L'EVANGILE DE PHILIPPE
chéens n'ont pas usé du même scrupule, ils ont hardiment composé des Evangiles en se servant du récit de Luc et de Jean qu'ils remanièrent entièrement. Les Pères font aussi allusion à un Evangile dit de la vérité % dans lequel Valentin aurait formulé un panthéisme absolu, comme on peut en juger par ce fragment : « J'étais arrêté sur une haute montagne; j'entends une voix comme celle du tonnerre qui me dit : Je suis toi et tu es moi; partout où tu es, je suis; je suis répandu en tous ^. » Mentionnons encore l'Evangile dit de la perfection^ les grands et les petits Interrorjatoires de Marie, enfin l'Evangile attribué à Philippe ; tous ces écrits reposaient sur la même donnée panthéiste. Les symboles souvent obscurs variaient seuls le thème.
Le fragment suivant de l'Evangile dit de Philippe semble faire allusion aux rites de l'initiation dans quelque secte valentinienne : « Le Seigneur a révélé ce que l'âme doit dire quand elle s'élève aux cieux et comment elle doit répondre aux vertus célestes : Je me suis reconnue moi-même, dira-t-elle. Je n'ai point engendré des fils à l'Archôn, mais j'ai arraché ses racines et recueilli ses membres dispersés et j'ai appris à connaître ce que tu es''. « Ces paroles attribuent le salut à la science et à l'ascétisme. On y retrouve un souvenir des fameux mystères de JBacchus dans lesquels les membres déchirés du jeune dieu figuraient la dispersion des êtres au moment de la création, tandis que la résurrection
1 Irénée, Adv, hscres., 111,11.
^ Epiphane, //.-ères. , XXVI, 3.
' Epiphane, Id., XXVI, 13.
symbolisait la palingéiiésie universelle par le retour à l'unité,
L'Evangile dit de Marcion, est tout simplement une édition expurgée de l'Evangile de Luc. Tous les récits, tous les mots même qui peuvent à un degré quelconque favoriser le judaïsme sont supprimés. La question d'authenticité s'efface complètement devant celle de doctrine ; c'est la critique la plus arbitraire , la plus audacieusement subjective qu'on puisse imaginer. Les deux premiers chapitres du troisième Evangile sont éliminés. Marcion écarte le récit du baptême de Jésus, de sa tentation, sa généalogie, une multitude de paroles qui ont trait au lien des deux alliances et présentent l'apparition de Jésus comme un accomplissement des prophéties. La parabole de la vigne qui nous montre dans les prophètes les précurseurs du Fils, l'enseignement qui attribue à la justice divine l'écroulement de la tour de Siloé, l'entrée triomphale à Jérusalem, la lutte di' Gethsémané, l'ascension, tous ces textes sont rejetés pour des raisons préconçues. Le même système d'élimination est appliqué aux points de détail. Ainsi Marcion ne veut pas que Jésus ait invoqué l'exemple de Jonas et de la reine de Saba (Luc XI, 30- 33), qu'il ait reproché aux Juifs d'avoir versé le sang des prophètes (XI, 47), qu'il ait invoqué le témoignage de Moïse pour la résurrection des morts (XX, 37), qu'il ait parlé de la Pàque (XXÎl, 15, 16) et des douze tribus d'Israël (XXII, 30). Il ne se faisait aucun scrupule de changer entièrement ce qui lui déplaisait dans les fragments conservés; il modifiait de la manière suivante la
déclaration du Seigneur sur rimmutabilité de ia loi (Luc XVr, 17) : " Le ciel et la terre passeront, coinme aussi la loi et les prophètes^ plutôt qu'un iota de mes paroles. «Ces exemples suffisent pour justifier l'assertion de Tertullien sur Marcion : « Il a sup|)rimé ce qui était contraire à son opinion et n'a conservé que ce qui lui était conforme. « S'il n'est pas parvenu à réaliser toujours son programme avec une logique parfaite, cette légère inconséquence ne détruit en rien le fait général et dominant \
Les Evangiles apocryphes que nous avons mentionnés jusqu'ici étaient pour la plupart de simples falsifications de nos Evangiles canoniques. Semblables à ces méchantes peintures qui se sont superposées aux chefs-d'œuvre du grand art, ils devaient promptement disparaître sous l'action du temps. Les productions de l'hérésie qui n'étaient pas uniquement des superfétations parasites devaient être plus durables. L'œuvre offrait plus de résistance quand le canevas était créé aussi bien que la broderie ^. Nous avons d'abord un curieux Evangile attribué à Thomas et qui est tout entier conçu au point de vue du docétisrae '. Il roule sur l'enfance de Jésus et entasse sur cette période de sa vie prodiges sur pro-
* On trouve tous les fragments de l'Evangile de Marcion réunis dansl'/wtroduction au Nouveau Testament de de Welte, §§ 70^ 71. Voir les développements de Bleekà ce sujet [Einlant. in N. T., p. 122 et suiv.). M. Nicolas [Evang. apocr.,p. 147 et suiv,) conclut, à tort selon nous, de quelques inconséquences de Marcion qu'il n'a pas modifié dans son sens l'Evangile de Luc.
* Pour les Evangiles apocryphes je renvoie au recueil publié par Tischendorf {Evang. apocryph. Lipsiae, 1853). Voir aussi Thilo, Codex apocrgph. N. T. Lipsiee, 1832,
' L'antiquité de l'Evangile de Thomas ne fait aucun doute. Il en e.sl
diges afin de la soustraire complètement aux lois du développement graduel et vraiment humain. L'enfant Jésus est une espèce de génie capricieux et tout-puissant qui fait de la matière tout ce qu'il veut et prodigue les miracles pour satisfaire ses colères ou ses fantaisies. D'un mot il donne la vie aux figurines d'oiseaux qu'il s'est amusé à pétrir avec de la terre et on les voit s'envoler à tire -d'aile. Il fait périr avec non moins de facilité qu'il fait vivre. Un enfant tombe roide mort, parce qu'il lui a sauté sur l'épaule. Un autre détournet-il les petites rigoles qu'il a creusées dans ses jeux, il voit sur l'heure sécher sa main en punition de son arrogance. Ces châtiments provoquent de nouveaux prodiges, car Jésus consent à détruire les effets de sa vengeance , en ressuscitant ceux qu'il a tués. Ce qui domine en lui est un esprit implacable. Aussi les habitants de Nazareth viennent-ils dire à Joseph : « Avec un tel enfant tu ne peux habiter la même ville que nous, à moins que tu ne lui apprennes à bénirau lieu de maudire, car il tue nos enfants \ « Ce murmure assez bien justifié est rudement châtié. Le pouvoir miraculeux de l'enfant divin éclate dans les plus minimes circonstances. S'il va puiser de l'eau pour sa mère, il la rapporte dans un pan de sa robe. Il n'a pas besoin
fait mention dans Irénée, Adv. hxres., I, 17. Voir Origène, Homil. l in Lucam. « Scio evangelium quod appellalur secundum Thonaam. » Voir aussi Phil ,\, 1, p. 141. Nous citons cet Evangile d'après Tischendorf \Evang. apocryph. Lipsiae, 1853); il reproduit trois manuscrits, deux grecs et un latin.
1 2'j TS'.OJTOv Tuaioiov sy^wv cj cûvasa; ixsO' r,[JM'J si'y.sTv. {Evang. Thoma.'., k, c. 4.)
d'outils pour égaliser les planches qui doivent servir à la fabrication d'un joug dans l'atelier de Joseph, et quand il a ensemencé le champ de sa famille, la moisson est si abondante qu'il peut nourrir tous les pauvres de l'endroit. Mais le prodige sur lequel insiste le plus l'Evangile de Thomas, c'est le merveilleux savoir de l'enfant qui instruit tous ses maîtres et les châtie sans pitié dès qu'ils ne plient pas devant lui. Ainsi se forme dans la légende populaire la notion d'un Christ redoutable que sa mère seule pourra apaiser. Le premier de ses maîtres s'appelle Zachée, il veut lui apprendre tout ce qui se peut savoir, en commençant par le respect de la vieillesse. Mais il se trouve que c'est lui qui doit reconnaître son ignorance; quand l'enfant l'interroge sur le sens profond des premières lettres de l'alphabet, il garde le silence. « Tu ne connais pas la nature de l'alpha, lui dit Jésus ,' comment enseigneras-tu aux autres le bêta'? » Ces paroles nous mettent sur la voie de l'origine de cet Evangile, car on y reconnaît l'influence du fameux gnostique Marcus. On sait en effet qu'il rattachait son système incohérent à une explication symbolique des lettres de l'alphabet. Rien n'était plus propre à favoriser les fantasmagories gnostiques que ce faux merveUleux qui enlevait toute réalité humaine à l'enfance de Jésus, et le faisait descendre du ciel comme un pur rayon de lumière et de puissance enfermé dans une apparence terrestre. A la vue de ses prodiges les habitants de Nazareth s'écrient : « Cet en-
1 Su TO àXcpa \xri siStoç xaxà çùctv, ~h ^sr^'x :ro); aAAOuç §i- Saaxetç. {Evang. Thomx., A, c. C.)