‹ Histoire des trois premiers siécles de l'église Chrétienne (volume 2)Chapitre 35 sur 387 · PTOLÉMÉE. SI · texte numérisé non relu

PTOLÉMÉE. SI

Flora; elle est écrite avec un grand art, le style est insinuant et évite toute exagération provoquante ' . Rien ne révèle mieux l'habile prosélytisme des gnostiques. Ptolémée se place à égale distance de ceux qui attribuent la loi mosaïque à un Dieu suprême et de ceux qui n'y voient que l'œuvre des démons. Cette législation, d'une part, est trop imparfaite pour remonter au Père des Esprits. D'une autre part, elle n'a pas mérité l'injure d'être attribuée aux puissances mauvaises. Il faut distinguer les commandements qui procèdent d'une révélation directe de ceux qui sont du fait de Moïse, comme l'ordonnance du divorce appropriée à la dureté du cœur des Juifs; les ordonnances que Jésus met à la charge de la tradition des anciens forment une troisième catégorie. JXuUe part la révélation ne se présente absolument pure ; à côté de commandements vraiment divins comme le Décalogue, nous trouvons des commandements décidément mauvais comme la loi du talion; les ordonnances de la loi cérémonielle ont un caractère exclusivement symbolique. Si l'on demande d'où vient ce mélange dans la révélation mosaïque, il faut en chercher la cause dans la nature mixte de la divinité dont elle tire son origine et qui n'est ni le Père des Esprits, habitant une pure et inaccessible lumière, ni la matière source du mal, mais le Démiurge, le Dieu intermédiaire ignorant, psychique^.

1 L'Epître à Flora se trouve dans le livre d'Epiphane Sur les hérésies, XXXIII, 3. Voir Graiie, Spicilegtum,\o\. II, 69.

2 Et vàp [XYjTE uTc' aÙTOu tIXecov ôsou xéSeiTa'. outoç, [j!,-r;-:î bzh xûj

ôîJTCOç àvSiy.wç. (Epiphane, Contra hseres., XXXIII, 5.)

52 HÉRAGLÉON.

Tout cemorceau est remarquable par renchaînement des idées, la sobriété du langage et uu véritable talent exégétique très-éloigné de l'arbitraire effréué de la gnose; car Ptolémée se contente du sens naturel et historique des textes.

Héracléon fut un disciple immédiat de Valentin. Il était probablement né en Egypte; il vint à Rome dans la première moitié du second siècle '. 11 nous est surtout connu par les réfutations d'Origène qui lui oppose son grand ouvrage sur saint Jean. Héracléon avait composé de nombreux commentaires sur le Nouveau Testament; Clément d'Alexandrie mentionne un livre sur saint 31atthieu et Origène un commentaire complet sur le quatrième Evangile. Lui aussi paraît s'être distingué par un esprit modéré et élevé; sans renier les principes constitutifs de son école, il se plaisait aux applications morales. Son interprétation des Ecritures est parfois pleine de largeur et de souffle. Cependant il se plaît beaucoup plus que Ptolémée aux tours de force de l'interprétation allégorique. C'est ainsi que le seigneur de la cour dont le serviteur a été guéri par Jésus, représente à ses yeux le Démiurge; il joue sur les mots; s'il voit en lui un Dieu inférieur, c'est que le mot grec qui le désigne est un diminutif du mot roi -. Les serviteurs sont les anges de i" Hebdomade , et l'esclave malade représente l'homme asservi à la matière mais

» Epiphane, Contra heeres., XXXVI; Clément, Sirom., IV, 9, 73. Voir surtout le Commentaire d'Origène sur saint Jean.

* Bas'.X'.y.b; wvo[j.âaOr, obvsl (j-iy-pôç xt; ^%qCk=\j-. (Grabe, Spicileg., ir, 109.)

HÉRAGLÉON. 53

capable d'être délivré. Le saint des saints dans le temple de Jérusalem figurait le degré supérieur qu'atteignent les. spirituels, tandis que le parvis est réservé aux hommes de la matière, à ces marchands qui font trafic des vertus divines au lieu de les tenir de la grâce seule. Héracléon s'eiîorçait de détourner le prologue de saint Jean de son sens naturel, pour faire une place auxthèses favorites de l'école. II limite arbitrairement la déclaration que le Verbe a créé toutes choses, exceptant de cette création le monde supérieur du Plérôme qui ne peut être confondu avec notre univers. Dans la Samaritaine de l'Evangile il voyait le type de l'âme pneumatique faite pour la lumière incréée, répoux auquel elle est destinée est l'être supérieur, l'Eon divin avec lequel elle doit former un couple, une sygie. Le vase avec lequel elle puise l'eau figure la capacité religieuse d'une nature d'élite. Au reste les psychiques ne sont pas exclus de la participation au salut, mais ils n'y arrivent pas par la voie transcendante de l'illumination * ; il leur faut des miracles, des manifestations extérieures delà puissance divine. S'ils se laissent gagner, ils suivront le Démiurge dans ses destinées glorieuses, qui sont toutefois bien inférieures à celles de la semence spirituelle. Dans le cas contraire ces âmes périront, car elles ne sont point immortelles par essence ^, au contraire les âmes spirituelles seront consommées en Dieu. Non-seulement elles puisent la vie divine à la source éternelle, mais encore elles la communiquent. La source jaillit en eux. La liberté morale n'existe que

' ritcTSÛouct TÔ) cwT'^pt Sià TY)v àX^jôetav. {Gra.h(i,Sptcileg.,U,l09.]

54 HERACLEON.

pour les psychiques; la semence spirituelle possède sa haute dignité de droit divin, par nature ; elle ne peut perdre sa noblesse. Héracléon ne voyait pas qu'en réalité il abaissait ce qu'il voulait relever, puisque la créature libre l'emportera toujours en dignité sur l'élu qui ne saurait ni mériter ni démériter. Le droit de conquête dans l'ordre moral sera toujours infiniment supérieur au droit de naissance. Au reste Héracléon admettait comme Ptolémée la supériorité du judaïsme sur le paganisme. La montagne de Garizim représente l'idolâtrie, le règne de la matière, tandis que Jérusalem est le trône du Démiurge. La sphère supérieure où règne le Dieu- Esprit s'ouvre aux pneumatiques qui sont les vrais disciples de Jésus, qu'il a formés par sa parole et sa saine doctrine. Clément d'Alexandrie nous a conservé un très-beau fragment d'Héracléon sur la confession du nom de Jésus-Christ. Il oppose la simple confession de bouche à celle qui émane de la vie entière et la résume; il élève la seconde au-dessus de la première, même quand celle-ci se produit devant les tribunaux païens, car la parole peut être trompeuse, la vie seule ne ment pas. C'est d'ailleurs un témoignage permanent qui ne dépend pas des circonstances '. Il y alà une protestation motivée contre l'estime exagérée du martyre, et un spiritualisme moral de l'ordre le plus élevé. C'est ainsi que, pour employer l'image même des gnostiques, des perles se retrouvaient dans ce confus mélange de spéculations de toute provenance.

Les systèmes que nous venons d'exposer ont laissé

f C[ém.,Stro77i.,l\, 9.

LA PISTIS SOPHIA. 55

de côté la partie la plus originale et la plus grandiose de la doctrine de Yalentin, celle qui se rapporte à la chute et aux aspirations d'Acbamot, ce produit de la Sagesse placé sur les confins du Plérôme comme la poétique personnification de notre déchéance, et qui est partagé entre d'amers souvenirs et des désirs ardents. La lacune est comblée par un curieux écrit anonyme en langue copte, récemment retrouvé. La date en est incertaine, il remonte évidemment à l'époque où le gnosticisme valentinien était arrivé à son plein développement, vers la fin du second siècle. Il est intitulé : Pistis Sophia, la Sagesse croyante * . Les données générales du système valentinien s'y retrouvent comme au travers d'une végétation luxuriante et monotone. Il s'agit bien toujours d'une gnose ou d'une doctrine cachée qui procure le salut par une simple illumination. Jésus-Christ revient descieux où il est remonté et apparaît à ses disciples sur le mont des Oliviers pour leur révéler les plus hauts mystères de la vérité. Ils forment autour de lui le cercle intime et privilégié des spirituels qui est chargé de transmettre cette manne cachée aux hommes pneumatiques des générations futures. Toutes ces révélations roulent sur la destinée de la Sophia. Seulement celle-ci symbolise bien plus clairement que chez les premiers Valentiniens la triste condition de l'âme humaine, car pour avoir voulu franchir les limites de sa sphère originelle, elle est tourmentée par les puissances cosmiques parmi lesquelles nous reconnaissons le Démiurge. Celui-ci produit par

* Pistis Sophia. — Opus Q:nosticum e codice manuscripto coptico latine vertit Schwartz, edidit I. H. Petermann. Berolini, 1853.

Page 1