‹ Histoire des trois premiers siécles de l'église Chrétienne (volume 2)Chapitre 311 sur 387 · IL POSE LES VRAIS PRINCIPES DE LA CRITIQUE · texte numérisé non relu

IL POSE LES VRAIS PRINCIPES DE LA CRITIQUE

crois qu'il contient des pensées plus sublimes que ce que j'aperçois. Je ne condamne point ce que je ne sais pas saisir, j'admire plutôt ce qui me dépasse * . » Cette importante réserve faite, Denys accorde à la critique sa juste |)art. Il ne peut rejeter l'Apocalypse au nom même du caractère sublime qu'il y reconnaît, et il trouve avec raison une confirmation de cette intuition immédiate du divin dans le sentiment général de l'Eglise. Mais il se garde bien d'appliquer cette preuve toute mystique au côté scientifique de la question qui ne relève que de l'examen attentif. Cet examen il le poursuit avec profondeur, et sa conclusion est que l'Apocalypse n'est pas de l'apôtre Jean. Il arrive à ce résultat en comparant les écrits incontestables de l'apôtre avec le livre des révélations. Il } a là un trait de génie ; car il a ainsi trouvé une base solide d'appréciation. Il a indiqué la voie la plus sûre de la critique. Cette comparaison porte d'abord sur le style. Il fait remarquer que le grec de l'Evangile et des Epîtres est infiniment plus correct que celui de l'Apocalypse, qui est surchargé d'idiotismes hébreux. Il compare ensuite le développement des pensées et montre qu'il y a une analogie frappante entre l'Evangile et les Epîtres qui tendent également à établir l'incarnation du Verbe contre le docétisme. La méthode de l'exposition est la même dans ces écrits, tandis qu'elle est très-différente dans le livre des révélations. En troisième lieu, Denys porte la comparaison sur le terrain psychologique. Ni dans son Evangile, ni dans ses lettres, Jean

- Eusèhp, H. E., VII, 25.

JULES AFRICAIN. 44 i

lie se nomme, tandis que l'auteur de l'Apocalypse insiste à chaque instant sur sa personne. Enfin il est étrange que Jean dans ses lettres ne fasse aucune allusion aux révélations dont il aurait été honoré, s'il a écrit l'Apocalypse, tandis que Paul revient fréquemment à celles qu'il a reçues. Ce n'est pas que Denys foule aux pieds la preuve externe proprement dite et dédaigne la tradition qui attribue à Jean le dernier livre de l'Ecriture. Il essaye de concilier cette tradition avec les résultats de son examen, en attribuant l'Apocalypse à Jean le Presbytre. Certes, on peut discuter et rejeter le résultat de ses recherches sur ce point important, comme nous le faisons nous-mème*. Mais on ne saurait trop admirer sa méthode ; il a été l'initiateur de la saine critique, unissant le respect des choses saintes à la liberté de l'examen. Clément se montre sur ce point supérieur à Origène, qui, comme nous l'avons vu, penchait vers la théorie du canon providentiel, sûr moyen de mettre à la charge de la Providence les erreurs et les tâtonnements de l'esprit humain. L'exemple du grand Alexandrin est concluant à cet égard, car il introduisait dans les livres sacrés le Livre de Suzanne et quelques autres apocryphes.

^" HT. — Jules Africain, Méthodius, PampMjle le Martyr.

Denys d'Alexandrie avait été précédé dans la voie de l'exégèse par Jules l'Africain, qui provoqua la let-

' Voir le volume II de la première série de notre Histoire des Trois premiers siècles fie l'Eglise chrétienne , p. 115.

4i2 SON GRAND SENS CRITIQUE.

tre d'Origène sur le Livre de Suzanne. C'est par la réfutation de son puissant contradicteur que l'on apprend à connaître la finesse de son sens critique. Les raisons pour lesquelles il rejette l'écrit apocryphe qu'Origène tenait tant à conserver sont très-remarquables. Elles tiennent en parfait équilibre la preuve interne et la preuve externe. Jules l'Africain en appelle d'abord à la preuve historique, au canon des Juifs qui ont éliminé le Livre de Suzanne. Il demande autre chose à l'histoire qu'un simple témoignage ; il se transporte dans l'époque et dans le milieu où la tradition plaçait les faits racontés ; il établit que l'état des Juifs pendant la période de la captivité rendait impossible la richesse attribuée par le récit à la famille de Suzanne. Il passe ensuite à l'étude du texte lui-même et montre qu'il renferme des jeux de mots qui supposent un original grec. Il s'en prend à la personne de Daniel et il prouve qu'il n'était pas capable de rendre le jugement qui lui est attribué et qui est plus digne d'un histrion que d'un grand prophète. Enfin, s'élevant à des considérations plus hautes encore, il compare le mode de révélation dans l'apocryphe au mode de révélation dans la prophétie authentique, et il conclut de toutes ces considérations que l'Eglise ne saurait accepter pour un divin oracle ce qui n'est qu'une fable absurde*. C'est ainsi qu'au troisième siècle naissait la critique, celte compagne inséparable de la théologie appelée à séparer le grain de la paille dans le froment de Dieu; elle possédait, dès le premier jour,

1 Voir la lettre d'Origène à Jules Africain, où il expose tonte l'argumentation de son contradicteur. [Origenis opéra, \, 7.)

METHODIUS. 413

cette piété ferme et cette saine liberté , qui permettent de discerner le divin et de le dégager des altérations qui le surchargent. L'époque de ferveur et d'indépendance qui précéda Nicée était admirablement appropriée au développement d'une science si nécessaire à l'Eglise; elle fut arrêtée court dans son premier essor après le quatrième siècle.

Tout annonce le commencement d'un âge nouveau. Plus on avance vers la fin du troisième siècle, plus les susceptibilités dogmatiques se réveillent. Mais ceux-là même qui les éprouvent le plus vivement n'échappent pas aux indécisions de leur temps.

Méthodius, évêque de Patara en Syrie, mort en 311, a beau s'être rendu recommandable à l'orthodoxie de l'époque suivante en s'attaquant aux écrits d'Origène, il n'en a pas moins maintenu la subordination du Verbe'. « Dieu, dit-il, a voulu que celui qui existait avant les siècles dans les cieux fût aussi produit pour le monde, c'est-à-dire que ce qui était auparavant inconnu fût révélé". Dieu seul est sans commencement. « Le Verbe est au-dessus du temps ^, et toutes choses ont été faites par lui ; il est comme la main de Dieu qui, après avoir créé la matière, lui a imprimé la forme, l'ordre, l'harmonie*.

1 On trouve de nombreux fragments des écrits de Méthodius dans Photius {Codex, 234-236; Epiphane, Hxres., 64). Ils ont été recueillis par Galland [Bibliotheca Patrum, III, 6G3).

* Tcv Tcpoûv-a YjS-r] Trpb twv aiwvwv èv toTç oùpavoT^ èêouXYjôev xai TU) y.ociJLw Y^wv^aai, o o-^ l'jxi Trpôuôsv àYVûO'j[ji,£vov yvwpi'aa'.. {Phot. Cod., 236, 311, édit. Bekker.)

* AopiGTWç, à)(p6vw;. (W.) Le père demeure àvap/^oç. {M., 235, 304.)^

* 0 uib; Y) 7uavxoBuva[;.o; y.al xpaiatà -/elp tou :raTp6ç. (Id., 236, 304.)

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