LA RELIGION TRANSFORMÉE EN SCIENCE
diate du cœur humain, qu'il batte sous la bure ou sous la pourpre, sous le sarrau du paysan ou sous le manteau du philosophe. Jésus-Christ pouvait à bon droit se glorifier de cette divine popularité de sa doctrine ; car c'était là un fait entièrement nouveau. Avant lui, tout système qui s'était élevé au-dessus des grossières superstitions du paganisme n'avait été qu'une philosophie abstraite et obscure, réservée à un petit nombre de disciples.
Voilà ce que le gnosticisme cherchait à ressusciter dans l'Eglise. Pour lui, la connaissance était tout; par conséquence le christianisme était affaire de savoir , une science pour quelques initiés. Il y avait là un renversement total de l'Evangile, et qui allait bien plus loin que la prédominance exclusive accordée à un élément sur un autre. En effet, la religion n'est absolument transformée en science, que quand on part d'une notion fataliste de l'univers. Si tout est invariablement réglé et se meut d'après des lois inflexibles, il nous suffit de connaître la machine et la place que nous y occupons à titre de rouages. Au conlraire, s'il existe un monde moral, si la liberté divine fait appel à la liberté humaine, connaître est peu, il faut obéir et se donner. Certes, l'opposition entre les deux conceptions de la religion est complète; à vrai dire, c'est l'opposition entre la spéculation fataliste du naturalisme païen et la foi vivante et libre d'une religion véritable.
Ainsi déjà, par sa tendance uniquement intellectuelle, le gnosticisme abandonne le noble drapeau du spiritualisme chrétien et revient au dualisme qui a été
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la malédiction de rancien monde. Nous verrons à quel point il a été fidèle à son principe et avec quel art souvent perfide il a ressuscité les vieilles erreurs qui avaient conduit à sa ruine la civilisation la plus Ijrillante. De ce premier caractère, tout spéculatif, résultait Tésotérisme orgueilleux qui reconstituait l'aristocratie intellectuelle et relevait la barrière devant les simples et les enfants. Il se trouvait en définitive que le privilège tournait au détriment de ceux qui s'en targuaient, car ce fruit exquis qu'ils avaient prétendu cueillir sur les plus hautes branches de l'arbre de la science, n'était plus qu'une écorce aride dans leur main. Mieux valait le pain fortifiant rompu largement aux multitudes qui se pressaient sur les pas du Christ!
La prédominance de l'élément intellectuel et spéculatif dans le gnosticisrae ne doit pas nous le faire prendre pour une simple école philosophique, du moins au sens moderne. On se trompe quand on n'y voit qu'une philosophie de la religion ' . Nous sommes ainsi reportés à des conceptions trop modernes et qui ne répondent pas à l'époque troublée qui vit naître avec la gnose prétendue chrétienne tant d'autres systèmes analogues. La philosophie, surtout depuis Descartes, se présente à nous comme entièrement distincte de la poésie par la sévérité de ses méthodes et la rigueur de ses déductions. Elle peut bien s'efforcer de plier à ses systèmes les symboles d'une religion déjà établie et avec laquelle elle doit compter. C'est ce qu'a tenté de nos jours l'iiégélianisme avec une singulière hardiesse d'interpréta-
* C'est là l'idée de Baur dans son remarquable travail sur la gnose.