L'UNITARISME TEND AU PANTHÉISME
OÙ les prophètes et les prophétesses de la secte voulaient placer l'Eglise. Seulement cet avantage était payé bien cher, car le principe fondamental de la théologie chrétienne était sacrifié ; on abandonnait la notion vivante de la Divinité qui la maintient à une égale distance de l'abstra^îtion glacée et de la confusion avec le monde, et qui nous permet de reconnaître la réalisation éternelle de l'amour avant la création dans l'union sainte du Père et du Fils. Dès que l'esprit redescend de cette hauteur entourée d'un nuage épais comme toutes les cimes élevées, il n'a plus que le Dieu froid du déisme qui n'est qu'une idée ou que la divinité éparse du panthéisme qui n'est qu'un autre nom du monde. Le plus souvent la première tendance aboutit à la seconde, dans l'impossibilité où elle est de se maintenir dans le vide auquel elle est condamnée.
C'est bien là l'évolution que nous avons constatée dans l'ébionitisme, qui part lui aussi du monothéisme abstrait pour se perdre dans le panthéisme gnostique des Clémentines. 11 faut bien qu'il y ait dans cette transformation de la doctrine une nécessité logique vraiment irrésistible, puisque l'unitarisme parcourt les mêmes phases dans les données les plus différentes, aussi bien quand il prend naissance dans l'Eglise ellemême que lorsqu'il procède des étroitesses de la synagogue. 11 est d'un haut intérêt de reconnaître à quel point cette tendance était contraire à la conscience chrétienne, puisque dans un temps où l'autorité ecclésiastique n'était point fermement constituée comme après Nicée, et où la formule théologique était encore
LES ALOGES. 159
indécise à bien des égards, la chrétienté n'a pas hésité à repousser avec énergie les systèmes qui portaient atteinte à la divinité du Christ.
§ ï. La première catégorie des unitaires \
Au point de départ du mouvement unitaire, nous trouvons une secte dite des Aloges dont il est impossible de déterminer exactement les opinions, excepté sur le point spécial qui lui a valu son nom. Les Aloges ouïes négateurs du Verbe repoussaient la doctrine centrale des écrits de saint Jean - et. rejetaient son Evangile par des raisons purement théoriques, au nom d'une critique tout interne et arbitraire qui ne tenait aucun compte de l'histoire. Ennemis jurés du montanisme d'aj)rès Irénée, ils croyaient voir dans l'Apocalypse et dans le quatrième Evangile une confirmation de la tendance qu'ils désiraient à tout prix écarter. « J\e voulant pas, dit Irénée, admettre le don du Saint-Esprit qui a été répandu sur le genre humain selon le bon plaisir du Père, ils n'admettent pas l'Evangile de Jean dans lequel le Seigneur promet le Paraclet, et ils repoussent également l'esprit prophétique ^. »> Les Aloges
' On peut consulter avec fruit sur ce sujet la partie du livre de Dorner qui s'y rattache : Le^re vo7i der Person Chn'sti, p. 497-562, 698 ; Baur, Christlische Lelire der Dreieùugkeit, p. 253 et suiv.; Das Christenth. der drei er$t. Jahrhund., p. 308 et suiv. Je ne mentionne pas les ouvrages généraux sur l'histoire du dogme ni les sources que j'indique à leur place. Voir aussi VHistoire du dogme de la divinité de Jésus-Christ, par Albert Réville, Paris, 1869.
2 'Etuc'i olv TGV Aovov où 0£'/ovTai Tov T^d^k 'lojivvo'j y.sy.r^puY- IJLSVOV "AAovoi /,}v-r]6'/)C0VTa'.. (Epiph., Hxres.y Li.)
' Irénée, Hxres., III.
-160 LES ALOGES.
cherchaient à mettre en contradiction le quatrième Evangile avec les trois autres. Le prologue de Jean leur paraissait incompatible avec le début des synoptiques, ils signalaient des différences chronologiques, spécialement pour le temps assigné au ministère de Jésus-Christ, qui d'après eux n'aurait compris qu'une seule Pâque d'après les trois premiers Evangiles. Au reste, ils confirmaient à leur manière l'antiquité du document qu'ils voulaient éliminer puisqu'ils l'attribuaient à Cerinthe. Ils se débarrassaient de l'Apocalypse d'une façon plus sommaire, en demandant à quoi servait cette révélation des choses supra-terrestres ' . Les Aloges étaient des sectaires étroits qui obéissaient à l'esprit de système et prétendaient plier les faits à leurs idées préconçues. Ils suivaient cette méthode dangereuse dans les controverses théologiques qui consiste à prendre en tout point le contre-pied de ses adversaires, ne voyant pas que c'était une manière de se placer sous leur dépendanci- et d'aliéner la liberté de leurs convictions en renonçant à l'examen désintéressé des questions. Ils ne pajraissent pas avoir élaboré un système proprement dit; leur attachement aux synoptiques les empêchait sans doute de rejeter la conception miraculeuse de Jésus. Ils admettaient son union étroite avec la divinité tout en repoussant énergiquement la distinction des personnes.
La doctrine unitaire prit une forme plus arrêtée avec les deux Théodotus; le premier était un corroyeur de
1 Epiphane, Hxres., LI.
THÉODOTUS DE BYSANCE. 1 61
Bysciîice, venu à Rome vers la fin dn deuxième siècle; le second fut changeur de sou état dans la même ville. On nomme parmi leurs disciples AsclépiaJe, Hermophile et Apollonides \ Esprits secs et raisonneurs , géomètres et grammairiens par goût, ils transportaient dans l'étude des plus grands problèmes de la métaphysique chrétienne les procédés d'une dialectique rigoureuse, qui sous prétexte d'unité sacrifiait les éléments complexes des problèmes posés -. Tout en admettant la uaissance surnaturelle de Jésus % ils rejetaient l'incarnation pro])rement dite. Ils interprétaient dans leur sens la parole de Fange à Marie : « La vertu du Très-Haut te couvrira. » Elle impliquait selon eux une union simplement morale entre la divinité et l'humanité dans la personne de Jésus, sinon il eût été dit à Marie que le Saint-Esprit naîtrait d'elle. Ils s'appuyaient également sur les prophéties de l'Ancien Testament qui annonçaient un Messie né de l'homme, et surtout sur les déclarations de l'Evangile qui font allusion à la nature humaine de Jésus-Christ \ Ils n'admettaient d'autre différence entre lui et les autres hommes, que la supériorité morale '. En partant de telles données on ne
» Eusèbe, H. E., Y, 28.
Cî'J0'J7'.v. (Eusèbe, H. E., Y, 28.)
■^ C'est à tort qu'Epiphane leur attribue la négation de la conception surnaturelle de Jésus. [Hxres., LIV.)
* Epiphane, Hxres., LIV.
* « Theodotus hœreticus Bysantius doctrinam introduxit, qua Ghrislum hominem tantummodo diceret, deum autem illum negaret, ex spiritu quidem sancto natum ex virgine, sed hominem soJitarium atque nudum, nulla alla prae cœteris nisi sola justitiee auctoritate. » (Tertull., De prescripl., c. 53.)
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peut plus parler de rédemption. Jésus s'est borné à nous montrer le divin dans sa personne et dans sa vie d'une manière exceptionnelle, il réveille en nous l'élément supérieur qui est enfoui dans notre âme. Le premier Théodotus fut condamné par l'évéque Victor, bien qu'il eût réussi à rallier à sa doctrine un saint confesseur plus dévoué qu'éclairé, nommé Natalis; celui-ci ne persista pas dans son erreur et retira son appui à la secte, après une vision qui avait laissé une ineffaçable impression d'épouvante dans son faible esprit. Théodoret l'accuse d'avoir vendu à prix d'argent son adhésion à l'hérésie'. 3Iais ce genre d'attaques contre les faux docteurs doit être reçu avec une grande précaution de la part d'adversaires empressés à accepter tout ce qui pouvait les noircir.
Les Pères font mention d'une secte unitaire qui aurait admis un lien mystérieux entre Jésus et le chef des armées angéliques , désigné sous le nom de Melchisédec. Le second Théodotus semble avoir embrassé cette opinion, qui est évidemment d'origine gnostique et révèle l'influence de l'ébionitisme mystique sur l'unitarisme occidental -. Artémon maintint la secte dans sa ligne purement rationnelle. Sans rejeter la naissance surnaturelle de Jésus il écarte nettement sa divinité; il ne voulait admettre qu'une union toute morale avec le Père. Profitant avec habileté de l'ab-
1 Théodoret, Hœretic. fabuL, W, 5.
2 Tcj; CE Mî/.-/'.îes;-/.'.avo'j; ~^x^]}.% [j.£v elvai to'jtwv ça7i. (Théodoret, De hœretic. fabuL, \\, 6.) 0£CCOTOç, Tpazeî^irr;; r})v liyyq'f, Xé^ît cuvaiJL'.v T'.và tov MeXyjLGZ^ïv. ehx: [j-E^'-^rr^v. [PlnL, VII, 36.)
ARTEMON. 163
sence de formule trinitaire précise pendant tout le second siècle en Occident, il prétendit que le dogme de la divinité du Christ n'avait jamais été professé à Rome jusqu'à l'évêque Zéphyrinus, qui le premier aurait érigé en dogme ce qui n'était qu'une invention récente '. C'était méconnaître le courant profond et universel de la pensée chrétienne dès l'origine, et opposer en juriste les imperfections de la formule à la réalité substantielle de la croyance. Probablement Artémon fondait aussi son assertion sur les indécisions de l'évêque Zéphyrinus, esprit faible, flottaut à tout vent sous l'influence du rusé Caliiste, qui était son maire du palais avant d'être son successeur. Il est certain que Caliiste avait aussi bien caressé la secte de Théodotus que les autres partis religieux auxquels il avait fait tour à tour des avances ^. Mais l'inconsistance et les roueries d'un homme ne suffisent pas pour ébranler la tradition vivante de la foi de l'Eglise.
Le plus brillant représentant de l'école d' Artémon fut Paul de Samosate, qui occupa le siège épiscopal d'Antioche de l'an 260 à l'an 270 ^. Grâce à la faveur de la reine Zénobie qui se montrait fort bien disposée pour le judaïsme et tout ce qui lui ressemblait, il jouit d'un
1 Théodoret, Hxretic. fabuL, II, 11. Eusèbe, H. E., Y, 28.
2 PhiL, IX, 12.
3 A part nos auteurs ordinaires sur les hérésies, les sources principales pour Paul de Samosate sont : 1° Les fragments de ses écrits, recueillis par Jean de Bysance {Contra Nestor, et Eutych., lib. 111), reproduits d'après un manuscrit d'Oxford par Ehrlich. Dissertatio de erronbus Paul Samos. Leipsig, 1745. (Se trouve à la Bibliothèque impériale.) 2° Collection des conciles de Mansi (I, 1033 ; V, 393). Epiit. episc. ad Paul. 3° Mai, Nova colledio, VII, 1.