L'ÉGLISE EST UNE HIERARCHIE
n'en puisse tirer avantage au point de vue du réalisme sacramentel ; mais le sens général de ces divers passages, rapprochés les uns des autres, est bien tel que nous l'avons présenté. Eu tout cas, quelle que soit l'interprétation à laquelle on s'arrête, il est évident que le repas eucharistique n'est pour l'évêque de Lyon rien moins qu'un renouvellement du sacrifice rédempteur ^ Tl en résulte qu'il n'a pas voulu restaurer la prêtrise judaïque, qui n'a de raison d'être que quand l'autel expiatoire a été replacé au centre du culte chrétien.
Ce n'est pas le sacerdoce proprement dit, c'est l'autorité qu'il cherche à relever afin d'opposer une barrière à l'invasion de l'hérésie. L'Eglise nous est présentée, non plus comme une société de croyants, mais comme une hiérarchie de droit divin, bien qu'elle manque encore de centre et d'organisation fixe. Irénée se tait sur le mode d'admission des nouveaux chrétiens; il n'a point présenté de théorie du baptême. On a pré-
1 On oppose à notre interprétation le texte: uYerbum rjKod offerturDeo.» [Hures., W , 33.) Mais c'est une leçon vicieuse; il faut lire : « l'er quod ofï'ertur. » C'est la seule leçon qui soit d'accord avec la doctrine d'Irénée. Neander, dans son Histoire des Dogmes (vol. I, p. 250-253), a trop accordé, selon nous, aux partisans de la présence réelle, dans son interprétation des textes que nous avons cités. Il n'a pas assez tenu compte de l'idée générale d'Irénée sur la création, qui est l'œuvre et la manifestation du Verbe. L'Eucharistie est destinée à mettre en pleine lumière ce côté divin de la création matérielle, qui apparut avec éclat dans l'incarnation. L'action de grâce rattache l'élément naturel à l'agent céleste qui l'a produit.Notre interprétation est confirmée par le fragment d'Irénée, retrouvé par Pfafi". Nous y lisons en propres termes : 'H TupoGçopà t'^ç Eùy^ap'.- CTÎa; 0J7. ïi-'. crapy.'.y.r, àXXà TV;ii;j.x-'.-/.r,. (L'offrande de l'Eucharistie n'est pas charnelle, ma.\^ spirituelle.) Si le pain et le vin de la cène sont assimilés au corps et au sang de Christ, ils n'en sont pas moins désignés comme les prémices de la création et appelés : k^r.'rJjr.x.
Ui LES ÉVÊQUES SUCCESSEURS DES APOTRES.
tendu qu'il admettait le baptême des enfants en se fondant sur un passage déjà cité où il déclare que Christ en traversant le berceau a sanctifié Tenfance. Mais c'est une pure et simple supposition. Il est bien autrement explicite sur le gouvernement de l'Eglise. Les apôtres n'ont pas été .simplement les témoins choisis du Christ, les représentants attitrés du christianisme primitif qui doit être à jamais la loi régulatrice de la pensée et de la vie chrétienne ; ils possèdent encore un pouvoir organisé et transmissible; ils sont les chefs d'une hiérarchie permanente et ji ce titre revêtus du don personnel de l'infaillibilité : « Le Seigneur a donné à ses apôtres le pouvoir de l'Evangile, c'est eux qui nous font connaître la vérité, c'est-à-dire la doctrine du Fils de Dieu, car le Seigneur leur a dit : Qui vous écoute m'écoute * . » Disciples de la vérité , ils sont préservés de toute erreur -. L'Esprit les a rendus accomplis''. Aussi leur doctrine est-elle la règle de la foi transmise à l'Eglise \ Ils se sont gardés purs de toute accommodation, comme le médecin qui ne concède rien au mal qu'il veut guérir ■'. »
La doctrine des apôtres est tout d'abord contenue dans leurs écrits ; Irénée élève très-haut l'autorité des Evangiles, qu'il compare dans un texte fameux aux
' « Apostolis Dominus dédit potestatem Evangdii. » [Hxres., \{\,Prœfatio.)
2 « Extra omne mendacium sunt. » [Hares, III, V.)
3 Jd., m, 12.
* «Deus... quem apostoli tradunt, quem Ecclesia credidit. » (M., W, 55.)
^ id., m, 5.
LES ÉGLISES APOSTOLIQUES GARDIENNES DE LA TRADITION, iio
quatre chérubins, aux: quatre animaux de l'Apocalypse * . 3Iais la tradition orale n'a pas moins d'importance que la sainte Ecriture. Les hérétiques sont aussi coupables de se soustraire à la seconde autorité qu'à la première'. Les anciens qui entouraient saint Jean à Ephèse sont mis sur le même rang que les écrivains sacrés. Polycarpe et les hommes qui ont entendu les apôtres sont invoqués comme autorité décisive ^ La tradition orale peut même suppléer à l'Ecriture sainte et des peuples entiers s'en contentent '. Ainsi s'est constituée la règle de la foi, écho de cette tradition apostolique écrite ou orale mais qui a été communiquée aux Eglises fondées par les apôtres ^. Celles-ci sont naturellement les dépositaires par excellence de cette tradition. Si quelque discussion est soulevée sur telle ou telle question minime, il faut recourir aux Eglises les plus antiques qui ont été honorées de la présence des apôtres et on apprendra d'elles ce qui est certain et positif sur le point contesté. Irénée n'établit aucune différence entre les Eglises d'origine apostolique. S'il s'en réfère de préférence à l'Eglise de Rome, c'est qu'elle est la plus rapprochée de lui, et qu'il n'a pas le loisir de produire les titres des autres Eglises de même ordre : « Il serait trop long, dit-il, de dérouler
i Hxres.,lU, i].
2 « Traditionein, quaj est ab apostolis, qui.« per successioiies presbyterorum in Ecclesia custoditur. » {Id., III, 2.)
3 Id., ni, 3.
* « Multœ gentes barbarorum quorum qui in Christuin creduat sine chartis et atramento scriptam habentes per Spiritutn in cordibus suis salutem. » [Id., III, 4.)
s (( Ecclesia autem ornnis per universum orbem, banc accepit ab apostolis Iraditionem. » (Id., II, 9 ; comp. III, 4.)
446 LES EVÊQUES ONT LE DON DE L'JNFAlLLIlilLlTE.
la succession de toutes les autres Eglises'. » Jl s'eu tient à celle qui est la plus voisine, la plus connue, illustre par sou antiquité et par sa londation qu'elle doit à deux apôtres , dont il proclame l'égalité. « Pierre, ditil, était l'apôtre du même Dieu que Paul ^ » Nous verrons que dans les débats sur la fixation du jour de Pâques il a écarté de la manière la plus explicite la primauté de l'évoque de Rome.
Reconnaissons d'ailleurs qu'il avait suffisamment travaillé à préparer le triomphe de la hiérarchie. L'épiscopat est reconnu par lui comme la vraie succession de l'apostolat dans l'Eglise. Il a les mêmes droits, la même autorité ; c'est lui qui est le gardien jaloux et vigilant de la tradition. Son institution directe remonte aux apôtres^. L'épiscopat n'a point conservé pour Irénée le caractère représentatif et démocratique qu'il avait dans les temps primitifs , alors que la charge d'évêque ne se distinguait pas de la charge d'ancien. Le même esprit qui animait l'apostolat inspire l'épiscopat qui ne fait que le continuer. Bien plus, les évêques ont le don de la vérité afin de conserver intact le dépôt des traditions. « Il faut obéir, dit Irénée, aux anciens qui ont succédé aux apôtres et qui ont la succession de l'épiscopat. Ils ont reçu le don surnaturel de la vérité selon le bon plaisir du Père '. » ?»'ous devons tenir pour suspects
* « Sed quoniam vakie longum esl omnium Ecclesiarum enumerare successiones. » {Hxres., 111, 3.)
2 id., m, 3.
3 Ty; ajTfj liçz'. v.ac tt, àu-fj o'.cayf^ r,-î. àizh tûv àzoîj'rcAwv èv zf,
r^liôiç. {Hxres, 111, 3.)
* « Quapropter eis qui lu Ecclesia sunt presbyteris obaudire oportet, his
L'INSPIRATION DE LA BIBLE ESt ABSOLUE. 441
ceux qui se sont écartés de la succession principale , dans quelque lieu qu'ils se rassemblent; nous devons les traiter comme des hérétiques, professant de mauvaises doctrines; ce sont des schismatiques élevés à leurs propres yeux, trouvant leur satisfaction en eux-mêmes , ou des hypocrites. Tous s'éloignent de la vérité. Les hérétiques qui apportent un feu étranger sur l'autel de Dieu, c'est-à-dire des doctrines étrangères, seront consumés par le feu céleste comme INadab et Abihu*. C'est être hors de la vérité que d'être hors de l'Eglise \ L'Ecriture sainte ne suflSt plus comme autorité unique; elle n'est interprétée avec sécurité que sous le contrôle de l'épiscopat^. La peur de l'hérésie avait poussé Irénée jusqu'à ces conséquences extrêmes de la doctrine d'autorité. Le jour de leur triomphe n'était pas encore venu , mais il avait déposé dans le sol des semences qui n'y devaient germer que trop tôt, et qui à cette époque même trouvaient à Rome môme une terre de choix pour y mûrir.
Sur l'inspiration des saintes Ecritures Irénée n'a rien enseigné de bien original. Il paraît l'avoir admise dans toute sa rigueur pour l'Ancien etle iN'ouveau Testament ; il croit à la fameuse légende des Septante traduisant isolément la Bible et aboutissant à une version identique. Il prétend môme que, grâce à l'inspiration prophétique, les soixante et dix traducteurs d'Alexandrie avaient re-
qui successionem habeat ab apostolis^ qui cum episcopatus successione charisma veritatis cerlurn, secundurii placituui Palris acceperunt. » {Flaires., IV, /.3.)
1 Id. — ^ « Extra veritatom, id est extra Ecclesiam. » {Ici., IV, C2,)
3 Id., IV, 43.