L'A PRIORI DANS L'HISTOIUE DU DOGME
sir en quelque sorte sa physionomie morale. Nous n'avons plus maintenant qu'à nous occuper des doctrines elles-mêmes.
Deux écueils doivent être ici écartés. Il faut se garder tout autant de l'esprit de système qui applique aux faits ses généralisations hardies et les y plie au besoin, quitte à les mutiler, que du fractionnement indéfini qui enlève aux idées leur vraie signification eu les détachant de l'ensemble ou de la pensée mère dont elles dépendent. Le procédé généralisateur a été poussé aux dernières limites dans l'histoire de la doctrine chrétienne par deux écoles en tout point opposées, sauf sur cette question de méthode. L'école de l'orthodoxie à tout prix en a usé tout autant que l'école de la spéculation à outrance ; l'une et l'autre refont l'histoire au lieu de s'y conformer et commencent par y mettre ce qu'elles désirent y trouver. C'est surtout en ce qui concerne le dogme du second et du troisième siècle, que l'arbitraire des interprétations s'est donné de part et d'autre libre carrière. Plus tard la théologie prend une forme arrêtée, rigoureusement délimitée et qui se prêterait avec difiiculté à une transformation totale. Il n'en est pas de même à l'époque où elle est en quelque sorte à l'état d'élaboration; avec un peu de bonne volonté et quelques efforts on arrive à tirer à soi les idées réfractaires ; mais aussi, pour le plaisir de retrouver son propre symbole, on a perdu le sens de la réalité et on a dénaturé l'histoire.
C'est là le grand reproche que nous faisons à ce que nous avons appelé l'orthodoxie à tout prix, soit dans le
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sens catholique, soit dans le sens protestant. Le plus modéré parmi les historiens du dogme au sein du catholicisme est l'un des plus anciens et des plus savants. Le père Petau essaye bien, dans son grand livre sur la Théologie dogmatique ', d'établir l'unanimité de tous les docteurs des premiers siècles, afin de demeurer fidèle au principe de Yincent de Lérins sur l'orthodoxie traditionnelle qui doit être retrouvée en tout lieu, en tout temps et chez tous les docteurs'^. Néanmoins, à propos du dogme de la Trinité, il reconnaît plus d'une divergence chez les premiers Pères; il cherche à les atténuer en déclarant tantôt qu'elles sont insignifiantes et ne sont imputables qu'aux défectuosités du langage théologique, tantôt qu'elles résultent des nécessités et des embarras de l'apologétique chrétienne ^. Cependant, quand il en vient à l'exposition même de la doctrine de ces Pères, il avoue que Justin, Athénagore et Théophile d'Antioche ont enseigné la subordination du Fils au Père ^. Bossuet, dans la polémique qu'il soutint contre Jurieu, à l'occasion de son Histoire des variations^ se garde bien de faire cette concession. Dans une discussion admirable de lucidité et d'éloquence nerveuse, il s'efforce d'écarter tout sens suspect des textes les plus difficiles de Justin Martyr ou d'Athénagore, et de les ramener à l'orthodoxie de Nicée; son argumentation ne cesse pas d'être générale et vague, malgré ses airs de force. Son beau
1 De theologicis dogmalibus. Edit. de Paris, 1644,
2 «Quod ab omnibus, quod ubique, quod semper. » s De theolog. dogmat., vol. H, Préface, § 12.
» Id., vol. II, c. 3.
KLÉE. — MŒHLER. 245
langage ne parvient pas à dissimuler la faiblesse de son exégèse. Il en reyient toujours à dire qu'il n'est pas possible que de grands saints , martyrs du Christ, aient affaibli la notion de son éternelle divinité. Avec une telle méthode on ne recherche plus simplement ce qui a été, mais on prétend retrouver toujours ce qui aurait dû être au point de vue du système adopté '. Malheureusement elle est encore suivie par un grand nombre d'historiens, en Allemagne et en France ; on la retrouve avec tous ses inconvénients dans l'histoire du dogme d'Henri Klée^, ouvrage d'ailleurs savant (jui noie les divergences des doctrines dans l'accord fondaoïental de la tradition, en atténuant plus que de raison toutes les dissonances. « La croyance générale, dit il , s'est exprimée par les croyances particulières. » De là à forcer le sens des croyances particulières il n'y a qu'un pas, et ce pas est constamment franchi par l'auteur. V Histoire des dogmes des temps antérieurs à Nicée de Schwane, déploie plus de science pour arriver au même résultat, tout en faisant quelques concessions sur l'imperfection des formules dogmatiques des Pères du second siècle ^ Mœhler, dans sa Pairologie, maintient l'orthodoxie immaculée des premiers apologistes, et malgré son riche savoir et sa belle méthode d'exposition, il révèle d'emblée le parti pris qui empêche l'étude impartiale des
1 Avertissements aux protestants sur les lettres du ministre Jurieu. Œuvres de Bossuet, édil. Didot, t. IV, p. 298 et suiv.
2 Manuel de l'histoire des dogmes chrétiens, par Henri Klée, traduit de l'allemand par l'abbé Mabire. Paris, Lecoffre, 1848.
3 Dogmengeschichte der vorhicxnischen Zeit Von Jos. Schwane. Munster, 1862.
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faits '. ]Vous adressons un reproche identique aux travaux du même genre, publiés en France depuis quelques années. Sous la désignation d'un Cours d'éloquence sacrée^ M. l'abbé Freppcl, chanoine de Sainte-Geneviève, présente un tableau complet de la littérature chrétienne des premiers âges jusqu'à là fin du troisième siècle. Il y déploie une érudition très-vaste et jette un vif intérêt sur son exposition toujours lucide. Elle manque cependant de la haute impartialité qui ne demande à l'histoire que ce qu'elle peut donner, car lui aussi ramène de force à l'orthodoxie du quatrième siècle les pensées souvent flottantes des Pères de l'âge précédent ^. L'ouvrage le plus considérable consacré à l'histoire du dogme avant Nicée, est le savant livre de Mgr Ginoulhac, évêque de Grenoble, intitulé : Histoire du dogme catholique pendant les trois premiers siècles de l'Eglise ^. Le titre indique la méthode. C'est le dogme catholique que l'auteur veut retrouver dans toute sa rigueur, dès le second siècle. Il commence par l'exposer sur chaque article tel qu'il est oflBciellement consacré, puis il ramène tous les textes, même les plus récalcitrants, à la formule orthodoxe, sans admettre un instant l'hésitation et l'élaboration. Justin Martyr, Athénagore et Tertullien en remontrent à Athanase sur la trinité. Il n'est pas possible de
' La Pafrologie, ou Histoire littéraire des trois premiers siècles de l'Eglise chrétienne. Œuvre posthume de J. Mœhler. 2 vol., trad. par Jean Cohen. Paris, 1842.
' Cours d'éloquence sacrée (comprenant les Pères apostoliques, les apologistes, Tertullien). Paris, Bray, éditeur.
' Paris, Durand, 1866. 1" édition.