‹ Histoire des trois journées de Février, 1848 (volume 2)Chapitre 7 sur 34 · XII · texte numérisé non relu

XII

La pluie tombait par intervalles, des nuages lourds et bas chassés par le vent rasaient les arbres des Champs-Elysées, passaient par -dessus les Tuileries et allaient se perdre dans la direction de la ville, comme s'ils traçaient d'avance dans le ciel le chemin de l'insurrection.

Au pied du péristyle le pont et le quai étaient fermés, mais la place était couverte d'une foule compacte, massive et immobile. Quelques personnes étaient assises dans les vasques des fontaines. Au delà de la place de la Concorde , le regard apercevait encore sur la rue Royale, une houle tumultueuse de peuple, qui submergeait la base de la Madeleine.

Par moment, la foule de la place de la Con-

corde se mettait à bouillonner, et au-dessus de ces remous de vagues humaines, on voyait briller le casque des municipaux qui dispersaient, le sabre au poing, les attroupements. D'autres charges partaient au galop dans la direction des Champs-Elysées.

Une vieille femme fut tuée, un homme fut blessé. La foule se retira. La place fut évacuée. Quelques hommes sautèrent dans les fossés. Les fontaines, jusqu'alors muettes et fermées, se mirent à jaillir et chassèrent les groupes qui s'étaient réfugiés dans les vasques. Durant les entractes de ce spectacle , le colonel des chasseurs qui campaient devant la chambre des députés faisait jouer des airs d'opéra à la musique de son régiment.

— Colonel, dit M. de Courtais, dans un jour de deuil comme celui-ci , ces airs sont indécents.

Le colonel fit taire les fanfares.

11 pouvait être trois heures; la chambre continuait sa discussion. La plupart des mi-

-sinistres étaient présents. M. Odilon Barrot déposa sur le bureau du président l'acte d'accusation qu'une partie de l'opposition venait de signer. M. Guizot alla prendre l'acte des mains de M. Sauzet, le parcourut d'un regard et se prit à sourire.

Peu d'instants après, M. Duchàtel arrivait à la chambre , traversait rapidement la salle des Pas-Perdus, pour aller examiner à son tour, du haut du péristyle, la physionomie de l'émeute. La place de la Concorde était entièrement balayée ; elle était gardée sur toutes les faces par de la cavalerie. L'obélisque s'élevait solitairement au milieu de la place; de chaque côté de l'obélique les jets d'eau s'épanouissaient en gerbes comme un jour de réjouissance. M. Duchàtel se retira.

Il était rassuré.

Cependant les charges réitérées et impitoyables des gardes municipaux avaient exaspéré le peuple. Il attaque à coups de pierres un des postes des Champs-Elysées. Il escalade les toits et désarme les soldats. Il brûle

de se précipiter sur les masses armées. Mais ces hommes héroïques n'ont pas de fusil, leurs mains de fer, habituées à tordre l'acier, arrachent les grilles du ministère de la marine et de l'église de l'Assomption. Ils essayent diverses barricades , d'abord dans les Champs-Elysées, puis dans les rues de Rivoli et Saint -Honoré; elles sont aussitôt abandonnées. Ce sont comme des notes indécises qui flottent d'abord çà et là sur un orchestre.

Peu à peu l'insurrection, abandonnant les rues larges et ouvertes qui avoisinent les Tuileries, rétrograde vers le centre de Paris, où elle se reconnaît et sait se défendre, et, en se retirant, essaye de forcer le poste du ministère des affaires étrangères, défonce la boutique de Lepage et celle d'un autre armurier sur le quai de la Mégisserie , puis s'engouffre et disparaît dans les rues étroites et tortueuses du quartier Saint-Martin , laissant après elle ce murmure profond et confus qui annonce une révolution.

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