‹ Histoire des trois journées de Février, 1848Chapitre 15 sur 29 · XX · texte numérisé non relu

XX

Que s'était-il passé? quelle agression pouvait expliquer cette boucheiie? La foule était paisible, la colonne arrêtée. Aucune sommation, aucun avertissement, aucun roulement de tambours n'avait précédé cette épouvantable décharge. On a dit qu'un coup de pistolet avait été tiré et avait frappé !e cheval du commandant. Etait-ce là une attaque qui méritait une aussi exécrable répression? Un témoin oculaire nous assure n'avoir entendu que Tordre de croiser la baïonnette. Quoi qu'il en soit, la vérité n'est pas encore connue, le sera-t-elle jamais?

Un mystère couvre ce drame nocture qui fut l'arrêt de mort de la royauté. Le doigt de Dieu était là, tout un passé devait crouler, et les fusils sont partis.

— lu —

s XXI.

Quand la fumée de cette décharge se fut dissipée, quand le commandant se vit seul devant le boulevard désert, en face de tous ces cadavres , il sentit refluer en lui l'horreur de ce carnage, il en versa des larmes de désespoir. Il se hàla d'envoyer un lieutenant au café Tortoni pour expliquer au peuple par quel déplorable malentendu tant de sang venait de couler.

Mais à peine ce parlementaire était-il entré au café , qu'un homme armé d'un fusil à deux coups, la figure bouleversée par l'indignation, écarte les assistants d'un geste de colère et ajuste le lieutenant. Des gardes nationaux relèvent le fusil, entourent Foiricier de ligne, et le ramènent au bataillon.

Aucune explication n'avait été entendue : c'était une monarchie tout entière qui devait être jetée au peuple, en expiation de l'erreur peut-être d'un sergent.

Le contre-coup du meurtre retentit bien-

tôt dans Paris. Le cri aux armes! nous sommes trahis, nous sommes assassinés!

s'élève autour du monceau de cadavres.

Des hommes effarés, les habits déchirés, la tète nue, qui viennent d'échapper à la fusillade, sèment de tous côtés les détails de l'affreuse tragédie. Un frisson électrique court sur la population. Ce n'est plus ce flot calme de peuple, qui passait avec une attitude heureuse et confiante sous une triple rangée d'illuminations : c'est une foule inquiète , agitée, frémissante, qui regagne promptement ses quartiers. La terreur, la colère, la pitié sont sur les figures. Les portes se ferment, les maisons s'éteignent une à une; des hommes armés sortent de toutes parts de dessous les pavés.

La colonne qui marchait tout à l'heure sur l'hôtel des affaires étrangères, qui avait rétrogradé devant la décharge , revient sur ses pas et amène un tombereau sur le champ de carnage. Elle y jette pêle-mêle une douzaine de cadavres, et se met en marche à la lueur des torches qui répandent une clarté lugubre sur cette scène d'horreur.

Le convoi se rend au bureau du National; c'est le tison de la colère du peuple; il incendie d'abord, ceux qui parlent au peuple.

Du ISai'wnal, le cortège s'achemine par la rue JMonUuartre au bureau de la Réforme; il pousse par intervalles le cri sourd de vengeance, et traverse, à pas lents, la multitude qu'il enivre d'indignation.

De temps à autre, un homme monté sur le tombereau dressait tout debout, et secouait, aux regards de la multitude, le cadavre à moitié nu d'une femme , qu'il laissait ensuite retomber au fond du tombereau.

Cette scène fanatise la colère. Le peuple bouilloinie et pousse des cris de mort. Le convoi passe toujours sombie et terrible , sous un reOet de torches, laissant derrière lui une foule exaspéi ée. 11 s'enfonce dans les quartiers sombres, où Firrilation du peuple n'est Jamais descendue en vain. Deux langs d'hommes marchent de chaque coté, la baïonnette en avant, le fusil armé. Mais la nuit est déjà avancée, les rues sont désertes,

le tombereau roule déjà dans la solitude, emportant toujours avec lui l'appel à la vengeance, comme un bruit sourd du tonnerre. 11 se perd enfin au centre de Paris. Il s'arrête. Les torches sont consumées. L'homme assis sur le tombereau plonge le doigt dans la blessure du cadavre; il montre à ses frères la tache de sang, et jette un dernier cri de vengeance.

La colonne laisse tomber les torches et se disperse dans l'ombre des rues.

Les barricades se relèvent, la fusillade recommence; des hommes courent de tous côtés frappant de porte en porte, et criant aux armes. Les cloches sébranlent, le tocsin sonne, et son glas lugubre, porte par les rafales, retentit jusqu'aux Tuileries.

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