‹ Histoire des trois journées de Février, 1848Chapitre 4 sur 29 · VI · texte numérisé non relu

VI

La France était profondément éhranlée.

Elle se réveillait de son rêve de dix-huit

ans; elle doutait, elle essayait de se saisir elle-même dans sa propre vie, dans sa foi et dans son espérance , dans ce qu'elle avait voulu poursuivre et qu'elle n'avait pas atteint, depuis soixante années, par deux révolutions, à travers l'empire , la restauration et la monarchie de juillet.

Ce fut alors qu'an homme vint donner une forme à ce qui n'était que le vague instinct des esprits. Il dit : la France est la révolution. Elle veut encore ce qu'a voulu la révolution. La révolution s'est éclipsée un moment à nos regards. Cet interrègne de la démocratie vient d'un malentendu; il vient non des principes mais des crimes qui s'étaient frauduleusement mêlés aux principes. Séparons donc les principes des crimes, laissons tomber dans le temps ce qui appartient au temps, aux partis et aux passions; retirons de dessous lechafaud et rendons à son immortaUté la sainte idée, qui préexistait à la révolution , qui l'a enfantée et lui a survécu.

Brisant donc la pierre du tombeau et n'en laissant que les linges au fond , M. Lamartine ressuscita la révolution.

Son histoire alla porter dans tous les vents, sur toute la France, chez les humbles et les lettrés , les femmes et les enfants , la passion de la démocratie.

La révolution endormie dans Je peuple se réveilla et se reconnut dans ses vraies tendances. L'électricité que l'on croyait éteinte dans la nation s'embrasa , au contact d'une seule étincelle. La voix de Dieu passa dans l'éclair du génie.

Le succès de Y Histoire des Girondins déconcerta beaucoup de prévisions. Nous l'avions prédit. Cette histoire était , en effet, la conscience de la nation, révélée à elle-même et révélée dans ce magnifique langage que j'appellerais volontiers l'héroïsme de la pensée.

Cependant à côté de M. Lamartine

d'autres historiens éminents parmi les plus éminents , soufflaient aussi sur les cendres de la révolution. M. Louis Blanc, esprit ferme, logique, résolu, méthodique comme un système, ardent comme une ferme conviction , jetait au peuple une langue vive, précise, éclatante, vibrante des plus nobles émotions de fraternité. Langue d'action autant que de pensée, de propagande autant que de démonstration, et qui retentissait, à coups précipités, comme le bruit des crosses de fusil sur le pavé des barricades.

M. Michelet aussi secouait la révolution toute brûlante sur la jeunesse des écoles. Pensée rêveuse et tendre ; fleur de solitude qui exhale au ciel de l'art une suave odeur de poésie ; intelligence prophétique toujours sur le trépied, toujours inspirée et frénu'ssante des secousses de l'inspiration; âme ardente , prédestinée , éperdue en Dieu, qui éclate en paroles brèves, sybillines , entrecoupées, arrachées et emportées de ses lèvres , en lambeaux , par le

— rêvent qui soufile à sa face : hojiime de tendresse , saint Jean de la Révolution.

Ces ouvrages si divers de formes furent accueillis comme les missionnaires du moment. La France éternelle se recueillait et se retrouvait dans les grands souvenirs de son passé. Elle se pénétrait des exemples de nos pères , de leur courage et de leur patriotisme. Elle apprenait à leur école le secret de la délivrance. Une brise se levait dans l'atmosphère , les miasmes allaient être balayés.

Page 1