‹ Histoire des trois premiers siécles de l'église Chrétienne (volume 2)Chapitre 316 sur 387 · PAS D'ABSTRACTION PLATONICIENNE · texte numérisé non relu

PAS D'ABSTRACTION PLATONICIENNE

préoccupation est déjà un écart; l'inspiration dominante est moins libre. Le fleuve, en s'enferraant entre des rives mieux marquées, perd quelque chose de son jet puissant et primitif. D'une autre part, la théologie d'Irénée, tout entière dirigée contre la métaphysique du gnosticisme, s'établit fortement sur le terrain solide de la vérité morale; elle ne se paye point de mots, repousse tout ce qui rappelle un vain et subtil symbolisme, et se meut en pleine réalité. De là vient que tout ce qui concerne la personne et l'œuvre de Jésus-Christ y est traité avec une supériorité incontestable. Nous avons vu déjà , par le plan du livre d'Irénée contre les hérétiques, avec quelle vigueur dialectique il a réfuté la gnose, la poursuivant dans tous ses déguisements, déchirant le voile artificieux de ses symboles bibliques, lui opposant tour à tour les textes sacrés ramenés à leur véritable esprit, et les grands principes de la conscience si insolemment foulés aux pieds par une spéculation fataliste qui fait du mal une nécessité divine. Considérons maintenant son système théologique proprement dit.

Sa théodicée est bien plus dégagée des abstractions platoniciennes que celle des écoles chrétiennes de l'Orient. Il n'insiste pas sur l'incompréhensibilité de Dieu, comme Justin et Athénagore. Personne n'a élevé plus haut que lui la barrière entre le fini et l'infini , entre la créature et le Créateur. « Dieu, dit-il, crée ; l'homme est produit \ » Il écarte toutes les assimilations

1 « Deiis quidem facit, homo autein fit. »[Hxres.^ W , 24.) (Edit. Feuardentius. Paris, 1639.)

iW NOTION VIVANTE DE DIEU.

profanes. TI reconuaît hautement que le langage humain ne rend jamais les perfections divines, puisqu'il est obligé de diviser et d'anal} ser là où, en réalité, il n'y a qu'une vivante unité. Les attributs de Dieu ne sont distingués que parles besoins de notre cs-rit; ils se fondent dans un même rayon de pureté, de sainteté, de gloire, d'intelligence et d'amour. « Si les gnostiqucs, dit-il, connaissaient les Ecritures et s'étaicrt laissé instruire par la vérité, ils reconnaîtraient que Dieu n'est pas comme les hommes, et que ses pensées diffèrent des leurs. Le Père universel, en effet, est à une grande distance des affections et des passions humaines- 11 est simple et non composé, toujours semblable et égal à lui-même; il est tout sentiment, tout esprit, tout pensée, tout raison, tout ouïe, tout oreille, tout lumière et la source unique de tout bien. Il est bien au-dessus de tous les attributs, et c'est pourquoi il est ineffable '• » 3Ialgré cette distance infinie , qui nous sépare de Dieu, il n'est point pour nous cet abîme silenciLux des gnostiques qui précède la vie, échappe à toute perception, et qui n'est qu'un autre nom du vide ". Dieu est essentiellement esprit, sagesse, justice, amour ^. S'il demeure icvisible à l'œil de la créature , il est perçu par l'amour, qui est une émanation de son être et constitue la vie morale des êtres faits à son imagée Aous échappons aiusi a cette transcendance qui réduit la Divinité a un être de raison. Irénée a secoué le joug de la métaphy-

1 Hxres. ,11, 16.

2 « Vacuam esse eum coafitebantur. » [Id., Il, 17.)

3 Id., III, 43.

* « Per charitateiii proximum fieri Deo. » (Id., 'A, 45.)

LA TRINITÉ AFFIRMEE. 421

sique abstraite qui pèse sur l'esprit des Pères platoniciens, et qui a exercé une si fatale influence sur la doctrine du Verbe. Son Dieu est un Dieu vivant, et non une simple idée ou conception philosophique; la sainteté et l'amour tiennent à son essence. L'amour est bien le fond même de son être, comme cela ressort du passage où le pardon d'Adam est fondé sur ce que Dieu est invincible dans sa magnanimité*. Ainsi, pour Dieu, ne pas aimer, ne pas pardonner, ce serait être vaincu et amoindri. Cela revient à cette définition de saint Jean : Dieu est charité.

Irénée est très-sobre sur l'ontologie divine ; il ne veut pas même essayer de lever le voile qui enveloppe l'essence de Dieu pour notre faible esprit. De là son extrême réserve sur cette haute métaphysique où se jouait la gnose. 11 afïirme la Trinité, distinguant nettement le Père duquel tout procède, le Verbe, qui a tout reçu du Père, et 1 ■ Saint-Esprit, qui était avant le monde \ Irénée n'essaye pas de présenter une construction métaphysique de ce grand mystère. On éprouve une certaine difficulté à distinguer nettement le V«'rbe du Saint-Esprit, du moins au point de vue des offices ou des attributs. « Dieu, dit-il, e^t tout Esprit et tout Verbe. Ce qu'il pense, il le dit, et ce qu'il dit, il le pensée »

' « Sed quoniam Deu? invictus et magnanimus est, mag'nanimum qiiidem se exhibait ad correctionem hnminis. » {Hierei., III, 33 )

« « Âdest ei (Patri) semper Yerbum et Sapientia, Filius, et Spiritus. » (/'/., IV, 37.

3 « Deus autom totus existens mens et totns existens Lo!?os, quod cogitât, hoc et loquitur; et quod loquitiir, hoc et cogitât. Cog-itatio enim ejus Lopos, et Logos mens, et omnia concludens mens, ipse est Pater. » [Id., II, 48.;

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