XIX
On vit alors arriver <iu boulevard Montmartre quelque chose de sombre, de terrible et de solennel, comme un de ces nuages
charges d'électricité, qui couvent un mystère.
C'était une colonne d'hommes du peuple précédée d'un drapeau rouge. Ils étaient presque tous vêtus de blouses, les bras nus, et la chemise ouverte sur la poitrine. La plupart étaient désarmés, quelques-uns seulement avaient des sabres, des piques ou des fusils. Plusieurs portaient des torches , clartés vacillantes qui éclairaient à peine les figures. De loin on eût dit un incendie mobile qui roulait vers la Madeleine.
Une longue traînée de fumée vomie par les torches recouvrait d'une ombre sinistre cette procession de combattants inconnus qui descendaient des faubourgs.
La colonne marchait d'un pas délibéré, dans un profond silence. Elle vient heurter, en face du Giand-Balcon, l'épais massif de curieux qui stationnaient à cette place, le défonce, le traverse, détache et entraîne avec elle, sur ses flancs , de longs fragments de multitude.
Un peloton d'ouvriers sort des rangs de la colonne, et prend mystérieusement la rue de Choiseul, comme pour tourner une position.
Le corps principal continue de suivre le boulevard; mais à la hauteur de la rue Neuve- Saint-Augustin, les flammes des torches, inclinées par le vent de la marche, se redressent ; le fleuve de fumée qui roulait horizontalement en sens inverse, remonte et se disperse en tourbillons. La colonne est arrêtée.
La foule qui l'avait suivie s'arrête à-son tour, et tout ce vaste courant d'hommes, après les oscillations d'un premier temps d'arrêt, demeure immobile.
Que se passait-il? Cette foule en marche avait trouvé, en face du ministère des^affaires étrangères, un bataillon de ligne formé en carré qui barrait tout le boulevard.^Le commandant se tenait à cheval en avant du premier rang de soldats. On vit alors l'homme qui portait le drapeau rouge se détacher de la colonne et s'approcher du bataillon, puis
rejeter brusquement son drapeau sur l'épaule, et le cheval du commandant se cabrer. Un coup de feu partit, on nesait de quel côte. Le carré s'ouvrit et le commandant prit place au milieu.
Tout à coup les fusils se lèvent, s'abaissent, une ligne de feu déchire l'air dans toute la largeur du boulevard. Une longue détonation retentit.
L'épaisse muraille de spectateurs qui se tenait en face du bataillon , chancelle sur elle-même et tombe couchée sur le boulelevard. Les uns sont tués, les autres sont blessés, d'autres sont sim])lement renversés parla commotion. Ilsseréveillent dans un flot de sang. Un des nôtres qui donnait le bras à deux de ses amis, tombe comme entraîné par nn poids de chaque côté. 11 se relève et secoue sesdeux compagnons; l'un était mort, l'autre mourait. La foule terrifiée , indignée, exaspérée, reflue avec un cri d'horreur, se rejette dans les allées des maisons et se disperse par toutes les rues. En quelques minutes toute cette partie du boulevard est vi-
dëe. Il ne reste plus devant le bataillon qu'un pavé chaud de carnage et parsemé de milliers de chapeaux.