‹ Histoire des trois premiers siécles de l'église Chrétienne (volume 2)Chapitre 331 sur 387 · NULLE IDÉE D'EXPIATION RATTACHÉE A LA CÈNE · texte numérisé non relu

NULLE IDÉE D'EXPIATION RATTACHÉE A LA CÈNE

courir à l'Eglise. Gardons-nous d'ailleurs de l'exagérer. Ce n'est pas le sacerdoce proprement dit qu'Irénée a cherché à restaurer, car il n'admet point d'autre sacrifice pour le péché que celui du Christ. La sainte cène n'est point à ses yeux le renouvellement de l'immolation du Calvaire par les mains d'un prêtre. Non, tout a été accompli sur la croix ; la paix est faite entre l'humanité et Dieu. Jésus-Christ a décidément aboli le sacrifice au sens antique, comme il a aboli le sabbat et les fêtes ' . Le repas eucharistique n'est qu'un sacrifice de prospérité ou d'action de grâce; il n'a rien d'expiatoire. Cette notion de sacrifice appliquée à la cène n'était pas sans danger; elle devait, en se mêlant à l'idée d'expiation, aboutir plus tard au rétablissement d'un sacrifice proprement dit, qui ne fut pas simplement le mémorial, mais encore le renouvellement quotidien de l'immolation du Calvaire. Irénée est encore bien éloigné de cette transformation de la sainte cène, qui eut pour première conséquence d'introduire le sacerdoce dans l'Eglise, car celui-ci n'est vraiment fondé que quand il est rattaciiéau sacrifice; sans sacrifice, il n'y a point de sacrificateur. « 11 nous faut, dit l'évéque de Lyon, rapporter nos oblations il Dieu, et nous montrer reconnaissants en toutes choses envers le Dieu créateur, lui offrant les prémices de sa créature. L'Eglise seule offre ainsi à Dieu un pur sacrifice 2. » « Le pain et le vin de la cène ne nous pré-

1 (( Cum abnuisset holocaustomata, et sacrilicium, et oblatioaes, et adhuc etiam et neomenias, et sabbata et ferias et reliquam universam consequentem bis observationein, intulit, suadens eis quaî salutaria sunt. » {Hares., IV, 32.)

2 « Oportet enim nosoblationem Deo facere et in omnibus gralos inve-

sentent point la réalité du corps de Jésus-Christ. Ils font partie des choses créées. Jésus, donnant un conseil ou un exemple à ses disciples, a voulu que les prémices delà création fussent offertes à Dieu, non qu'il en eût besoin, mais pour que nous lui témoignions notre reconnaissance active. Il a pris le pain qui fait partie de la création, et après avoir rendu grâce, il dit : Ceci est mon corps. Et de môme, il déclara que la coupe, qui fait également partie de la création, est son sang, et il nous enseigne ainsi Toblation nouvelle du Nouveauïestament que l'Eglise présente à Dieu, selon la traditioîi des apôtres, offrant à celui qui nous donne les aliments les prémices de ses dons \ » Le sens de ce passage est clair : ce qui est offert à Dieu, ce sont les prémices des choses créées, qui, en conservant leur nature propre, nous servent à exprimer notre reconnaissance pour le Dieu qui nous nourrit. « N'est-il pas évident, lisons-nous ailleurs, que le pain eucharistique ne saurait être appelé le corps de Christ, et que le calice ne saurait être appelé son sang que si l'on reconnaît que le Fils de Dieu a vraiment créé le monde, et que c'est son Verbe qui fait fructifier l'arbre, couler les sources, germer le blé et mûrir

niri fabricatori Deo^ primitias earum quae sunt in ejus creatura olïerentes : in hanc oblationem Ecclesia sola puram offert fabricatori , offerens ei cum gratiarurn actioneex creatura ejus. n{Hacres., IV, 35.) Ilpos^ioc- [;.£V 8s a'jTw Ta "is'.a , lisons-nous dans les Parallèles sacrés de Jean Damascène.

1 « Eura qui est ex creatura panis accepit. Calicem similiter qui est ex ea creatura suum sanguinem confessus est et Novi Testamenti novam docuit oblationem, quam Ecclesia ab apostolis accipiens in universo mundo offert Deo ei qui alimenta nobis prœstat, primitias suorum munerum. » (Hxres, TV, 32.)

la moisson? Comment nos adversaires peuvent-ils prétendre que la chair nourrie par le corps et le sang du Seigneur soit réservée à la corruption? Nous offrons à Dieu ce qui lui appartient, affirmant la relation et Tunité de la chair et de l'esprit. De même, en effet, que le pain qui vient de la terre, dès qu'on a prononcé sur lui l'invocation divine, n'est plus du pain ordinaire, mais devient l'Eucharistie, tout ensemble terrestre et céleste, de même nos corps qui reçoivent l'Eucharistie ne sont plus corruptibles, mais possèdent l'espérance delà résurrection. Nous offrons à Dieu ce dont il n'a pas besoin, mais c'est aJSn de reconnaître ses dons et sanctifier ainsi les choses créées * . >> La teinte mystique du langage d'Irénée ne cache pas sa vraie pensée. Youlant combattre le docétisrae des guostiques, qui méprisaient la création corporelle et l'assimilaient au mal, il la relève comme l'œuvre même du Verbe; elle lui appartient en propre, elle est comme son corps et son sang. Le sacrifice de la nouvelle alliance rappelle cette haute dignité des choses créées, car il consacre à Dieu par la prière les prémices de cette même création ; ces prémices ne sont pas matériellement transformées, elles sont élevées seulement à une dignité nouvelle et céleste par l'invocation divine. Ainsi l'Eucharistie, à elle seule, ennoblit la création matérielle, et on en peut conclure que notre corps, qui appartient à cette création, n'est pas en soi un élément

1 « Quomodo autem constabit eis, cum panem in quo gratis actte sunt, corpus esse Domini sui et calicem saiiguinis ejus, si non ipsum fabricatoris mundi Filiiim dicant, id est Verbum ejus... Offerimus ei non quasi indigenti sed gratias agentes donalioni ejus et sanctificantes creaturain. »

voué à la corruption. Le repas eucharistique nous offre ainsi une garantie de notre résurrection. La même pensée se retrouve développée dans un autre passage qui doit être interprété à la lumière des textes déjà cités. Il s'agit toujours de réfuter le docétisme : « Ils se trompent, ceux qui méprisent toute la création de Dieu et nient le salut de la chair. Jésus ne nous aurait donc pas rachetés à la croix par son sang, le calice eucharistique ne serait donc pas la communication de son sang, ni le pain rompu la communication de sou corps ^ Etant les membres de son corps, nous sommes nourris par les éléments naturels; il nous fournit ces éléments en faisant lever son soleil et eu nous donnant la pluie à son gré ; il a confirmé que ce vin du calice, qui fait partie de la création, est son sang par lequel il augmente notre sang, et que ce pain, qui fait partie de la création, est aussi son corps, qui nourrit le nôtre-. Quand la coupe où se mêlent l'eau et le vin, et le pain rompu, ont reçu la parole divine, nous avons l'Eucharistie du sang et du corps de Christ, qui fortifie et nourrit la substance de notre chair. Comment, après cela, prétendre que la chair, ainsi nourrie du sang et du corps de Christ, ne saurait recevoir le don de Dieu, qui est la vie éternelle? De même que le cep de la vigne déposé dans la terre fructifie en son temps, et que le grain de blé meurt dans

1 « Sic neque calix Eucharistise communicatio sanguinis ejus est. » {Hxres., V, 2.) Ces mots sont ainsi traduits dans la traduction des Pères de la collection Genoude : ainsi il ne serait pas vrai que le vin fût changé en son sang dans V Eucharistie . (Vol. Ill, p. 479.) C'est en user librement avec les textes.

2 « Eum calicem qui est creatura, suum sanguinem quiloffusus est, ex que auget nostrum sanguinem. » (H^eres., V, 2.)

le sol, s'y dissout, puis eu ressort multiplié sous l'action de l'Esprit de Dieu , qui accomplit tout ce qui sert à l'usage de l'homme, de même que ce pain et ce vin deviennent sous l'invocation de la parole de Dieu l'Eucharistie, c'est-à-dire le corps et le sang du Christ, de même nos corps, une fois qu'ils auront été broyés, déposés et dissous dans la terre , seront ressuscites en leur temps par le Verbe à la gloire de Dieu le Père '. » En résumé , le monde matériel est la création du Verbe; le pain et le vin qui nous nourrissent nous viennent de lui; en offrant au Verbe les prémices de cette création, nous lui offrons ce qui nous est fourni par lui. Consacrés par la parole divine , ces éléments sont comme son corps et son sang, mais ils ne changent nullement de substance, puisqu'ils nous nourrissent comme des aliments ordinaires, et qu'ils sont destinés à exprimer notre gratitude pour la munificence divine, qui nous fait trouver l'entretien et le développement de notre vie dans la création naturelle. Nous y honorons l'œuvre du Verbe qui agit en elle, et comme une sorte d'incarnation. S'il est un reproche à faire à Irénée, c'est d'avoir trop écarté de la sainte cène l'idée du sacrifice du Christ, et d'y avoir vu plutôt le mémorial de la création que de la rédemption, par la raison qu'il voulait, avant tout, renverser le docétisme gnostique. Nous ne nions pas que certaines de ses expressions ne se prêtent à des interprétations diverses, et qu'en pressant la lettre, on

1 Hxves., Vj 2. L'Eucharistie est ici présentée^ non comme le principe actif de la résurrection, mais comme sa garantie, puisque c'est le Verbe qui, au dernier jour, rendra la vie à nos corps.

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