dans l'ombre des rues.

Les barricades se relèvent, la fusillade recommence; des hommes courent de tous côtés frappant de porte en porte, et criant aux armes. Les cloches s'ébranlent, le tocsin sonne, et son glas lugubre, porté par les rafales, retentit jusqu'aux Tuileries.

ïti^cDii^aismiâ ir(Dii]BSîiai2i.

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